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« Après la rafle » : « C’est l’Histoire avec un grand ‘H’, mais vécue par un enfant de 11 ans »

« Après la rafle » : « C'est l'Histoire avec un grand 'H', mais vu par un enfant de 11 ans »

Cette bande dessinée est importante, de même que tous les récits des rares survivants de la rafle du Vél'd'Hiv. | © Les éditions les Arènes

Littérature

Une bande dessinée et une exposition à Bruxelles rendent hommage à une période sombre de l’Histoire contemporaine : la « rafle du Vél’d’Hiv ».

 

Il y a 80 ans, plus de treize mille Juifs d’origine étrangère ont été arrêté et détenus au Vélodrome d’Hiver à Paris pendant deux jours, avant d’être envoyés dans des camps de concentration, puis au camp d’extermination d’Auschwitz. Pendant longtemps, l’État français a nié sa participation dans cette rafle, pourtant menée par neuf mille policiers et gendarmes français. Il faudra attendre 1995 pour que le président français Jacques Chirac reconnaissance officiellement la responsabilité de la France dans la « rafle du Vél’d’Hiv ».

Dernière cette page de l’Histoire se cache des milliers de personnes dont Joseph Weismann. Âgé à l’époque de 11 ans, Joseph Weismann est arrêté avec ses parents et ses deux sœurs. Sa vie a notamment inspiré le film La Rafle avec Mélanie Laurent, Jean Reno et Gad Elmaleh. Un succès au box-office qui a mis en lumière ce moment sombre de l’Histoire, sans pour autant parler de « l’après » pour les survivants. C’est maintenant chose faite avec la bande dessinée Après la rafle, d’Arnaud Delalande et Laurent Bidot. Alors que sa famille a été conduite à Auschwitz, Joseph Weismann se retrouve seul dans un camp de concentration. Il décide de s’échapper avec Joseph Kogan, mais tout ne sera pas si simple une fois dehors.

Cette bande dessinée est d’une très grande valeur car elle met en lumière un passage de l’Histoire souvent oubliée dans les manuels scolaires. À travers la vie de Joseph Weismann, on découvre l’antisémitisme assumé de beaucoup de Français durant la guerre, ainsi que la difficile reconstruction de cet enfant qui a vécu une chose totalement inhumaine, et ayant perdu toute sa famille dans ces terribles circonstances.

Une exposition-vente « Après la Rafle du Vél’d’Hiv » a lieu du 7 au 22 octobre à la Galerie de la Bande Dessinée à Bruxelles, avec des planches originales en noir et blanc. Paris Match Belgique a rencontré pour l’occasion le dessinateur Laurent Bidot, afin de parler avec lui du rôle de la bande dessinée et du devoir de mémoire.

« Après la rafle » : « C'est l'Histoire avec un grand 'H', mais vu par un enfant de 11 ans »
Laurent Bidot devant La Galerie de la Bande Dessinée. © DR

Comment vous est venue l’idée de faire cette bande dessinée ?
Je connais bien la petite-fille de Joseph Weismann, avant de connaître son histoire. J’avais vu le film La Rafle avant de proposer le projet à Iris Weismann, qui elle en a parlé à son grand-père qui a tout de suite été intéressé. J’avais lu sa biographie après avoir vu le film, et c’était beaucoup plus émouvant et beaucoup plus fort. Il y avait plein de détails passionnants pour une bande dessinée.

On parle souvent de la rafle du Vel’d’Hiv, mais moins de la vie d’après pour les survivants. C’était important de parler de la société aussi à cette époque ?
Exactement. C’est ça qui était intéressant dans son approche, c’était de parler d’après la rafle. Beaucoup de gens ont vu le film (il avait fait près de 3 millions d’entrées dans le monde, ndlr), donc on sait comment ça s’est passé jusqu’à la rafle. Mais on ne sait pas tout ce qui se passe après : la reconstruction, la résilience, l’acceptation du deuil (qui ne se fait pas toujours). Aujourd’hui encore, Joseph a de très mauvaises nuits. C’est une histoire avec laquelle il vit toujours, mais qui est une douleur, une plaie ouverte. La disparition de toute sa famille comme ça, dans des conditions absolument déchirantes…

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Comment vous avez fait pour passer d’une biographie à une bande dessinée ?
On avait une matière forte pour raconter une histoire pleine d’émotion. En travaillant dessus, avec Arnaud Delalande (le scénariste), on avait souvent la gorge serrée. Ce qui est particulièrement intéressant, c’est que ça raconte l’Histoire avec un grand « H », mais vécue par un enfant de 11 ans, comme monsieur et madame tout le monde. Cette bande dessinée est importante, de même que tous les récits des rares survivants de la rafle du Vél’d’Hiv. Pendant longtemps, la France a rayé de l’Histoire ce passage assez triste et sinistre.

