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BD & beau livre : trois musts à offrir en étrennes

Extrait de l'album "Inno 67", de Patrick Weber et Baudouin Deville, éd. Anspach

Littérature

Bruxelles en mode architectural, onirique et historique, l’incendie de l’Innovation narré en BD et le récap de 2021 vu par Kroll : trois albums parmi les parutions des derniers mois à partager en ce début d’année.

Beau livre/ Schuiten, Peeters
Bruxelles : excès, fantasmes, beautés cachées

« Nous sommes, François Schuiten et moi, des enfants de Bruxelles. (…) Une ville entièrement dévolue aux travaux, voulant faire table rase de son passé. (…) Bruxelles nous a marqués touts les deux par ses incohérences et son chaos, mais aussi par sa diversité et sa qualité de vie, ses beautés visibles ou plus dissimulées. Nous aimons le Bruxelles du « Greenwich » et de « La Mort subite », des petites rues hétéroclites, des appartements immenses, des grands jardins dissimulés en pleine ville, le Bruxelles d’Hergé, de Magritte et de Brel, du très étrange musée Wiertz, de l’inaccessible palais Stoclet. Nous aimons le Bruxelles qui change de style sans crier garer, le Bruxelles grec ou marocain, le Bruxelles turc ou congolais, le Bruxelles des dimanches de pluie et de la Foire du Midi. »

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Parler de beau livre est un faible mot. C’est un ouvrage dense, élégant, raffiné que proposent François Schuiten et Benoît Peeters. Comme en réponse à l’album Brüsel, cinquième volume des mythiques Cités obscures, ils partagent dans ce travail de compilation leur passion pour la capitale « hétéroclite » aux influences multiples – espagnoles, hollandaises, françaises -, à l’agencement souvent sauvage mais qui compte aussi aussi parmi les villes les plus vertes. Forêt de Soignes, Bois de la Cambre, multitude de jardins cachés au cœur des îlots urbains… Palais de Justice, monumental, maisons de Victor Horta, galeries royales Saint-Hubert..

Le livre, qui compile une série de dessins magistraux de Schuiten, avec les textes enlevés, précis de Peeters est un must have absolu pour les amoureux de la ville et ceux qui aiment la dépecer pour mieux l’appréhender, la déconstruire pour en éclaircir les motivations, la décortiquer pour la comprendre intuitivement, la malmener pour mieux la vénérer. L’ouvrage présente les principaux pôles architecturaux qui la caractérisent, en une promenade qui revisite, de façon exceptionnelle, la capitale de l’Europe et à travers ces lieux en raconte la petite et la grande histoire. Les doubles pages sont somptueuses : serres de Laeken ou Forêt de Soignes sont à épingler en particulier. Chaque lieu emblématique est agrémenté d’un texte explicatif mais aussi de citations choisies, délicates de poètes, auteurs, créateurs qui s’expriment sur la ville – de Victor Hugo à Rodin en passant par Octave Mirbeau et Paul Verlaine. De la Grand-Place par exemple, Hugo dit ceci : « L’Hôtel de Ville de Bruxelles est un bijou comparable à la flèche de Chartres ; une éblouissante fantaisie de poète tombé de la tête d’un architecte. Et puis, la place qui l’entoure est une merveille. A part trois ou quatre maisons que de modernes cuistres ont fait dénaturer, il n’y a pas là une façade qui ne soit une date, un costume, une strophe, un chef-d’œuvre.(…) »
Parmi les monuments saillants de la ville, le Palais de justice bien sûr, l’histoire de son créateur, Joseph Poelaert, dévoré par l’ambition et cette folie individualiste qui fera de ce bâtiment gigantesque un emblème des errements de la capitale et du pays. On y a apprend que la coupole aurait dû être pyramidale. Et qu’Hitler vénérait le bâtiment aujourd’hui « honteusement caché depuis des années par les échafaudages . Beau, ambitieux, émouvant dans ses détails infimes. Le cadeau qui s’impose pour tous les amoureux de la ville et du Plat pays.

