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Prix Première 2021 : Les malheurs de Duke ou l’enfance massacrée d’un condamné

DIMITRI ROUCHON BORIE

Dimitri Rouchon-Borie est journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire et le fait divers. Il est l’auteur du Démon de la Colline aux Loups, le roman coup de poing qui remporte haut la main le Prix Première 2021. | © Auto-portrait. DR

Littérature

Dimitri Rouchon-Borie décroche le 15e Prix Première pour son roman fracassant, Le Démon de la Colline aux Loups (éditions Le Tripode). Un récit brut, pauvre en ponctuation, à la première personne, qui narre en un jet le parcours d’un condamné, ex-enfant maltraité. Ce livre musclé, au ton étonnant, succède à Sœur, d’Abel Quentin, lauréat 2020. Au-delà de l’impitoyable constat social qui s’esquisse, l’auteur fait d’un fait divers au caractère terriblement universel une oeuvre d’introspection massive.

Le Prix a été remis ce jeudi dans les locaux de la RTBF à Dimitri Rouchon-Borie, auteur et chroniqueur judiciaire, par Laurent Dehossay, créateur de l’excellente émission Un Jour dans l’Histoire et président du jury d’auditeurs de la Première, et par Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF. Le choix du meilleur premier roman francophone s’est opéré comme chaque année dans une sélection de dix finalistes.
« En Belgique le livre est un produit de première nécessité », se réjouit Jean-Paul Philippot. Il nous rappelle dans la foulée que le rôle du service public trouve tout son sens dans le soutien aux premières oeuvres. C’est le cas du prix Première du roman graphique ou du prix Première Victor du livre jeunesse. « De la même manière », souligne-t-il en substance, « nous soutenons de premières productions audio-visuelles. Notre fonction d’ailleurs, est de donner envie au téléspectateur d’aller se nourrir de culture sur le terrain, en allant au spectacle lorsqu’il en aura la possibilité. C’est un peu schizophrène, c’est vrai, mais c’est aussi important d’inciter le public à quitter le petit écran pour aller chercher la culture en direct. Notre tâche est de stimuler ces envies. »

Le Démon de la Colline aux Loups est le tableau d’un martyr. D’une enfance esquintée, de celle qui tord la vie, guide le destin. C’est aussi un texte où une forme de pureté strie ce parcours noir de noir.
Un détenu, Duke, y raconte, dans une langue brute et juste, celle de l’enfant mal dégrossi qu’il restera jusqu’au grand saut, ses années fondatrices. L’horreur d’un foyer où la maltraitance est double. Le père et la mère, procréateurs sans état d’âme, et dont chacun ignore la fonction, se valent. Les gamins de la fratrie se tiennent serrés dans un coin de pièce où jamais les volets ne s’ouvrent. Où les besoins élémentaires sont assouvis dans un autre coin, ou, plus inquiétant, derrière la porte. Là où trônent le père et la mère, violeurs du corps et de l’âme.

Dans cette boucherie qui se joue ponctuellement, par intermittence, dans des espaces maudits, ces gosses forment un bloc de chair. Inconscients de leur infortune, ils ne portent pas de prénom, ne s’appellent pas, se flairent seulement, se reconnaissent intuitivement. Le plus jeune est une boule de chair chaude. Une sœur a les traits fins, elle éclaire l’horizon poisseux du narrateur.

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Lui, Duke, l’anti-héros de ce livre, se raconte avec le langage de l’enfant qu’il reste à vie. Avec ses crevasses multiples, la chair et l’âme détruite. La maltraitance faite de non-éducation brutale, d’atteintes physiques et morales. Et l’auto-apprentissage à tâtons, la vraie vie découverte par bribes et qui donne le vertige. Il y a la découverte de la mer, immense, mouvante, parlant ce langage ancestral. Une poésie à l’arrachée, tempétueuse, valsant entre descriptions prosaïques et lyrisme magique. Avec des mots simples de l’enfance et des envolées plus complexes. Un vocabulaire glané au hasard des expériences, qui s’acquiert sur le tas. Duke donc dit aussi l’émerveillement devant l’école, devant les premières blouses blanches qu’il côtoiera, et qui feront le constat de la souillure qui lui a été infligée.

