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Sélection de livres Match : Des tranches d’Amérique, une dose d’extrémisme, un soupçon de #MeToo, une once de poésie mafieuse…

Richard Russo, Prix Pulitzer 2002, Grand Prix de la Littérature américaine 2017 propose, dans "Retour à Martha's Vineyard", un thriller psychologique qui est aussi un portrait de société et une interrogation tout en finesse sur le mensonge et la liberté. © Samuel Kirszenbaum. Ed. La Table ronde

Littérature

Une sélection de romans parus ces derniers mois dont d’excellentes tranches d’Amérique (Retour à Martha’s Vineyard, de Richard Russo ; Les Incendiaires, de R.O. Kwon (en janvier 2021); She Said, les coulisses de l’enquête Weinstein), une dose de société hexagonale (glissement dans l’extrême droite avec Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin et Radical, de Tom Connan), un soupçon d’abus mâle (Sept Gingembres, de Christophe Perruchas), une once de poésie mafieuse (Je suis la bête, d’Andrea Donaera)…

 

Roman américain / Richard Russo : La disparue du Memorial Day Week-end

Trois vieux copains de fac se retrouvent à Martha’s Vineyard. Ils évoquent leurs années marquées par le Vietnam et la disparition mystérieuse, 44 ans plus tôt, de la fille qu’ils aimaient.

Chances are… : le titre original du roman donne une impression d’eau de rose, de page-turner formaté. Evocation surtout de ce standard américain, entonné notamment par Johnny Mathis. Retour à Martha’s Vineyard, sa version française, est plus limpide en apparence, ou plutôt translucide comme les embruns de l’Atlantique en juillet, le sable dans les chaussures, ce ciel bleu aveuglant, les longues plages vierges de l’île du Massachusetts.

2015. Trois anciens camarades de collège, la soixantaine à peinte tassée, la décrépitude redoutée, se retrouvent donc à Martha’s Vineyard après de longues années d’éloignement. Ils viennent de différents États, de backgrounds variés. Ils sont conviés par Lincoln, l’un des trois, devenu agent immobilier, sagement marié, sous le joug de sa moitié. Ils refont le monde d’avant en sirotant un Bloody Mary sur la terrasse de la maison de Lincoln, une seconde résidence familiale sur l’île mythique de la Nouvelle Angleterre. Frappé par la crise de 2008, Lincoln entend vendre ce bien légué par sa mère et qui fut louée à d’autres durant plusieurs dizaines d’été. Ils taillent le bout de gras en célibataires comme à l’époque où ils étaient boursiers. Mickey, ingénieur du son, nostalgique de Creedance Clearwater Revival, débarque en Harley dans une pétarade du tonnerre. Teddy, éditeur d’essais religieux qui, depuis toujours, vit une douleur intime.

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Ils se remémorent leurs années glorieuses dans la faculté huppée où ils se sont rencontrés. Et ce jour de décembre 1969, la loterie pour la guerre du Vietnam, suivie sur petit écran en noir et blanc. Le recrutement par tirage au sort qui dictera l’appel sous les drapeaux. Ils pensent très fort à Justine C., dite Jacy, étudiante fortunée, la belle amie qu’ils ont tous aimée, qui un jour les a embrassés à pleine bouche tour à tour. Elle devait se marier à un gaillard bon teint. Elle s’est volatilisée. C’était quarante-quatre ans plus tôt. Elle était venue retrouver les trois vieux potes à Martha’s Vineyard pour le week-end du Mémorial Day, en 1971. Un ultime séjour en single avant de se passer la bague au doigt. « Chances are ». Il y a des chances pour qu’elle soit « gone for good », partie pour de bon. Inhumée sous le sable. Ou sous la terrasse. A-t-elle pris le ferry, a-t-elle croisé un psychopathe… « Chances are… », ce sont aussi les reliefs d’une forme de prédestination. De ces fractures que l’adolescence permet parfois d’occulter en évitant temporairement une guerre de classes. Et, avec la maturité affluent des questions : se connaît-on jamais vraiment ?

