Paris Match Belgique

Livres Match d’été, 1er volet : Du thriller anglo-saxon, l’armée US qui en prend pour son grade, des femmes qui craignent les hommes, et quelques pépites francophones

Emily St. John Mandel

La Canadienne Emily St. John Mandel, auteur du best-seller "Station Eleven", propose dans "L'Hôtel de verre" un récit sacrément original. Librement inspiré de l’affaire Madoff, son roman a figuré, excusez du peu, dans le top 17 d’Obama en 2020. | © Sarah Shatz.

Littérature

Du thriller anglo-saxon, sociétal à souhait – les spectres de l’affaire Madoff, la violence domestique, les enfants volés des bidonvilles indiens, l’armée US qui en prend pour son grade… et quelques pépites francophones sont au programme du premier volet de cette sélection estivale de Paris Match Belgique, partielle et partiale, forcément. Elle est basée comme chaque année sur les parutions des derniers mois.

Les spectres de Vancouver

C’est un polar grand format par la Canadienne Emily St. John Mandel, auteur du best-seller Station Eleven. Librement inspiré de l’affaire Madoff, le livre a figuré dans les favoris d’Obama en 2020.
Le titre laissait fantasmer une unité de lieu. Il n’en est rien dans les faits mais l’hôtel Caiette, au nord de l’ile de Vancouver est un miroir magistral de l’affaire. Un lieu de croisement qui reflète dans ses baies vitrées les séquences feutrées des tout-puissants qui y recherchent la quiétude. Une jeune femme prénommée Vincent se fait embaucher au bar du lieu sacré, de même que son demi-frère, Paul. C’est un site grandiose, vitré, reflet d’un autre monde, celui du business de haut vol et de carton-pâte. Avec ses suites royales donnant sur les vagues furieuses ou la forêt vert profond, ses bruits. Inaccessible aussi. Seules des navettes en bateau quotidiennes permettent de rejoindre les lieux. Exclusif dans tous les sens du terme. Là où le temps s’écoule sans fin, perle de pluie dans une nature brute. Du côté du petit personnel, comme des guests, chacun, ou presque porte son lot de culpabilité fébrile. Paul, a provoqué involontairement une overdose mortelle d’un autre jeune à qui il a filé un produit frelaté, et a fui Toronto et ce groupe de musique sur lequel il fantasme, chanteuse en tête. Il ravira ensuite les créations de sa demi-sœur, de petits films de 5 minutes chrono qu’il reprendra à son compte. Il se laissera acheter, écrira sur une vitre de l’hôtel Caiette quelques mots vénéneux : « Et si vous avaliez du verre brisé ? » Ces mots, on l’apprendra plus tard, sont téléguidés par une victime de Jonathan Alkaitis, double de fiction de Bernard Madoff, l’homme qui fit trembler le monde en 2008 avec l’effondrement douloureux et bruyant de sa pyramide de Ponzi. Celui qui suscita à lui seul un cataclysme planétaire tout en s’affirmant victime de la crise économique. Qui fut condamné, comme dans un conte médiéval, à 150 ans de prison.

