Paris Match Belgique

L’été à la page : La sélection bouquins de la rédaction, S01E01

Première partie de notre sélection de livres pour un été à la page. | © Flickr/Sam Greenhalgh

Littérature

Puisqu’on ne choisit pas un livre par sa couverture et qu’on n’a qu’un été (par an), Paris Match prémâche le boulot de papier des lecteurs voraces et occasionnels. Premier épisode de notre sélection littéraire estivale par Emmanuelle Jowa.

 

À lire avant d’empoigner un livre au hasard sur une étage poussiéreuse, il y a les sélections de l’été : des jolies bibliographies à rallonges qui gravitent autour de sujets comme « les doigts de pieds en éventail », « de l’art du hamac » et « le blues du travailleur sur une plage de Bornéo ». Rappel à l’encre noire qu’on n’est pas tous en vacances, mais qu’on n’a qu’une vie et des millions de livres à découvrir, celle de Paris Match dévoile les indéboulonnables d’un top biannuel et bien personnel. Cette semaine, l’Italie filiale, le retour d’un monstre légendaire, le sel de la Bretagne, les Frères musulmans, du sucre, et du sang.

Bella ciao

©Onlit

« Une poignante saga familiale qui navigue entre l’Italie fasciste d’hier et la Belgique d’aujourd’hui ». Les mots qui se veulent vendeurs sont parfois mortels. Les accroches sont des raccourcis. Derrière le cliché d’un slogan – de ceux qu’on peut trouver sur nombre de premiers romans, qui, souvent oscillent entre plusieurs époques, plusieurs territoires -, on découvre un récit qui claque. C’est l’œuvre du Belge Marcel Sel, écrivain, chroniqueur, polémiste, scénariste. Les allers-retours entre Belgique et Italie n’y sont pas factices, ce n’est pas de la cosmétique, une vulgaire parade pour enrichir une trame. Au contraire, il y a tant d’éléments au cœur même de ce travail, tant d’émotions que l’on devine chez son auteur – qui mûrissait, de son propre aveu, le livre de longue date – qu’on se demande comment il a pu lui donner tournure aussi légère. Pas par le thème (en l’occurrence oppressant, noir, cynique parfois, drôle aussi), mais par le style : élégant, précis, fluide.

Le pitch, le voici. Maurice Plomberie, jeune Bruxellois, doit écrire un roman pour obtenir quelques deniers de son père, Albert. Celui-ci boude les écrits du fils, les ignore, affiche une indifférence crasse. Qu’importe, le fils s’acharne à produire une prose délicieuse qui, en prime, contient des éléments d’enquête non négligeables : il parvient à retracer le parcours de sa grand-mère paternelle, Rosa. La mère d’Albert Palombieri évolue comme une fleur dans l’Italie du Duce. Ensuite le destin s’accélère. Elle résiste et sera éliminée par les nazis en 1944. Albert, le père du narrateur, ignorait cette partie de sa vie.

Rosa, de Marcel Sel, éd. Onlit, 670 pages, 25€.

Ainsi soit-il

©Julliard

Au printemps 2011 à Nantes, les cadavres d’une femme, quatre enfants et deux labradors sont découverts, ensevelis et recouverts de chaux sous la terrasse familiale. C’est l’affaire Dupont de Ligonnès. Le pater familias, introuvable, est issu de la vieille aristocratie nantaise. Régulièrement signalé aux quatre coins d’Europe et ailleurs, le spectre du gaillard à l’allure bon teint fait l’objet des scénarios les plus flous. Plusieurs ouvrages ont déjà été consacrés à ce fait divers dantesque. Samuel Doux, scénariste, réalisateur et auteur, retrace la « fabrication d’un monstre » d’une façon inédite. Il a solidement anglé son travail, se concentre sur l’éducation catholique radicale qui imprègne les jeunes années de Dupont de Ligonnès, il s’attarde sur l’impact maternel. La génitrice de XDD, pratiquante allumée qui reçoit en direct des messages du Tout-puissant, traduit les injonctions en haut lieu et guette l’Apocalypse comme un vertueux nettoyage qui rafraîchira l’humanité. Elle élève aussi Xavier comme un élu de droit divin qui baigne dans des récits de Résurrection en attendant, anxieux, la fin du monde. En parcourant les forums catholiques radicaux sur lesquels s’est abondamment exprimé XDD, en décortiquant la littérature publiée sur le web par les enquêteurs en herbe, Samuel Doux tente d’expliquer ce conte noir par la déliquescence d’une foi familiale imposée. Entre éducation castratrice et délinquance ordinaire, Xavier Dupont de Ligonnès se dessine. Par touches finement imaginées, Samuel Doux propose une fiction panachée sur le cheminement spirituel d’un type transi et parvient, miracle, à rendre le diable presque humain.