Bruxelles, un rêve capital, de François Schuiten et Benoît Peeters,éd. Casterman,128 p.,29€

 

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BD/ Patrick Weber, Baudouin Deville, Bérengère Marquebreucq
Inno 67 : La tragédie en bulles

« Inno 67 », le dernier album de la série créée par Patrick Weber et Baudouin Deville voit le retour de Kathleen, la jolie rousse, ex-hôtesse de l’air devenue journaliste radio. Après Sourire 58, Léopoldville 60, Bruxelles 45, on retrouve l’héroïne, dont la prime jeunesse s’est passée sous les bombes, qui a officié ensuite comme hôtesse à l’Expo internationale de 1958 avant de travailler pour la Sabena. Elle est de retour à Bruxelles encore où elle a mis son talent d’enquêtrice au service du média public francophone: la jeune femme indépendante aux allures délicieusement rétro officie désormais pour la RTB. Les auteurs ont eu l’idée géniale de rendre compte de pans marquants de l’histoire belge à travers ces BD qui se vendent comme des petits pains notamment dans les hauts lieux du tourisme du pays. Une ligne claire, des scénarios rythmés, des références belgo-belges, des cadres dépeints avec minutie, des textes émaillés d’expressions du cru, de zwanze bruxelloise, un personnage récurrent qui, comme une Alice en son temps (Bibliothèque verte) mène l’enquête de façon dynamique et gaie, tout cela concourt au succès de la saga historico-bédéesque créée par Patrick Weber au scénario, Baudouin Deville au dessin et Bérengère Marquebreucq à la colorisation.

Kathleen est à Paris en ce printemps 1967. Elle y assure pour la radio une interview de Claude Pompidou. Elle y revoit son amie Monique qui travaille comme vendeuse aux galeries Lafayette et aimerait trouver du travail à Bruxelles. Elle est embauchée à l’Innovation où officie de longue date la mère de Kathleen. S’y prépare la Quinzaine américaine, avec majorettes et tout le tralala. Un hommage à l’Oncle Sam, où du moins à ses produits, qui suscite quelques réactions en cette période où l’image des États-Unis est ébranlée par la guerre au Vietnam…. Au-delà du récit qui plante le décor de l’incendie de l’Innovation, catastrophe nationale qui a meurtri des générations, les auteurs proposent, comme pour chacun des albums de la série, un cahier d’infos historiques et d’entretiens.

« Inno 67 », BD/ Patrick Weber, Baudouin Deville, Bérengère Marquebreucq,éd. Anspach,14,50 €

 

Dessins de presse / Kroll

Variants, virologues, sofagate, goûter royal… Le récap de 2021

Il y a cette jolie exergue de Boris Vian : “ On se rappelle beaucoup mieux les bons moment : alors, à quoi servent les mauvais?” Ils permettent de s’esclaffer, sans doute, du moins quand on ne se sent que moyennement concerné. Sinon, on rit jaune mais on se marre tout de même. Kroll a un trait qui déride d’emblée, emporte une belle adhésion. Mordant, oui, sans excès. Ses personnages sont savoureux, les saynètes qu’il dépeint sont riches d’une multitude de détails qui font rire aussi à retardement.

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Un recueil de Kroll, c’est aussi un bilan enlevé de l’actualité de l’année. Dominée bien sûr par le virus et son armée de happenings médicaux – vaccins, variants, épidémiologistes starifiés, et des séquences sociales qui racontent tout en deux phrases: comme cette dame âgée qui , face à l’interdiction des visites, fuit sa maison de repos munie d’un baluchon, une corde de rappel accrochée à son balcon. L’incontournable Belgian touch impose une bonne dose de politique nationale comme cette « coalition Vivaldi », présentée au compositeur emperruqué par le roi des Belges dûment masqué et qui rappelle paisiblement qu’« on a déjà fait une suédoise, l’orange bleu, l’arc-en-ciel… ». Ou la saga des recherches lancées pour retrouver Jürgen Konings, le soldat radicalisé qui menaçait la vie d’un fameux virologue. Les soldats qui scrutent le ciel et lancent, en incantation: “Jürgen, ça suffit maintenant”.

On y retrouve aussi quelques péripéties royales (dont la scission hollywoodienne à Buckingham, ou, en mode noir jaune rouge, les retrouvailles familiales au Belvédère, “goûter historique” délicieusement emballé pour les médias : cette case de Kroll, ornée d’un clap de fin, achève de le graver dans le marbre. On y retrouve Albert II dans son célèbre peignoir, Paola, son sac serré sur les genoux et Delphine s’adressant à sa mère face à une assiette de cookies). S’y fond un nuage d’international (la prise d’assaut du Capitole ou le fameux sofagate à Istanbul, où Mme von der Leyen se retrouve privée de siège). Et un soupçon d’entertainment en mode gentiment black : 30 ans que Gainsbourg s’est barré, hommage à Raoul Cauvin, absence cruelle de Charlie Watts au sein des Stones : “Ça sent la fin”, avancent quelques fans décatis. Une dernière pour la route, Elizabeth II s’adressant à Angela M. : “Vous quittez déjà le pouvoir ? Mais vous venez d’arriver.” C’est bon, c’est fin, ça se déguste sans faim.

Piqûres de rappel, Pierre Kroll, Ed. Les Arènes,93 p.,20 €

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