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Vincent, la sœur de Paul, la barmaid en herbe de l’hôtel entre océan et forêt, n’est pas vierge de toute culpabilité ni de lien avec Alkaitis. Ce dernier possède l’hôtel. Son personnage et sa construction abjecte deviennent, en touches subtiles, le commun dénominateur du récit. Elle l’épouse pour de faux, reste en vérité sa maîtresse. Une amante geisha qui se pliera par facilité et par jeu aux codes du monde des riches, et refusera de voir ce que les proches du businessman véreux nieront aussi : l’escroquerie humaine phénoménale. Fermer les yeux sur la fraude, se plier aux conventions de cet univers hyper genré. Et puis briser les codes sauvagement, se faire raser le crâne ou presque et embaucher comme cuisinière sur un navire. Il y aussi le chœur des employés d’Alkaitis, qui savaient, un peu, forcément. Compromis à des degrés divers. Repentants, résignés ou fuyants. Soudoyés, mine de rien. Le déni du quotidien. Les codes de la vie de riche. Ce sont les petites lâchetés, la vilaine des dollars pourris, les mensonges que l’on se fait à soi-même, la culpabilité, la malhonnêteté intellectuelle, la punition, la contrition, l’autocensure et l’autoflagellation ultime. Le suicide trouble et possible. La mère de Vincent avait disparu en mer. Celle-ci fera de même, avec ou sans intention de se donner la mort dans les flots. Il y a enfin et surtout ces récits humains minutieux, bouleversants : les destins construits à la sueur de leur front par les petits épargnants brisés dans l’affaire de Ponzi. Pour l’anecdote, L’hôtel de verre figurait sur la liste des 17 livres favoris de Barack Obama en 2020. Poétique, enlevé, sauvage, inattendu. Ce roman parfois volontairement décousu peut se réajuster comme un Rubik’s cube. Le livre entrelace mille possibilités. Entre voit les « contre-vies », ces options fantasmagorique, dans lesquelles on imagine ce qui se serait passé si on n’avait pas merdé. Il peut se lire et se décliner à l’infini. Des finales diverses auraient pu s’y projeter comme l’a évoqué l’auteur elle-même. Ce monde est peuplé de fantômes, incarnant de façon vaporeuse une culpabilité confuse.
Emily St John est également l’auteur de Station Eleven, un roman d’anticipation post-apocalyptique, qui voit l’effondrement de la civilisation après une pandémie. Finaliste du National Book Award aux États-Unis, le livre s’est écoulé à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires.

« L’Hôtel de verre », d’Emily St. John Mandel, traduit par Gérard de Chergé, éd. Rivages/noir, 300 p., 22 €.

Petit manuel gonflé du terroriste manqué

« Khalid se sentait à fleur de peau. Il avait tut déballé. Son envie de reconnaissance et d’innovation, son besoin de créativité. Le côté ludique du terrorisme, qui l’empêchait de penser à son propre sort. Cette volonté de se prouver à lui-même qu’il avait un coup d’avance, ce désir de maîtriser la vie d’autrui alors que la sienne lui échappait. Il avait aussi parlé à Erica de la métaphore du romancier, de son génie incompris ». Dans Sous la ceinture, Prix Fintro Ecritures noires 2020, Philippe Gustin, détenteur d’un master de lettres françaises et devenu responsable régional des ventes dans le bâtiment, livre un polar parodique fichtrement bien fichu, simplement pétaradant. Il y tourne en dérision le dur métier de djihadiste et de terroristes au sens large – extrême droite, suprémacisme blanc de blanc, islamisme, écoterrorisme… Où les auteurs d’attentats sont réduits à une métaphore sexuelle réductrice en diable et taxés de « shorties », où les violences intemporelles sont réduites à leur expression la plus grotesque, où il est question en vrac de sites échangistes, de croquettes pour teckels nains et autres réjouissances dont le Belge, avec un sens de la caricature enlevée, a le secret. Et où, en filigrane, se dessinent les faiblesses et les manques d’une démocratie en berne. Joyeusement explosif.
« Sous la ceinture », de Philippe Gustin, éd. Ker, 222 p, 18 €.

Sniper Alley

Iain Levison est américain, né en Écosse, ce qui donne une légitimité à ses descentes en flammes récurrentes de la terre de l’Oncle Sam. Son premier roman, Un petit boulot, portrait acide de l’Amérique des démunis, des abandonnés, des parias, a fait un tabac dans l’Hexagone entre autres. Dans son huitième livre, Un voisin trop discret, il met en scène un drôle de gaillard. Jim Smith, la soixantaine, chauffeur Uber, asocial confirmé, ermite bourru, misanthrope accompli qui a accroché à ses murs une reproduction de Matisse par distraction ou presque. Et a acquis un matériel électroménager dernier cri histoire de donner le change en cas de visite impromptue. Sa voisine de palier, une Portoricaine délaissée par son époux militaire américain, en mission en Afghanistan, lui emprunte quelques liasses de billets pour subvenir à ses besoins – le soldat a claqué plusieurs milliers de dollars avec une créature – une supérieure hiérarchique – à Dubaï. La jeune voisine s’immisce par touches délicates dans la vie de Jim, lui qui se targue de compter ses soirées sociables sur les doigts d’une main en gros – une à chaque nouvelle législature (il n’a plus fait de démarche sociale depuis Reagan pense-t-il). Ça démarre dans un moule plan-plan, comme une comédie de mœurs à la française, voire à l’américaine – le vieux voisin bourru au passé opaque, qui laisse une jeune femme avec progéniture empiéter sur son territoire, on a des images de Jack Nicholson ou d’un Harrison Ford dans un esprit homme des bois dont le vernis s’effrite.