L’éternité de Xavier Dupont de Ligonnès, de Samuel Doux, éd. Julliard, 326 pages, 19 €.

Gros temps

©Luce Wilkin

« Son grand-père, c’était cet homme qui lui construisait des châteaux de sable, des escargots géants qu’enfant il chevauchait et talonnait comme un fier destrier avant que la mer les emporte ». Cédric, pas loin de 40 ans, une vie terne marquée par la torpeur conjugale et quelques lacunes d’amour filial, revient dans la maison de son grand-père, notaire. Ce dernier vient de décéder, laissant derrière lui, comme un parcours fléché, les traces d’une vie. Sur la trame romanesque du secret de famille – le mutisme d’une grand-mère après un naufrage dans une mer déchaînée, soixante ans plus tôt est au cœur du paysage – et de la quête d’identité, Laurence Bertels, notre consœur de La Libre, évoque dans son deuxième roman (après La solitude du papillon, paru en 2013) le golfe du Morbihan, cette Bretagne qu’elle connaît depuis longtemps et qu’elle décrit avec une verve poétique et passionnée. Elle raconte, dans le vent salé, les non-dits qui érodent le cœur et ravigotent l’esprit.

Le silence de Belle-Ile, de Laurence Bertels, éd. Luce Wilkin, 233 pages, 20€.

Philosophie de la peur

©Grasset

« Ce livre, écrit au jour le jour pendant et après les attentats contre Charlie Hebdo et à l’Hypercacher, ne sort que deux ans après les événements : il fallait respecter le temps du deuil (…) ». Yann Moix a publié son essai il y a quelques mois. Il se lit d’une traite ou se savoure par petites touches. L’esprit bouillonnant de l’écrivain-cinéaste-commentateur-chroniqueur télé produit une idée à la minute. Au lieu de « penser » les attentats, « un oxymore » dit-il, dont le risque est de « donner trop de sens à ce qui n’en n’a pas », au lieu d’adhérer aux postures sociologico-religieuses, au lieu de proposer une énième analyse en profondeur des motivations des terroristes, Yann Moix préfère le questionnement graduel sur la radicalité, l’islamisation, la platitude d’un nihilisme nouveau. A travers mille formules et interrogations originales, il met en exergue comme un sémiologue, « l’infinie stérilité » du terrorisme, il parle de basculement des valeurs, de temporalité, d’images, de symboles, de signifiant et de signifié, joue sur les mots, évoque le changement de vocabulaire que nous impose le climat – certains termes deviennent tabous, d’autres sont sanctifiés. Yann Moix prend de la hauteur tout en laissant filtrer des bribes de l’éternel duel entre islamologues façon Kepel et Roy: radicalisation de l’islam ou islamisation de la radicalité ?

Terreur, de Yann Moix, éd. Grasset, 256 pages, 18 €.

Natures mortes

©Au Diable Vauvert

C’est une histoire de sucre et de sang. Survivant miraculé d’un accident d’avion au cœur de l’Afrique, le héros, Charles, un nouveau-né que sa famille croit mort, est récupéré par des locaux. Il est élevé par « Cul-nu », un drôle de zèbre tueur, voleur et dévoreur de littérature. « Cul-nu » transporte dans son baluchon de vieux livres, et enseigne à son protégé les vibrations de la poésie – Rimbaud, Verlaine, Baudelaire.

