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Grand art & dessin de presse : Geluck donne du relief au Chat, Vadot surfe sur quelques vagues virales

Philiippe Geluck évoque par le menu dans son dernier bouquin, un must didactique et pimpant, la conception de ses sculptures monumentales. ©Studio Fifty-Fifty

Littérature

Du dessin au grand art : les sculptures monumentales de Geluck, richement évoquées dans Le Chat déambule sont un must absolu. Egalement au programme de cette mini-sélection portant sur quelques parutions des derniers mois, le recueil de dessins de presse de Vadot qui croque les étapes récentes de la pandémie au Plat pays.

Geluck collector/Le Chat prend de l’ampleur : a must see, a must read, a must tout court

C’est un hors-série épais, riche, délectable et nourri que nous livre Philippe Geluck avec Le Chat déambule. Un pur collector, nourri de 300 documents inédits (120 clichés et 180 dessins), mis en couleur par Serge Dehaes, avec les photos de Thomas Van Den Driessche.

Un album catalogue qui évoque l’exposition de sculptures monumentales de Geluck aux Champs-Élysées – 20 statues du Chat, de 2,7 mètres, y ont été visibles de mars à juin. « Dix-huit ans après son expo à l’École nationale des Beaux-arts, Philippe Geluck se voit accueilli (comme Fernando Botero le fut en 1992) dans l’espace urbain le plus prestigieux de la capitale française », résume la plaquette de présentation de l’ouvrage. À travers ces vingt pièces, Philippe Geluck espère, comme il l’a souvent souligné, « apporter au public de la joie, du rire et une certaine poésie surréaliste que nous affectionnons en Belgique  ». À Paris toujours, des sculptures et dessins préparatoires étaient visibles en parallèle dans la galerie Huberty & Breyne, avenue Matignon.

Après Paris, les vingt sculptures seront exposées à Bordeaux, Caen, dans une dizaine de villes françaises et européennes. Elles boucleront la tournée par une halte sacrée prévue à Bruxelles, lors de l’inauguration du Musée du Chat et du dessin d’humour.

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Le Chat déambule, version papier, livre un regard précis sur l’art contemporain et l’art tout court. Il rappelle l’éminente subjectivé de ce dernier et son corollaire : l’ouverture, obligatoire. L’ensemble est ponctué de citations ébouriffantes ou iconoclastes (« Picasso peint mieux que moi, sauf que mes tableaux sont plus rigolos que les siens », Geluck. « Si ça se vend, c’est de l’art », de Frank Lloyd Wright. « Les œuvres d’art se divisent en deux catégories : celles qui me plaisent et celles qui ne me plaisent pas. Je ne connais aucun autre critère », Anton Tchekhov. « L’art n’est pas ce que vous voyez, mais ce que vous faites voir aux autres », Edgar Degas…)

Le tout est agrémenté de dessins du Chat qui, dans une délicieuse mise en abîme, s’interroge sur les passions de son maître et tente de l’amadouer ou de le stimuler sur certains thèmes. « L’art, est-ce porter un regard sur l‘art ou sur la société ? » Interroge Geluck. Le Chat renchérit, à travers les dessins, les extraits de textes, les morceaux de bravoure. Il ausculte ce regard que porte la société sur l’art, en évitant les poncifs et les restrictions trop souvent d’usage.

Quelques citations sélectionnées par le maître. « Picasso peint mieux que moi, sauf que mes tableaux sont plus rigolos que les siens », Geluck. « Si ça se vend, c’est de l’art », de Frank Lloyd Wright. « Les œuvres d’art se divisent en deux catégories : celles qui me plaisent et celles qui ne me plaisent pas. Je ne connais aucun autre critère », Anton Tchekhov. ©Studio Fifty-Fifty

Le livre est scindé en chapitres aux intitulés truculents (on note au hasard « Tutu et Grominet » ou « Pipi et Gros bidet »). Il est éclairé par les photos des sculptures géantes de Geluck. « Le Parleur » par exemple (2012). Il est présenté sur un socle muni de six tiroirs qui contiennent chacun un phylactère de bronze pouvant être fixé à l’arrière du chat. En sous-titre à ce chapitre : « Les paroles s’envolent sauf quand elles sont de bronze. » On note aussi, en vrac le croquis et les bustes du Chat, dont un proposé par François Debouck, l’autre, en terre, réalisé dans son atelier, et le buste « officiel », qu’ils produiront pour le magazine (À SUIVRE). On raffole du Golfeur (sous-titre de la sculpture : « Le Chat fait son trou »).