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Une autre scène d’allure domestique semble catapultée dans le récit. Il y est question de Madison qui va épouser Kyle. Le récit se poursuit comme un mauvais feuilleton du matin mais ce n’est pas Amour, Gloire et Beauté. Kyle est un jeune militaire texan qui a appris à planquer son homosexualité et qui recherche, pour l’aider à asseoir son ambition au sein de l’US army, une femme. Madison a un gosse, ça tombe bien. Brusquement, un basculement dans le roman : le lecteur est projeté en Afghanistan. D’autres chapitres, fulgurants, précis, percutants décrivent des séquences dans les montagnes. On y suit un duo de snipers des forces spéciales américaines, pas une goutte d’alcool, une patience théoriquement à toute épreuve. Des jours, des semaines postés dans les montagnes glaciales, humides, à observer de loin les terroristes qui ne sortent de leur tanière qu’épisodiquement, pour un besoin urgent ou pour tailler le bout de gras avec l’un ou l’autre correspondant. Robert Grolsch est une de ces machines à tuer, de ceux qui « voient de loin » et peuvent abattre un homme à 1500 mètres, même dans le vent afghan. Il est aussi le mari de la voisine porto-ricaine. Il est flanqué d’un nouvel équipier – un guetteur – Kyle, celui qui planque son homosexualité. Le précédent acolyte de Grolsch, grièvement blessé par un tir de mortier afghan, a été achevé par Grolsch pour lui épargner la torture de l’ennemi. Enfin, Grolsch espère qu’il l’a tué car il a dû prendre la poudre d’escampette face à ses poursuivants.
Ce tireur d’élite qui arrive au bout du rouleau – le métier use, Levinson en parle comme un chef – finit par péter un câble et envoie une arme explosive – méthode fort peu orthodoxe – contre un mur de parpaing comme les chefs locaux observés en érigent à la hâte pour se protéger des Yankees. Ce point sera caché à leurs autorités. Repli en hélico – séquence périlleuse  où Kyle caresse l’idée de pousser Grolsch dans le vide. Les échanges entre ces hommes aguerris à des degrés divers, habitués à « regarder des choses lointaines », usés par l’action en zone de conflit, décorés au « kill shot » sont une délectation.

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Il est question dans Un Voisin trop discret de ces petites ou grandes hypocrisie du quotidien, de cette armée qui raffole des hommes mariés, qui tient les familles par les tripes et quelques assurances en billets verdâtres – pour le Medicare, le loyer, l’éducation de la progéniture. Un homme qui rend l’âme lors d’une opération, c’est 100 000 dollars pour sa veuve, s’il était en action. S’il « chute de sa moto en faisant le con » en terrain hostile, c’est 10 000. C’est un vrai dépeçage de la chair à canon que nous propose Iain Levison, avec un regard à la fois humain, cynique et désopilant sur le monde.

Morceau choisi : « (Madison) a compris qu’il n’y ait pas eu de demande en mariage sur la plage, mais elle trouve que transformer en lune de miel l’enterrement du type qu’ils ont traversé le pays pour assassiner, c’est instaurer un mauvais état d’esprit. »

La Grande Muette en prend pour son grade, la société américaine et la société tout court aussi. Mais c’est surtout les angles du récit, multiples, qui permettent une appréhension globale et riche de faits uniques.

Le titre original du roman, Parallax, référence à l’astronomie, évoque le changement de perception selon la position d’un témoin. Comme ces snipers à l’affût de leur cible, qui, selon les approches, vont la toucher, la blesser, l’occire ou perdre le maîtrise de leur destin.
Le lecteur est projeté dans cet univers guerrier, sur zone ou à domicile, un territoire à triple ou quadruple épaisseur, où se dessine le portrait d’une institution – l’armée et la guerre – hypocrite, destructrice, aux rituels usagés.