Les scènes de ce roman de Richard Russo (auteur d’Un homme presque parfait, adapté au cinéma avec Paul Newman en 1994, du Déclin de l’empire Whiting, prix Pulitzer 2002, de A malin, malin et demi, Grand prix de littérature américaine de 2017), sont brossées comme des eaux-fortes. On y retrouve l’île délicieuse et préservée du Massachusetts, Chilmark, la bourgade des écrivains, les falaises de Gay Head avec leurs longues-vues et leurs bancs de pique-nique où se dégustent les clams frits, Vineyard Haven, Edgartown, le ferry qui lie la vraie vie et ce bout de terre culte, au micro-climat artistique. Bourgeois bohème en diable. Avec ses maisons de bois qui pourrissent parfois mais continuent à se louer et s’acheter comme des petits pains. Un coup de peinture, se demande Lincoln, ou revendre le tout en bloc à ce typé véreux aux mains baladeuses qui parade nu sur la terrasse avec sa belle ? Le même gaillard qui avait peloté Jacy sans crier gare et s’était fait ravaler le portrait par Mickey. Ce livre, en mode clair obscur, doté d’une belle structure romanesque, oscille entre thriller psy et portrait de société. Il débite, tout en détail, une sacrée tranche d’Amérique amicale, familiale, intimiste. Avec, en filigrane, la guerre du Vietnam, poisseuse évidemment, et une interrogation profonde sur le mensonge et a liberté.

Retour à Martha’s Vineyard, de Richard Russo, traduit par Jean Esch, éd. La Table ronde, coll. Quai Voltaire, 380 p., 24 €.

Roman américaine / R.O.Kwon : Sectaire

Dans ce premier opus brûlant, R.O. Kwon offre une plongée dans l’extrémisme militant et le terrorisme domestique. Elle y interroge sur un ton incomparable passion, dogme, foi et manipulation.

Cette bombe de R.O. Kwon, publiée en 2018 dans sa version originale, américaine, avait ravi la presse anglo-saxonne. À juste titre. The Incendiaries avait plus de poids que sa traduction littérale en français, un titre un rien galvaudé qui donne, à tort, une impression de déjà vu. L’auteure, née en Corée du Sud, a grandi aux États-Unis et écrit régulièrement pour The New York Times et The Guardian.

Phoebe, d’origine coréenne, est étudiante dans une université d’élite. Prodige du piano, abîmée par la mort de sa mère qu’elle porte comme un fardeau, elle papillonne de fête en fête. Elle a de l’aisance et sait écouter. Elle rencontre Will, étudiant en théologie, ex-évangéliste qui a perdu la foi lorsque son père a quitté le foyer. Il crève la dalle et joue les serveurs à des kilomètres du campus universitaire pour subvenir aux besoins de sa mère. Phoebe l’impénétrable adhère à un groupe religieux mené par un certain John Leal, recruteur qui a tué du temps dans un goulag nord-coréen. Elle s’engage comme une furie dans la lutte contre l’avortement. Se place sous la coupe glacée de l’extrémisme violent. Prosélytisme, endoctrinement, les pièges sont tendus. Le feu couve.

RO Kwon, qui écrit notamment pour le New York Times, évoque dans « Les Incendiaires » (à paraître le 14/01/2021) le prosélytisme, l’extrémisme violent, la foi, les dérives sectaires et la terre brûlée. ©Smeeta Mahanti – Ed. Presses de la Cité

Au-delà de ce regard sur la manipulation et les dérives sectaires, Les Incendiaires suggère aussi, entre les lignes formidablement écrites, dans un style unique, un portrait de classes. Les étudiants qui bossent dans les universités élitistes d’une Amérique à plusieurs vitesses. Des lieux où la méritocratie a des allures obscures. Les bourses estudiantines accordées selon les valeurs et les talents – sportifs, académiques, charismatiques – sont autant de lots distribués selon des critères étrangers parfois et qui prédéterminent un parcours. Des bourses insuffisantes aussi pour survivre et se nourrir. Où les students doivent s’user la peau dans quelques jobs éreintants pour rembourser un prêt, nourrir un parent, s’acheter le hamburger quotidien. Sur cette toile de fond se déploie l’obsession. Amoureuse, spirituelle, religieuse. La passion désavouée ou poussée dans ses retranchements. La foi qui dérape, change de cible, s’enlise dans le fanatisme. L’extrémisme religieux qui relève de la terre brûlée. Un éternel opium du peuple qui pousse au carnage et donne le goût cramé de l’apocalypse.

Les Incendiaires, de R.O. Kwon, éd. Presses de la Cité, 225 p., 19 €. A paraître le 14/01/21.