Dans la bande dessinée, vous mentionnez à plusieurs moments le discours de Jacques Chirac qui a reconnu le rôle de l’État français dans la rafle et la déportation de milliers de Juifs. On ressent l’importance que cela a eu pour Joseph Weismann…
C’est tout à fait vrai. Dans la première version du scénario, il n’y avait pas le discours de Jacques Chirac. Et quand Joseph Weismann l’a relu, il a tenu absolument à ce qu’il y ait cette scène importante.

Dès que vous aviez une question d’authenticité, vous expliquez que vous appeliez Joseph Weismann. C’était important pour vous d’être le plus proche de la réalité ?
C’était formidable de pouvoir l’appeler dès que j’avais des doutes pour mes dessins. Je l’ai appelé notamment pour l’emplacement des miradors, parce que ce n’était pas mentionné de manière très précise. Je ne savais pas s’ils étaient dans le camp ou à l’extérieur. Ça ne paraît rien, mais ce sont des détails importants pour un dessinateur. De même que savoir à quel moment ils ont été tondus. Joseph au téléphone m’avait alors répondu et me disait qu’il se souvenait d’un chant que les enfants chantaient à ce moment-là dans le camp, de manière assez légère, à la Charles Trenet. C’était extrêmement émouvant d’en parler avec lui directement. C’est une grande chance, et ça nourrit le dessin.

Peut-être qu’avec cette bande dessinée, chaque lecteur va devenir concerné par ce devoir de mémoire.

C’est incroyable de se dire que ce sont des souvenirs vieux de plus de 80 ans, et qu’ils sont toujours aussi intacts…
Sa mémoire est d’une grande précision sur cette période qui l’a marqué à tout jamais. Il avait 11 ans et ça a été une telle fracture… À chaque fois qu’il en parle, il tombe en larmes. Il en a parlé à de très nombreuses reprises, puisqu’il est intervenu dans beaucoup d’écoles. J’admire son courage parce que c’est épuisant. Pour lui, ce témoignage est une question de survie. C’est une question de continuer à faire vivre la mémoire de ceux qui ont disparu et que les Allemands ont voulu effacer de la surface de la Terre.

Quelle est la planche qui vous a le plus ému à dessiner ?
Beaucoup de planches ont été émouvantes, certainement la dernière, sans aucun doute. Mais peut-être plus encore, celle du train qui s’éloigne avec dans la fumée, les visages de ses deux sœurs et de ses parents. C’était dans le scénario, une idée d’Arnaud Delalande, et tout est résumé dans cette image : le train qui fille vers Auschwitz et les visages s’échappent de la cheminée du train. C’est à la fois une image simple mais extrêmement douloureuse.

En faisant cette bande dessinée, vous participez au travail de mémoire. Est-ce que vous en aviez conscience avant de faire cette bande dessinée ?
Je ne suis pas de confession juive, donc le travail de mémoire ne me concernait pas… Mais de la même manière que Joseph Weismann, qui pendant 40 ans de sa vie, n’était pas concerné par le devoir de mémoire (il a changé d’avis après une discussion avec Simone Veil, comme c’est expliqué dans la bande dessinée, ndlr). Donc moi, avant de croiser Iris Weismann et ensuite Joseph Weismann, je ne me sentais pas concerné.
Aujourd’hui, ça me concerne et je pense que ça devrait concerner tout le monde. Peut-être qu’avec cette bande dessinée, chaque lecteur va devenir concerné par ce devoir de mémoire. Quand on sait qu’il y a énormément de jeunes qui ignorent ce que c’est la Shoah, cette bande dessinée est assez essentielle. On est ravis que cette bande dessinée soit une passerelle lancée vers le futur, et que l’on prenne en quelque sorte le relais, bien modestement, de Joseph Weismann pour continuer son travail de mémoire.

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