Le roman se conclut, presque, au cimetière national d’Arlington, où Grolsch sera inhumé avec les honneurs d’un héros, et où se croisent les protagonistes de ce roman hautement divertissant, qui porte, derrière quelques scènes dignes des meilleurs boulevards, une divine causticité. « Le clairon suit, puis les sept soldats portant leur fusil, et Jim est impressionné par l’uniforme immaculé de tous ces hommes. Nous ne pouvons peut-être plus gagner la guerre, se dit-il, mais nous pouvons encore monter un spectacle. »

C’est écrit comme un tireur d’élite respire. Méthodiquement et sans angélisme. Avec précision, sans un trait superflu. Sans perte de temps ni cliché bon teint. Mais avec la noirceur d’une fine gâchette abîmée par la guerre que se livrent les hommes. C’est sombre et drôle, d’un burlesque à l’anglo-saxonne. Ça tire à vue, et ça se dévore sans faim.

« Un Voisin trop discret », d’Iain Levison, traduit de l’anglais par Fanchita Gonzalez Batlle, éd. Liana Levi, 224 p., 19 €.

La peur au ventre

C’est un entrelacs d’amours toxiques, d’emprise, de dépendance que raconte la Britannique Jessica Moor dans ce premier roman enlevé, thriller psychologique bâti comme une enquête journalistique.

Dans la banlieue de Manchester, une résidence réservée aux femmes, terrorisées, à la vie volée. Beige, brunâtre, bleu pâle. Des panneaux en contreplaqué cheap. Un cerbère féminin à cheveux de jais qui aboie et tente de minimiser son accent upper class, de le planquer en accentuant les voyelles. Le décor de base est planté, avec un sens du détail ciselé, dont l’auteur Jessica Moor, qui a beaucoup enquêté sur le féminicide et les violences faites aux femmes, est friande. Une jeune femme, Katie Straw, conseillère au sein de ce lieu top secret où ses semblables se planquent pour éviter les coups de leur conjoint, est retrouvée morte dans la rivière, sous un pont. La police, un duo de flics mâles mais plutôt finauds, qui tente d’obtenir la confiance des pensionnaires du refuge (elles ont parfois une fausse identité et, toujours, perdu confiance en la loi) va d’abord conclure à un suicide. Le lecteur sait déjà que Katie a rencontré un homme élégant, fringant, doux comme agneau. Séduite au figuré. Les trajectoires de personnages dans ce thriller formidable se croisent, s’imbriquent, se toisent.

Jessica Moor, auteure de Les femmes qui craignaient les hommes, a longuement enquêté sur les féminicides et a utilisé sa propre connaissance de terrain pour construire ce thriller superbement enlevé. ©J ustine Stoddart.

Jessica Moore, nouvelle voix de la littérature noire outre-manche, qui fait déjà un carton dans le monde anglo-saxon a utilisé sa propre expérience de terrain. Elle a rencontré nombre de victimes de violence domestique, qui ont toutes à leur manière croisé le fer (physique ou psychologique) avec un individu dominant, soupe au lait, bave aux lèvres, carnassier. Lier la sauce de ces témoignages de femmes meurtries par un mâle lambda, en faire un thriller cohérent et palpitant était risqué. Le pire écueil étant sans doute l’ennui que peut susciter un tableau trop journalistique, la pesanteur du volet didactique. Mais la maîtrise du sujet se fond dans le récit littéraire, fluide, bien orchestré. Cet opus dont le titre original est « Keeper » est impeccablement écrit, c’est enlevé, la criminalité ordinaire, sordide, les séquences de dissection est décrite en tableaux réalistes, tranchant. Les dialogues sont acérés et le challenge abouti. L’ensemble est atmosphérique, brûlant d’émotion.

« Les femmes qui craignaient les hommes », de Jessica Moor, traduit par Alexandre Prouvèze, éd. Belfond Noir, 350 p., 21 €.

