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Derrière le coup de crayon de Philippe Francq, gardien de l’empire Largo Winch

Derrière le coup de crayon de Philippe Francq, gardien de l'empire Largo Winch

Philippe Francq dessine depuis plus de 30 ans Largo Winch. | © DR / David Crespin

Littérature

« Ce sont les petits détails qui font la différence entre un récit de science-fiction ou quelque chose qui colle avec la réalité », confie le dessinateur.

 

Est-il encore nécessaire de présenter Largo Winch ? Plus qu’un personnage de fiction, c’est le héros d’une bande dessinée créée par Jean Van Hamme et mis en dessin par Philippe Francq depuis maintenant plus de 30 ans. Une saga 100 % belge qui a même été transposée au cinéma avec Tomer Sisley. Depuis L’Étoile du matin, paru en 2017, c’est Éric Giacometti qui a pris le relais pour écrire le scénario des aventures palpitantes du milliardaire.

Nous avons rencontré le dessinateur Philippe Francq pour la sortie du 23e tome La Frontière de la nuit. Une épopée dans l’ère du temps, où Largo se rend dans l’espace pour un vol suborbital. Hasard du calendrier (ou pas), une exposition à la galerie Huberty & Breyne, à Ixelles, rend également hommage au travail du dessinateur en ce moment et jusqu’au 4 décembre. L’occasion de découvrir des croquis qui montrent les différentes étapes de la construction de la bande dessinée. Entretien.

Comment avez-vous vécu le départ de Jean Van Hamme ? Vous vous êtes dit que c’était à vous maintenant de guider le navire ?

Ah ça c’est clair ! Je me suis senti beaucoup plus responsable que quand on est deux pères fondateurs sur une série comme Largo. Là, tout à coup, je deviens le gardien des clés du temple. Ce n’est pas désagréable, mais c’est une responsabilité supplémentaire et j’en suis redevable vis-à-vis des lecteurs. J’essaye d’éviter de trop penser aux lecteurs quand je dessine : j’essaye d’abord de raconter une histoire qui me plaise à moi-même. Je pense que c’est la meilleure manière de faire pour ne pas se mettre inutilement la pression.

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© DR

Et vous avez déjà eu des retours négatifs sur un album ? Des critiques qui vous ont un peu blessé, et du coup vous y pensez inconsciemment maintenant quand vous dessinez ?

Quand je lis une critique négative sur l’histoire ou le scénario, ça me fait toujours un peu mal. Alors parfois c’est justifié et je l’accepte bien. Mais je suis le seul à lire aussi souvent l’histoire, puisqu’elle passe et repasse entre mes mains : une fois pour la première lecture du scénario, mais ensuite sur le crayonné, puis sur l’encrage, puis sur la couleur… Donc s’il y en a bien un qui est au courant, et qui a mémorisé tous les tenants et aboutissants d’une histoire, c’est moi. Le scénariste parfois oublie ce qu’il a écrit parce qu’il va travailler quatre mois sur une histoire. Moi je travaillais douze mois dessus, donc je suis beaucoup plus en contact avec l’intrigue, la fiction et les personnages. Donc quand on critique le scénario et pas le dessin, ça me fait toujours un peu mal. Pour moi, l’histoire et le dessin ça s’articule ensemble, et je suis autant responsable de l’histoire que le scénariste.

« On ne peut pas tricher en dessin. »

Après 30 ans à dessiner Largo Winch, est-ce que vous arrivez toujours à vous amuser en les dessinant ?

Vous avez aimé le dernier album La Frontière de la nuit ? Quel est votre sentiment ?

Oui j’ai beaucoup aimé, mais parfois on ne le vit pas de la même façon de l’intérieur.

Et bien vous avez beaucoup aimé parce que je m’y suis beaucoup amusé (rires). Parce que sinon, si je m’étais embêté, vous l’auriez très certainement ressenti dès la première page. On ne peut pas tricher en dessin. Pas sur des durées aussi importantes : là, c’est 14 mois de travail.

Et si un jour vous commencez à vous ennuyer, ça veut dire que vous arrêterez ?

Je dessine que quand j’ai une histoire à raconter, sinon je ne dessine jamais. J’aime bien faire la couverture, mais sinon, tout ce qui est illustration je refuse en général. Si l’histoire n’est pas bonne, je me vois mal consacrer un an et demi de ma vie à une histoire qui n’en vaut pas la peine.

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© DR

Quand on vous écoute, on sent que vous aimez particulièrement le scénario. Est-ce que ça vous plairait de devenir dessinateur ET scénariste ? De faire les deux ?

D’une manière ou d’une autre, je prends part au scénario que je le veuille ou non : la mise en scène, le découpage, le choix de certaines scènes, ou parfois certaines scènes passent à la trappe parce que je n’ai pas assez de place. C’est une manière aussi d’équilibrer une histoire et de la rendre intéressante sur 46 pages. C’est vrai qu’en bande dessinée, on a cette limite de 46 pages si on veut garder un prix d’album relativement peu onéreux. Moi j’ai une grande expérience dans ce domaine, mais mon ami Éric Giacometti, romancier, en a beaucoup moins. Pour un roman, 100 pages de plus ou 100 pages de moins, ça ne change pas vraiment le prix du livre.

Quand on vous donne le scénario, comment vous choisissez que telle action aura le droit à tant de cases ?

Quand je travaillais avec Jean, tout ça était déjà prédéfini, parce qu’il avait une bonne vision de ce qu’il écrivait et de ce que ça allait devenir en dessin. Avec un écrivain, c’est un peu moins vrai. C’est moi qui décide du coup. Souvent, j’essaye de faire au plus court parce que dans un Largo, c’est toujours une histoire à tiroirs, ce sont des histoires complexes où on a plusieurs lieux, plusieurs personnages, plusieurs groupes de personnages qui avancent de front et qui dans la deuxième partie de l’histoire s’entrecroisent. Et c’est là que l’on se rend compte que ce que l’on avait mis en place dans le premier album n’était pas innocent.