Enquête / Jodi Kantor & Megan Twohey : « She Said », Coulisses d’une révolution

Quelle est celle qui n’a pas eu un jour une envie mordante de traîner dans la boue celui qui a traumatisé son enfance ou son adolescence. L’a abîmée dans sa tête. Rares sont elles qui n’ont pas vécu un trauma sexuel. Au moins au sens large du terme. Une atteinte sexiste. Ce qu’on a longtemps refoulé pour être polie, pour ne pas avoir l’air d’une vieille hystéro, peut enfin sortir, s’exprimer, se dire, voire se dénoncer. Les freins d’antan ont été réduits en poussière depuis le 5 octobre 2017 et la naissance d’une révolution. Ce jour-là, le New York Times publie une longue enquête qui révèle une kyrielle d’abus perpétrés par le magnat hollywoodien Harvey Weinstein. Dans She Said (« Elle a dit », où se mêle distance et affirmation), les journalistes Jodi Kantor et Megan Twohey racontent les coulisses de leur minutieuse enquête qui a fait s’effondrer le pouvoir masculin le plus nocif. Et changé la face du monde en engendrant la vague #MeToo. Il y eut, on le sait aujourd’hui, un avant et un après Weinstein.

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Leur enquête, appuyée par des témoignages en série obtenus à la force du poignet et avec un sacré talent de conviction, comment le producteur tenait sous sa coupe des personnalités du 7e art pour obtenir leurs faveurs sexuelles. Des mois durant, Kantor et Twohey ont rencontré dans l’ombre ces actrices et d’anciennes employées de Weinstein. Elles ont pesé leurs mots pour convaincre les premières victimes de s’exprimer. ll y eut des freins, des valses-hésitations. Certaines avaient accepté le silence contre compensation. Les journalistes du NY Times abordent, parmi mille points d’investigation, les échanges préliminaires aux témoignages d’une série de comédiennes, dont Ashley Judd, Gwyneth Paltrow, Marisa Tomei, Judith Godrèche, Rose McGowan bien sûr, par qui le scandale s’annonça et qui fut la première à convaincre. Ce fut ardu. Elle avait pour habitude de diffuser des échanges privés sur Twitter. Les enquêtrices ont dû faire preuve de patience, de diplomatie. Ont usé de leur expérience dans l’approche, ciblée toujours.

Lorsqu’elles sont entamé leur travail, rappellent encore Jodi Kantor & Megan Twohey en préface, “les femmes n’avaient jamais eu autant de pouvoir. (…) Des femmes avaient pis la tête de pays entiers comme l’Allemagne (…), de grandes entreprises comme General Motors et Pepsi Co… (…) Pourtant bien trop souvent, les femmes étaient harcelées sexuellement en toute impunité. (…) Les femmes qui osaient se plaindre étaient souvent licenciées et moquées.” Un pavé palpitant sur la fabrication d’un sujet qui a chamboulé la marche du siècle.

She Said, de Jodi Kantor et Megan Twohey, éd. Alisio, 431 pages, 24 €.

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Premier roman / Laurent Petitmangin : Le fils

Un père veuf, travailleur du rail, élève seul ses deux fils dans une région industrielle du nord de la France. Dialogues d’hommes faits de borborygmes affectueux, échanges dans la tribune du stade de foot où ils s’entraînent. Routine. Valorisation d’un des deux gamins qui monte à Paris pour ses études. Un jour le père découvre chez son autre gaillard une croix celtique. Réalise progressivement qu’il est embrigadé dans un mouvement d’extrême droite. Les convictions socialistes, l’engagement militant inculqué par le père, les valeurs familiales sont saccagées. « Pendant toute la journée, j’avais repensé à ce gamin. J’avais essayé de l’imaginer courir après des Arabes et se mettre à les tabasser. Mais ça ne prenait pas. Pas plus que pour mon fils. Ils devaient pourtant bien faire des choses ensemble. Des choses de fachos. Sinon à quoi bon ? » Le fils est embringué dans une bagarre où le sang coule. Il envoyé en taule. Derrière les barreaux, il protège les siens. Ce premier roman à l’écriture sèche, directe est un petit pavé d’émotion crue. Nerveux, émouvant, vrai. Il a reçu le Femina des lycéens 2020.

Ce qu’il faut de nuit, de Laurent Petitmangin, éd. La Manufacture de livres, 198 p, 16,90 €.

Roman italien / Andrea Donaera : La poésie du parrain

Domenico Trevi, dit Mimì, est à la tête de la Sacra corona unita, organisation mafieuse des Pouilles. Avec ses sbires, d’autres bêtes cruelles qui sentent et goûtent le sang, il sème la mort allègrement. Mais le suicide de son fils, un gamin tout rond de 17 ans qui s’est défenestré, le bouleverse. Il cherche un coupable, la bave aux lèvres. Par exemple Nicole, la jeune femme qui avait rejeté l’adolescent, s’était ri de lui, lui avait broyé le cœur. Il la séquestrera. Andrea Donaera a étudié les sciences de la communication à l’université de Salento où il a été l’un des fondateurs du centre de recherche du Pen sur la poésie contemporaine et les nouvelles formes d’écriture. Le style de Je suis la bête brise les attentes d’un énième roman sur la “famille”. Rythme saccadé, phrases brisées, répétitions partielles, crescendo verbal qui permet, par petites touches subtiles, de brosser le ressenti des personnages. Une toile de fond et un ton rares pour peaufiner des portraits psychologiques surprenants de poésie.