Adolescent, Charles est repéré depuis l’Europe au hasard d’une diffusion sur Google Street View. Et renvoyé chez les parents qui lui restent au Nord, sous des latitudes grisâtres et un climat à se flinguer. Un oncle bourgmestre couperosé et volage, une tante, quinquagénaire en plastique, un cousin branleur et sa sœur qui bat le beurre. Ils s’appellent Frédéric et Aurore, comme chez les Daerden mais là s’arrête la comparaison.

Le héros suprêmement lettré découvre les réseaux sociaux et leurs symboles niais, fait des miracles dans les boums du lycée et séduit, dans la foulée, quelques proies d’âge mûr. Son plan secret le tient en vie. Il porte un œil narquois sur la mécanique creuse d’une middle-class abrutie sous des cieux bas de plafond et givrés comme la mort, mais se console en pensant à Septembre, la fille aux cicatrices, qui sent « la mangue mûre, (…) la banane cuite, la poussière de la piste, (…) et aussi, évidemment, l’odeur de la poudre à canon ». Une histoire d’amour pure aux contours rocambolesques, rythmée par la reproduction précise de décors mobiliers et d’êtres parfumés. Thomas Gunzig évolue en champion dans l’exercice du portrait gore et de la description qui tue. Son tableau naturaliste se déguste comme un hors-d’œuvre. Le ton joyeusement prosaïque, cyniquement guilleret, doucement iconoclaste confirme la signature. Celle du romancier, chroniqueur, dramaturge et coscénariste du Tout Nouveau Testament, le film de Jaco Van Dormael, avec Catherine Deneuve et Benoît Poelvoorde en dieu énorme et bruxellois.

« La vie sauvage », de Thomas Gunzig, éd. Au Diable Vauvert, 336 pages, 18 €. Parution en août.

La grande conversion

©La Boite à Pandore

Michaël Privot est islamologue, titulaire d’un master en histoire et philologie orientales et d’un doctorat en langues et littératures de l’ULG. L’intellectuel verviétois, polyglotte, habitué des plateaux télé, a choisi l’islam à l’âge de 19 ans. Ses parents s’y sont convertis aussi. C’est une famille aux racines riches, socialement mixtes qu’il décrit par le menu avant de raconter, tout aussi soigneusement, son parcours affectif, spirituel, académique et son action de terrain. Il aborde les courants de pensée, les contradictions, les petites lâchetés humaines, mais aussi les questions de gestion quotidiennes qui se posent dans l’ombre des mosquées, offrant au lecteur une plongée surprenante dans des sphères souvent peu lisibles. Il intègre la confrérie des Frères musulmans qu’il quittera plus tard. Il lui reproche son absence d’esprit critique notamment sur la littérature qui prône le djihad. Il faut, dit cet adepte d’une « pensée musulmane contemporaine », en quête d’un « réveil de l’islam européen », remettre les douze derniers siècles à plat.

Quand j’étais Frère musulman, de Michaël Privot, éd. La Boîte à Pandore, 235 pages, 17,90 €.

Brame de nuit

©Seuil

Il gamberge dans son lit. Un son le tient en haleine. Il imagine un mulot, un yéti, un grizzly. Anton Sorrus passe une nuit blanche au côté de sa femme, « gentil petit faon ». Il se souvient d’une bête qu’il a « plumée, atomisée ». Dans un huis clos bien serré et une langue mirobolante, créative, l’auteur décortique les tâtonnements de l’insomniaque, les respirations, la mémoire fait des flash-backs sur les frustrations ponctuées d’angoisses destroy. Les mauvaises gueules de ses noces, « une guirlande, un massacre (…) (tu parles d’une partie de plaisir). (…) La glaire pendait aux amygdales ». Ou cette journée de chasse qui tourne mal. Les chiens qui grognent auprès du corps, le boucher qui râle en se vidant, « agonisant comme un grand cerf ».

Aram Kebabdjian a un doctorat en histoire de la philosophie (sur Kant et la géographie), il est aussi photographe et antiquaire. Après un premier roman, Les Désœuvrés, une brique majeure sur le monde de la création contemporaine, il signe ici un bijou de poésie où la parenthèse est érigée en art.

Le songe d’Anton Sorrus, d’Aram Kebabdjian, éd. Seuil, 159 pages, 16,50 €.

 

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