C’est moi qui dose. Je peux par exemple concentrer une séquence, ou faire une ellipse plus rapide pour passer à une autre scène. De toute manière, ce qui est toujours très ennuyant dans une histoire, c’est les « ventres mous » : quand ça n’avance plus, que vous ennuyez le lecteur. Il y a des techniques de narration ou des petites subtilités pour éviter les ventres mous. Tout l’intérêt quand on raconte une histoire, c’est de savoir comment on va faire voyager l’information pour que les différents protagonistes soit ignorent cette information, sinon l’histoire finit trop vite (donc on leur met des obstacles), soit quand c’est nécessaire de leur donner l’information, de trouver un moyen subtil de leur faire accéder à une vérité qui va pouvoir les faire avancer. C’est un jeu de piste en fait où on met des obstacles ou on en enlève. Et par exemple, un coup de fil peut être très très pratique. C’est notamment le cas à la fin de cet album (et au début du prochain), car sinon, on était parti pour 5 pages de plus et je n’avais absolument pas la place.

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© DR

Quand vous recevez un scénario, vous dites que vous avez peur de ne pas savoir dessiner quelque chose. Comment vous faites pour faire votre documentation ?

Normalement, je fais beaucoup de photos sur place. Mais avec le Covid et en plein confinement, j’ai beaucoup cherché sur internet. Pour certains albums, il m’est arrivé d’acheter un livre de 300 pages parce qu’il y avait une photo dans le bouquin qui m’intéressait. Maintenant, avec les moteurs de recherche, je trouve tout ce que je veux. Et quand je ne trouve pas en français, j’écris en anglais ou en allemand et j’ai des résultats différents.

Au dos de La Frontière de la nuit, on voit déjà le nom du prochain album : Le Centile d’Or. Est-ce que vous avez déjà dessiné la prochaine couverture, comme vous faites d’habitude ?

J’ai fait les deux couvertures la même semaine. Sauf que le personnage de Largo va totalement changer sur la couverture pour la simple raison que je l’avais dessiné avec une combinaison spatiale, qui est une combinaison pressurisée, avec un anneau en métal comme on voit sur les astronautes. Mais entre-temps, j’ai longuement discuté avec Jean-François Clervoy (spationaute français à l’Agence spatiale européenne, ndlr) de l’utilité de ce genre de combinaison, et il m’a dit que ce n’est vraiment pas nécessaire pour un vol suborbital parce qu’on reste très peu de temps dans le vide. C’est un vol de 360 secondes en fait : 120 secondes pour monter, une minute en apesanteur et deux/trois minutes pour descendre. Donc s’il y a une dépressurisation à l’intérieur de l’habitacle, un masque à oxygène suffit.

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Philippe Francq et Jean-François Clervoy. © DR

Pour des petits détails dans un dessin, c’est beaucoup de recherches finalement…

Ce sont les petits détails qui font la différence entre un récit de science-fiction ou quelque chose qui colle avec la réalité technique de nos moyens. Parce que Largo, je ne sais pas par qui ça va être lu. Ça va être lu par vous et moi qui n’y connaissons rien, et ça sera toujours bon. Mais peut-être que Thomas Pesquet va le lire. On ne sait jamais ! (rires)

En plus d’être dessinateur, vous êtes aussi coloriste. Mais pour Largo Winch, vous travaillez avec Bertrand Denoulet. Ce n’est pas trop difficile de « déléguer » cette étape ?

La couleur c’est la pire des choses à expliquer. Parce que si je dis « un bleu vert » ou « un vert turquoise », l’autre va comprendre « un bleu turquoise ». La couleur est un gros casse-tête, donc je ne donne pas de directives. Je travaille avec un coloriste qui va débroussailler le gros du boulot, ce qui prend quand même 4 mois de travail. Et moi derrière, je fais une espèce d’unification à ma sauce. Souvent, le coloriste travaille image par image, mais quand on regarde la planche dans son ensemble, ça manque d’unité. Donc moi j’essaye que la page entière tienne la route. Il ne faut pas que l’oeil soit énervé par des taches de couleurs qui n’ont pas lieu d’être. Il faut que la couleur vienne clarifier l’image et que toute la page soit beaucoup plus lisible.

Vous expliquez que vous demandez toujours l’avis de votre femme, Françoise, quand vous dessinez. C’est important d’avoir une personne à vos côtés qui connaît le métier, vu que vous vous êtes rencontré tous les deux durant vos études à l’École Saint-Luc ?

Il y a des gens qui font des travails tellement différents que quand ils rentrent à la maison, ils ne peuvent pas échanger sur leur journée. L’autre ne comprendrait pas la problématique pour laquelle il a eu un coup de stress ou pour laquelle il se tracasse. Je trouve ça terriblement intéressant d’être en couple et d’avoir un point commun. Même si on est très différent de caractère, on s’est rencontrés aux études, et on a toujours échangé sur cette considération esthétique. Ma femme est sculptrice, donc quand elle a un problème, je vais lui donner un coup de main et je donne mon avis. Et moi, quand j’ai un doute sur une planche, sur une mise en scène, sur les vêtements d’un personnage, ou sur une expression, j’ai recours à son jugement parce que je sais qu’elle le voit avec un œil extérieur et que son jugement sera juste. Même si ça me gêne parce que je dois changer mon dessin, je m’exécute en général (rires).

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