Ton monde, le mien

Jacky le juif invite Ibrahim le Belge d’origine marocaine, à passer un week-end avec sa famille dans leur résidence du Zoute. La famille du dernier n’est pas très partante. Qu’importe, ils iront ailleurs pour leur excursion, quelque zone industrielle où ils dégusteront le pique-nique pantagruélique concocté par la mère d’Ibrahim. Ibrahim Bentaieb, est un élève belge d’origine marocaine. Ses cotes sont mauvaises, son assiduité sur les bancs laisse à désirer. Sous la pression d’un professeur sui tente de le sauver il se lance vaille que vaille dans un travail qui doit boucler son cycle secondaire : le mémoire de fin d’études qui doit embrasser un sujet de société. Il opte pour un zoom sur un personnage qu’il a rencontré un peu plus tôt. Jacky, un “feuj”. Un sacré portrait, fin, drôle, délectable qu’offre Geneviève Damas avec sa plume parfaite. Un travail de titan de documentation, des remerciements en cascade à la fin de son livre, a permis de donner corps à deux univers que tout oppose a priori. Jacky, c’est un monde de riche, de culture bobo, d’ouverture magnifique. Qui s’oppose à la tentation djihadiste d’un gosse des cités, permet d’entrouvrir deux univers clos et laisse fleurir une amitié. Un fabuleux récit ‘humanité.

« Jacky », de Geneviève Damas, éd. Gallimard, 160 p., 14,50 €.

Poésie de la rue

« Il fonce vers moi La bouche édentée hurlant pour faire peur Le torse et le visage lacérés de grandes entailles Et s’arrête d’un coup pour m’embrasser presque Sa voix broyée dans l’alcool et le soufre Me chante t’as pas une cigarette (…) »
Son premier roman, L’Eté des charognes était une pépite. Foisonnant, minutieux, écrit comme on respire, en mieux. Avec Nous sommes maintenant nos êtres chers, paru il y a plusieurs mois, Simon Johannin, qui a grandi dans l’Hérault et étudié, entre autres, à l’école de La Cambre à Bruxelles, propose un recueil de textes courts, organiques, coupants. Un livre parfaitement délicat et totalement essentiel. Il y est question de passion sans ponctuation. Une passion nue, brute, à même le goudron de la rue, ou posée sur matelas. Il parle des précaires de la vie, de l’amour, de la chair, de la survie en milieu hostile. Les paumés de la rue et la béatitude de l’inconscience. Il a, dit-il, « mélangé le noir de tous ces ciels Qui nous ont vus se pencher l’un sur l’autre. » C’est rare d’avoir un coup de foudre intégral pour de la poésie. Ce livre se lit rapidement, un régal de chaque instant.

« Nous sommes maintenant des êtres chers », de Simon Johannin, éd. Allia, 96 p., 9 €.

Home alone

Ce roman s’appelle Dear Edward en anglais. L’adaptation française du titre (N’oublie pas de vivre) est, comme trop souvent plus sirupeuse voire exagérément didactique. Traduction française, un rien plus sirupeuse, aux accents didactiques. Dans les deux cas ce sont des allusions au courrier que reçoit un jeune garçon, unique rescapé d’un crash. Des lettres qui lui ont été adressés par des familles de passagers et qu’il découvrira beaucoup plus tard. L’Airbus qui le transportait avec son frère et ses parents s’est abîmé au cœur du Colorado. Basé sur un fait divers réel, ce récit a priori un peu bateau, se révèle d’une grande finesse psychologique. Avec un rythme à l’américaine, certes (les épisodes de la deuxième vie d’Edward sont entrecoupés par des flash-backs sur les instants qui ont précédé l’accident de l’Airbus), les portraits se déploient dans le détail. Un récit de résilience comme on dit aujourd’hui qui narre par le menu la petite mort et le rebond du garçon, hébergé par la sœur de sa mère et qui perd dans ce drame fondateur une large part de son identité. Edward a été dépossédé, en une fraction de seconde qui n’existera plus, de toutes ses balises La plongée dans le quotidien d’un enfant qui a failli sombrer et se reconstruit est crédible et souvent bouleversante.

« N’oublie pas de vivre », de Ann Napolitano, éd. Presses de la Cité, 431 pages, 24 €.