Je suis la bête, de Andrea Donaera, traduit de l’italien par Lise Caillat, éd. Cambourakis, 216 p., 20 €.

Premier roman / Christophe Perruchas : Lui aussi

À l’heure de #MeToo, l’impunité vit encore derrière la bienséance. Sept gingembres raconte le quotidien d’un harceleur bon genre vu de l’intérieur. Un cadre dynamique, bien marié, heureux en ménage et que l’on suit dans sa vie de bureau, quotidien arrogant, à mille lieux des clichés familiaux affichés sur Instagram. Il exprime sans vergogne son regard cruel et ses propos gonflés sur ces conquêtes féminines qu’il cumule en douce. Un jour, le quadra câblé reçoit la visite d’un inspecteur du travail qui enquête sur la tentative de suicide d’une employée. C’est alerte, drôle, cynique. Un rythme solide et des détails qui tuent. Ce roman enlevé fait partie de la présélection du Prix Première. L’auteur, directeur de création, a œuvré dans de grandes agences du pub. Il connaît le milieu comme sa poche et en déploie les travers avec le brio échevelé d’un Beigbeder.

Sept Gingembres, de Christophe Perruchas, éd. Rouergue, 224 p., 19 €.

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Premier roman / Tom Connan : À droite toute

Cynisme, ton provocateur, références à Houellebecq : le premier roman de Tom Connan, chanteur et diplômé de HEC décortique une relation homosexuelle passionnelle et toxique avec la crise sociale en décor opaque. Son héros, Nicolas, étudiant en Sciences po tombe éperdument amoureux d’un militant d’extrême droite dont les positions, physiques et morales, font mal. Son engagement déteint progressivement sur le narrateur, devient une monomanie, une obsession qui les bouffe tout crus. Le duo se lave plus, reste prostré devant des chaînes Youtube, se repaît de vidéos nationalistes incitant au carnage. C’est le récit à la lame d’un quotidien radicalisé, et radicalement « désaseptisé ». Où dominent le politiquement incorrect et le gilet-jaunisme poussés dans leurs retranchements. En double toile de fond, de plus en plus floue, il y a le contexte des grandes écoles, leur langage policé. Le ton va crescendo, on croit au suspense. L’aboutissement n’en est pas un. Malgré quelques lourdeurs assumées et même calculées, il y a cette simplicité revendiquée dans la description d’existences vidées de leur substance et mangées par la bête noire. Ce jusqu’au-boutisme désabusé qui estomaque, littéralement.

Radical, de Tom Connan, éd. Albin Michel, 336 p., 19,90 €.

Premier roman / Francesca Serra : On line

Ce récit, incroyablement détaillé, foisonnant à souhait, forme une sorte d’odyssée rare. Celle d’une horde de lycéens, hyperconnectés, archi dépendants au monde numérique. C’est l’histoire d’un groupe d’ados en 2010 dans une station balnéaire de la French Riviera. Au centre de ce récit initiatique hyper-nourri, la disparition de Garance, fille d’un professeur de danse classique, grande amoureuse, candide à souhait. Cette description du quotidien d’une bande de « milléniaux », harcèlement en ligne inclus, haché menu, est une délectation. Chaque page, rythmée par des échanges digitaux, est la photo hyperréaliste d’une époque. Une brique truffée de minuscules faits qui parvient à éviter, bizarrement, la rébellion stéréotypée et le cliché gras.

Elle a menti pour les ailes, de Francesca Serra, éd. Anne Carrière, 480 p., 21 €.

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Premier roman / Mireille Gagné : La métamorphose

L’auteure, québécoise, propose un conte fantastique sur l’aliénation au labeur teinté de réalisme magique et d’écologie. La transformation progressive d’une employée minée par le quotidien mais qui redouble d’énergie. Son allant naturel est décuplé par une greffe étrange, celle du gène d’un lièvre américain. Structure originale, futurisme poétique, chapitres de récit suivis de pages de type encyclopédique sur la description de ce lepus americanus aux qualités étonnantes : le ton faussement détaché, assez anglo-saxon de cette « fable animalière néolibérale », finaliste du Prix Les Inrockuptibles, catégorie Premier roman, en fait une petite pépite.

Le Lièvre d’Amérique de Mireille Gagné, éd. La Peuplade, 184 p., 18 €.

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