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« Watergang » de Mario Alonso est le Prix Première 2022 : polders, mer froide et destins étouffés

Watergang, c’est un bout de territoire au nord.

Littérature

Les polders, les canaux, la mer, l’horizon aux contours flous, des élans avortés… Avec « Watergang », son récit aux fondus subtils, Mario Alonso, écrivain d’origine espagnole remporte le Prix Première 2022 (*).

(*) Le Prix a été remis Laurent Dehossay, président du jury, et Jean-Paul Philippot, administrateur général de la RTBF. C’était lors d’une émission spéciale après le journal de 13 heures sur La Première. Ce jeudi 17 mars à 19 heures, le talentueux Laurent Dehossay recevra par ailleurs le lauréat à la Galerie Bortier (rue de la Madeleine 55, 1000 Bruxelles).

Watergang, c’est un bout de territoire au nord. Ça pourrait être n’importe où, avec d’autres tons qui se mêlent, d’autres odeurs, d’autres sons, d’autres brumes, d’autres vents. L’important c’est que l’homme y est petit, même et surtout quand ses rêves, fantasmes ou ambitions tentent de percer les nuages bas, les frontières invisibles. C’est un tableau brumeux, impressionniste. Une langue épurée, des phrases scandées, une poésie du simple mot. C’est donc un roman” paysage”. La toile de fond y intervient comme un être vivant.

Au coeur du récit, Paul 12 ans, aspirant écrivain. Son père a quitté le foyer pour s’unir à une Julia, qui vit en Angleterre. La première Julia, c’est Super. Kim, la sœur de Paul, dont les copines aiment trop le rose, est enceinte. Trop tôt, trop jeune. Ce sont des vies qui s’égrènent dans la nature. Et des rêves majeurs qui serons souvent broyés dans les vagues. Trop vite, trop petit, trop près, trop tard aussi.

Il y a les titres de chapitres d’après des personnages, « Julia », « Super », « Paul »…« Je rêve. Je suis connu dans le monde entier sous le nom de Jan De Vaart, écrivain né à Middelbourg, de père inconnu et de mère incertaine. Mais pour l’instant, au village, tout le monde m’appelle Paul. Paul De Vaart, et je n’ai rien d’un rêveur. Je sais ce que je veux. »
« Super », c’est la mère de Paul, sacrée dame. «Je suis Super. J’habite Middelbourg. Je travail à la supérette. Mon fils ne m’appelle plus Julia Je crois que c’est à cause de son père. Julia lui rappelle trop l’Angleterre et la femme avec qui vit son père. Alors c’est Super. Ce qui fait bien rire mon patron.»

Ce premier roman à l’architecture buissonnière, brosse un tableau en plusieurs strates, fines, brumeuses. La grisaille, la bruine, la poésie des polders. Un esprit “nature writing” qui narre un cadre aux antipodes des grands espaces à l’américaine. Enfin, parfois. Car si le lieu est à sa façon confiné, étouffant, s’il absorbe et broie les illusions, les envolées, les velléités, il est aussi plat, lumineux, ouvert sur la mer, sur l’horizon qui n’en finit pas. Écrasant, restrictif mais aussi, au fond, sans limites.

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Les lieux, acteurs cruciaux de cette fresque, c’est le canal, Middelbourg, le polders, la mer évidemment. Le chapitre “Lande” commence ainsi: « En moi chantent la bruyère, le buis et les genêts. Le vent ici est partout chez lui. Il empêche toute vie de grandir trop haut. Un homme qui marche a la vue dégagée et son regard porte loin. Il pourra néanmoins se perdre, celui qui cherche à se perdre. Qu’il soit ou non du pays ne change rien. Les gens qui viennent deviennent les gens d’ici. Ils finissent toujours par se confondre avec les mauves qui serpentent à leurs pieds. »

La fusion des éléments est un talent d’Alonso. La notion de « fondu » définie par Le Larousse y exulte. A savoir la « disparition ou apparition progressive d’une image sur l’écran », ou encore la « dégradation harmonieuse des tons dans un tableau », enfin l’« abaissement volontaire et progressif du niveau d’un signal sonore jusqu’à son annulation ».
La couverture, chose rare, ne ment pas, n’enjolive ni n’éteint le propos. Elle nous plonge dans une mer du nord. Salée, ondoyante, puissante. De celles qui vous imposent leur loi d’emblée. L’homme, face aux éléments. Petits, meurtri, broyé ou simplement digéré par un paysage. C’est le récit d’un ancrage, d’un frein. D’un élan aussi. L’illustration est intitulée Baljas jüra (Mer baltique). L’oeuvre est signée Natalie Levkovska, Vilnius 2010. Ça c’est pour la petite histoire et pour souligner l’universalité du propos.

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Né en Espagne dans les années 60, Mario Alonso arrive en France et se destine à faire du handball son métier. Il sera aussi « guitariste dans un groupe de New Wave, vendeur de manteaux de fourrure et photographe dans la pub ». En 2021, il publiait un recueil d’aphorismes, Lignes de flottaison (éd. Le Cactus inébranlable).

Comme chaque année, le Prix Première met en lumière une série de pépites. Figuraient entre autres dans la sélection de cette dernière édition L’apparence du vivant de Charlotte Bourlard (éditions Inculte), phénoménal de crudité noire; l’étonnant et très instruit La femme périphérique de Sophie Pointurier (Harper Collins). Cette dernière évoque le rôle du « deuxième sexe » dans la création contemporaine, sa valeur monétaire, et quelques fumisteries grandioses du monde de l’Art, sans oublier la toile de fond de l’Ostalgie et du Rideau de fer. On y trouvait aussi Le Rapport chinois, de Pierre Darkanian (éd. Anne Carrière), simplement désopilant, Grande Couronne de Salomé Kiner (éd. Christian Bourgeois). Elle aborde, sur un mode pétaradant et enlevé, une adolescence de banlieue diablement culottée.

Watergang de Mario Alonso, Le Tripode Éditions, 221 pages 18,00 €

Il fut handballeur, guitariste dans un groupe de New Wave, vendeur de manteaux de fourrure, photographe dans la pub… Mario Alonso, auteur de « Watergang », est aussi, désormais le lauréat du Prix Première 2022. ©Katrine Duperou – Le Tripode Editions
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