Les âmes perdues des bidonvilles

Ce sont les maudits. Pire qu’intouchables. Des gosses ignorés, des êtres de chair et de sang dont le destin est piétiné allégrement. Jai est un gamin qui raffole des séries policières. Il évolue dans le Bhoot Bazar d’une mégalopole indienne, polluée, bouillonnante, insalubre. La disparition d’un condisciple, dont les autorités semblent n’avoir cure, stimule ses talents d’enquêteur en herbe. Avec deux copains, le gamin se lance sur la Purple Line, la ligne de métro locale, découvre que les enfants disparus sont nombreux, en proie notamment à un conservatisme religieux le plus tranchant. On estime que chaque jour en Inde environ 180 enfants disparaissent, leurs familles ont peu de chances de les retrouver. Corruption policière, mépris des autorités, survie en milieu hostile dans ce pays merveilleux dont les bidonvilles les plus intolérables côtoient l’absolue beauté. Les Disparus de la Purple Line, meilleur roman de l’association d’auteurs de romans policiers américains, est le premier roman de Deepa Anappara, journaliste, a fait plusieurs reportages coup de poing sur le sort réservé aux enfants de la rue, voués à une misère sans nom, et à cette vie bafouée. Profondément attachée à son pays en dépeint, à travers le point de vue enfantin, les réalités paradoxales, multiformes, les fossés entre classes, entre modernité et tradition. L’ensemble forme un tableau complexe, émouvant, sans mièvrerie ni pathos.
« Les Disparus de la Purple Line », de Deepa Anappara, éd. Presses de la Cité, 414 p., 22 €.

Familles de flics sans histoires

Aujourd’hui comme hier, titre original : Ask again, yes. Ne pas se fier à cette accroche vague. Le roman est un pavé succulent qui évoque une belle tranche de vie new-yorkaise. Francis Gleeson et Brian Stanhope, jeunes recrues de la police de la Grosse Pomme, sont voisins dans leur vie de banlieue. Derrière les liens qui se nouent entre les deux familles, la destruction, la tragédie, la fidélité, la reconstruction, le pardon c’est un beau morceau d’Amérique contemporaine que livre Mary Beth Keane. Dans ce best-seller du New York Times, l’Américaine d’origine irlandaise raconte avec une verve riche, juste, précise un drame familial et une réflexion profonde sur la maladie mentale.
En 2011, la National Book Foundation l’a désignée comme l’un des cinq meilleurs écrivains américains de moins de 35 ans. Succès monstre aux États-Unis, Aujourd’hui comme hier est son troisième roman, après La Cuisinière, paru en France aux Presses de la Cité et chez 10/18.

« Aujourd’hui comme hier », de Mary Beth Keane, éd. Presses de la Cité, 556 p., 22€. En librairie le 26/08/21.

Summer of 69

Dans sa version originale, le roman s’appelle Summer of 69 mais l’éditeur français, en optant pour Un été à Nantucket, a souhaité sans doute faire rêver le lecteur en évoquant cette île mythique, plus évocatrice pour le monde européen que cette année 69, pourtant historique. Elin Hilderbrand est connue des Américains qui connaissent son port d’attache, Nantucket un île bon teint du Massachusetts – belle, pure, Ralph Laurenienne, wasp et bobo en diable. Ses romans ont régulièrement figuré en tête des listes du New York Times. Elle raconte cet été sacré, entre Vietnam et droits civiques. Trois générations d’une famille y évoluent, les lignes du temps se croisent. Il y est question aussi de Martha’s Vineyard, une île magique tout proche. Martha’s Vineyard seule est un poème en soi. Rien que pour ces lieux exceptionnels, on plonge dans la torpeur faussement tranquille de cet été de la côte Est. Une saison qui créera un tempo notateur. Fondateur comme on le dit volontiers. Un million d’exemplaires vendus pour ce roman qui plonge dans un nostalgie dorée à point, légèrement hâlée en surface, les pieds dans le sable de l’Atlantique.
« Un été à Nantucket », de Elin Hilderbrand, traduit par Oscar Perrin, éd. Les Escales, 496 p., 22,50 €.

 

Sélection publiée en partie dans Paris Match Belgique, édition du 01/07/21

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