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Une souillure qui se mue en démon, qui s’insinue dans ses tripes, ses artères, son cœur. Ce vide vertigineux en lui, sur lequel, comme il le dit en gros, on peut jeter une passerelle certes, mais qui demeure. Le garçon sera placé en famille d’accueil. Mais son démon le hante, il est en quête de solitude, il fantasme sur cette forme d’isolement qu’il n’a jamais connu auparavant. Il s’échappera, quittera ses hôtes. Une adolescence en différé, dans une intuition vagabonde. Une délinquance qui s’installe en mode accéléré. Il aura des élans sentimentaux, rencontrera la toxicomanie, connaîtra un nouveau viol, tuera, incendiera. Il boute le feu à la masure où il vécut. Sans mauvaise intention, si ce n’est celle de tenter de mater le diable qui pollue ses artères. Une famille périt dans les flammes. Duke est condamné, incarcéré, la boucle est bouclée. C’est le retour à l’enfermement initial, au grand confinement auquel il n’échappe pas. Ce démon qui le hante, raconté par un psychiatre, est une réalité dantesque. Mais irrecevable en justice. Duke le comprend.

Le Démon de la colline aux loups, de Dimitri Rouchon-Borie, éditions Le Tripode. Illustration Clara Audureau.

Dimitri Rouchon-Borie est journaliste spécialisé dans la chronique judiciaire et le fait divers. Il est l’auteur de Au tribunal, chroniques judiciaires (La Manufacture de livres, 2018). Le sujet du Démon de la Colline aux Loups s’est imposé. Il voulait, dit-il en substance, laisser enfin libre cours à la parole des auteurs de crimes que, trop souvent, on n’entend s’exprimer qu’à travers le filtre imposé par le jargon de la justice, par la voix des professionnels de la chose – avocats de la défense, paroles de juges, traductions… Une mise en scène léchée qui occulte au moins en partie les choses de la vraie vie. Ces personnages dont on n’entend jamais le timbre de voix, ou si peu. Des éléments de langage digérés, mis en boîte et dûment formatés ensuite par les journalistes spécialisés. Répondre aux impératifs du monde de la presse, synthétiser les faits, rester en surface faute d’espace. Réducteur, forcément. Alors il a pris sa plume, s’est attelé à reproduire le langage d’une âme perdue, avec des éclairs qui transcendent la langue âpre. Il en a fait le contraire d’une bluette. Un conte sombre, ni moralisateur ni exempt de lumière. Le récit est cru, on l’a dit, clinique. Poétique aussi. C’est aussi cette faculté de dire les choses avec un vocabulaire dont le narrateur s’est emparé tardivement qui donne son épaisseur au roman. Rouchon-Borie continue, nous dit-il dans les couloirs de la RTBF, à suivre les procès de très près. Avec une prédilection pour les petites affaires, les bagarres de quartier, les bastons en boîte de nuit, les querelles d’agriculteurs. La vraie vie encore, de tout près.

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Son deuxième roman va sortir en mai, déjà. En réalité, c’était un premier, il existait dans ses Chroniques judiciaires. Il l’a remodelé récemment mais pas outre mesure, par peur de dénaturer ce travail qui était, dans un sens, fondateur. « J’ai vu les maladresses de ce premier jet. Je l’ai retravaillé un peu, c’est vrai, mais j’ai voulu qu’il conserve ce côté plus distant, plus clinique. » Dans ce récit, on retrouve, nous dit-il avec le recul, les bases du Démon de la Colline aux Loups. Ce livre s’appelle Ritournelle (aux éditions Le Tripode). Il est inspiré d’un fait divers et évoque « la banalité de la violence, l’histoire d’un procès qui se transforme en théâtre d’êtres paumés ». L’auteur nous parle encore de cette voix qu’il donne à ces délinquants, aux âmes perdues ou simplement tiraillées entre ombre et lumière. Il revient sur l’extraordinaire théâtre de la justice. Tant d’énergie, un tel déploiement d’artifices, de contrôles, de rites, un vocabulaire pointu, un langage polissé, pour évoquer souvent l’innommable, la bête qui veille en l’homme, des faits parfois d’une sauvagerie et d’une aberration sans nom.

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Dans Le Démon de la Colline aux Loups, Le lecteur est claquemuré dans la prose de cet humain lambda, tombé du mauvais côté de la barrière. Bloqué dans une ornière. Ce qui se joue dans les premières années d’une vie peut être irrattrapable. L’auteur raconte le poids de l’éducation, les kilos de l’acquis. L’inné n’est pas évoqué sinon peut-être en filigrane. Il dépeint les ravages d’une enfance massacrée sur un être curieux qui a conservé, malgré l’effroyable expérience, une sorte de bonté divine. Une candeur profonde. C’est cette lumière qui bouleverse, cette soif de bien-faire, cette envie primaire de rédemption. Une lueur d’espoir sacrément humaniste qui peut agacer aussi les plus cyniques. Mais Rouchon-Borie, qui a connu bien des procès, maîtrise son affaire. Il a vu l’humain derrière l’opacité la plus crasse, il sait que rien n’est absolument noir ou blanc. Même si le mal souvent, demeure écrasant.

Le Démon de la colline aux loups, de Dimitri Rouchon-Borie, éditions Le Tripode, 240 p., 17 euros.

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