Un volet pivot consacré à l’humour dans l’art rappelle, avec une citation de Marcel Duchamp, que « l’art est un jeu entre les hommes de toutes les époques ». Il y a aussi, parmi mille autres points d’intérêt, ce chapitre pratique, très geluckien, qui ramène les choses à u niveau allègrement terre à terre. Il s’appelle Mode d’emploi, et on y découvre les étapes de la fabrication d’un Chat en bronze – conception, mouvement,, squelettes, modelage, finition, , moulage, scanning, fraisage, création de la texture, fonderie, découpe, sarcophage, soudure, ciselage, patine, conception du socle d’acier… « Chaque sculpture est un scénario à elle seule », rappelle le livre qui est aussi un manuel à mettre entre toutes les mains. L’ensemble est didactique, drôle, truffé de références et entrecoupés de ces bouffées d’oxygène typiquement geluckiennes. It’s a must see, a must read, a must have, a must tout court.

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C’est peu dire que le Chat, et son auteur, prennent une ampleur carrément monumentale. De culte, Geluck est devenu acteur culturel dans le sens le plus riche du terme. Ceux qui le connaissent bien ne s’en étonneront évidemment point. Son audace et son assurance légitimes le poussent à dépasser les horizons classiques de la BD à succès. Et on s’en réjouit.

De même qu’on a vomi la polémique absurde portant sur le Musée du Chat et du dessin de presse à Bruxelles, polémique bas de gamme où on a voulu lui faire payer son succès écrasant ou son assurance dénuée d’hypocrisie, on se délecte à l’idée que Geluck puisse, chaque jour davantage, inscrire son nom et celui de sa féline création au patrimoine immatériel de la Belgique, de l’Europe et du monde. D’ailleurs quoi. Il le mérite. Le culot paie. L’humour aussi. Et cette forme de polyvalence à l’anglo-saxonne, très Terry gilliamesque à ses heures, devaient, de fait, s’inscrire dans le marbre.

Le Chat déambule, scénario et dessins de Philippe Geluck, éd. Casterman, 160p., 25 euros.

 

Vadot et le masque / Drôle d’ère sanitaire

Après Tous masqués, des consignes sanitaires floues devenues impératives au fil de la pandémie – une situation qui avait quelque peu agacé Nicolas Vadot, le caricaturiste du Vif L‘Express et de l’Écho publie la suite des aventures du Sars-Cov2. Le dernier ouvrage s’appelle Tous vaccinés et revient, en 80 pages et une centaine de dessins, sur quelques étapes cruciales vécues ces derniers mois, dans nos contrées comme ailleurs finalement. Car tous ces travers à la belge se trouvent être forcément assez universels dans cette crise planétaire.

L’ensemble est accompagné d’explications de texte plutôt sages et didactiques, rappelant les derniers épisodes endurés par une population globalement plutôt brave. À savoir la période allant de la fin du printemps 2020 jusqu’à la fin de l’hiver 2021.

On a une préférence chez Vadot pour les plans larges, une case ample qui se décline sur une page entière, voire une double page. Un impact direct, simple, entre réalisme et nature morte parfois, oscillant entre 1er et 50e degré. Comme ces deux familles qui se parlent d’un balcon à l’autre, dans une atmosphère automnale : « Et vous, vous partez où pour les vacances de Toussaint ? Le salon, c’est surfait, on va tenter la buanderie. » Ça rappelle ces blagues potaches qu’on a vu circuler sur le web durant la pandémie bien sûr, ça rappelle aussi les balcons chantants en Italie lors de la première vague où la pandémie évoquait la peste et le choléra, et où, dans le doute, on laissait volontiers les esprits s’envoler. On aime aussi cette planche double page, large horizontale donc, signée « d’après Edward Hopper ». Ce fameux bar à l’américaine du maître américaine, revisité en version covid. Ici totalement vide, avec un simple panneau « fermé » accroché sur la vitre. Le troquet s’appelle « Au joyeux Fêtard ». On retient encore cette planche verticale, titrée « No-life city », une ville sombre, morte, sous la pluie, les enseignes lumineuses éteintes. Seule lueur dans l’obscurité pluvieuse, cette fenêtre où l’on devine de profil le virologue Emmanuel André – barbe sombre, chemise de bûcheron rouge -, l’œil rivé sur un microscope. Ou encore ces publicités détournées pour quelques destinations alléchantes : « Visitez le Royaume Uni ! Son variant très contagieux, son Brexit. Visitez la France ! Son foutoir, son état d’urgence, son couvre-feu à 18 heures ».
Cynisme de bon aloi pour une période que l’Histoire retiendra.

Tous vaccinés, de Nicolas Vadot, NicolasVadot.com, 80 p., 18 euros.

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