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Bernard Yslaire : « Baudelaire a toujours quelque chose de provocant pour les jeunes »

L'auteur et dessinateur belge Bernard Yslaire illustre les poèmes de Charles Baudelaire. Un nouvel hommage au poète muadit du 19e siècle. | © DR

Littérature

Le dessinateur s’est à nouveau replongé dans l’univers du poète Charles Baudelaire en illustrant les 100 poèmes de la version originelle des Fleurs du Mal sortie en 1857 et censurée à l’époque. Le « papa » de Sambre magnifie la puissance des mots du poète romantique du 19e siècle.

 

Par Laurent Depré

Parismatch.be. Les Fleurs du Mal, Baudelaire les publie en 1857. C’est-à-dire dix années avant sa déchéance physique et sa mort. Où en était-il dans sa vie à ce moment-là ?
Bernard Yslaire.
« En fait, il a commencé à rédiger les poèmes qui composeront Les Fleurs du Mal vers 1844. Il les déclamait en public devant la bohème parisienne composée de ses amis bourgeois. Cela pouvait être au bistrot ou dans des soirées mondaines. Ce qui lui permettait d’ailleurs de les modifier ensuite. Dans un premier temps, il en a publiés dans certains journaux. Et puis le manque d’argent, entre autres, l’a amené à publier un livre. Il a toujours été en manque d’argent, d’autant plus lorsque sa mère l’a placé sous tutelle. Comme il avait certains goûts de luxe… Pour moi la version de 1857 est la plus sincère à mes yeux avec ce chiffre magique de cent poèmes présentés. Il y aura ensuite la polémique, le scandale et la censure. Si bien qu’en 1861, lorsqu’il sort en Belgique une nouvelle version celle-ci est complétée de plusieurs dizaines de poèmes mais surtout expurgée des six pièces condamnées par un procès… »

On fêtait en 2021 le bicentenaire de la naissance du poète Baudelaire… Qu’est-ce qu’un livre de poèmes comme Les Fleurs du Mal a encore d’actuel ?
« Dans un courrier, Baudelaire écrit : ‘le seul éloge que je réclame est que ce livre ait un début et une fin’. Cette phrase tend à dire que Les Fleurs du Mal comporte un fil rouge, une logique cohérente. Sa grande modernité est là et c’est son côté révolutionnaire. C’est un peu comme les premiers albums-concept dans les années 1960 que des groupes de musique rock ont réalisé. Je me suis donc attaché, pour mes illustrations, à entrer au coeur de ce fil rouge. »

Ce n’est pas la première fois que vous travaillez à un projet sur Baudelaire, qu’est-ce qui vous attire chez lui ?
« La poésie a quelque chose d’absolu en ce sens qu’elle se passe très bien de personnages ou de récits pour conduire à des émotions. C’est la beauté absolue et le mystère de mots qui vont ensemble. Adolescent, sans toujours la comprendre, la poésie romantique m’attirait avec des auteurs comme Baudelaire ou de Nerval. Avec les années, j’ai voulu en savoir plus sur qui se cachait au fond derrière ce Baudelaire. J’ai découvert un personnage assez détestable finalement. Dans le précédent ouvrage, Mademoiselle Baudelaire, j’ai contourné un peu l’aspect biographique en prenant le point de vue de Jeanne Duval qui était sa maîtresse et son plus grand amour. À mes yeux, le seul moment où Baudelaire était honnête, c’est dans sa poésie. Les Fleurs du Mal sont très autobiographiques. J’aime chez lui sa prose crue, l’appel aux sensations et aux visions. Tout cela a créé un espace vierge et esthétique. « 

Vous appréciez dessiner Jeanne Duval qui est fort présente dans vos illustrations des Fleurs du Mal. Existe-t-il des traces visuelles de cette femme dont on ne connait ni date de naissance ni date de décès ?
« Peu… Courbet l’a peinte dans « L’atelier du peintre » mais Baudelaire a demandé à ce que Courbet l’efface. Le peintre s’est exécuté en recouvrant de peinture l’endroit du tableau où elle se trouvait. Mais le temps a estompé la peinture et la beauté fantomatique de Jeanne Duval est peu à peu réapparue. Manet aussi a réalisé son portrait mais avec sa propre fantasmagorie… Il est aussi certain que Nadar, le grand photographe de l’époque, a dû lui consacrer l’un ou l’autre portrait. Il a photographié tous les ‘peoples’ de ce siècle ! Enfin, Baudelaire lui-même nous a laissé quelques croquis de Jeanne Duval. C’était pratique car Baudelaire a un dessin caricatural presque de bandes dessinées avec un tracé à la plume… Fait marquant, le récent mouvement Black Lives Matter a contribué aussi à de nombreuses recherches sur Jeanne Duval qui était métisse quarteronne je le rapelle. »

 

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Dans la posteface du livre, vous expliquez que l’expérience de dessiner des corps dans l’acte d’amour laisse des traces… 
« C’est forcément une histoire intime puisque personne n’est entré dans la chambre de Charles Baudelaire et de sa ‘Vénus noire’. J’ai essayé de comprendre la nature de leur sexualité. De nombreux commentaires parlent de nuits torrides…Encore faut-il traduire cela en dessins ! Sans oublier la place centrale de la maladie de la syphilis dont souffrait Baudelaire et qui devait l’amoindrir. La syphilis lui conféra probablement plus un rôle de voyeur à un moment. Ensuite, Baudelaire ne dépassait guère les 160 cm et Jeanne Duval est décrite comme très grande. Cela donne aussi un rapport de domination physique de cette femme sur le poète. Peut-être de l’ordre du sado-masochisme… »

Qu’est-ce que le dessin apporte au poème ? Une explication, un complément d’informations, une piste de lecture ?
« Je m’étais interdit de faire des dessins de poésie car elle se suffit à elle-même. Dans la continuité de Mademoiselle Baudelaire, mes dessins dans Les Fleurs du Mal apportent des clés. Car la poésie de Baudelaire crée des images. Il s’entoure des références de son temps, empreinte aux peintres de son temps et à recours à des figures mythologiques connues à l’époque. Sa poésie est gorgée de rimes graphiques et de symboles… Satan, le serpent ou encore le chat sont des symboles mais à interprétations multiples.Tout cela m’a inspiré. « 

À l’ère de Tik Tok et des multiples écrans, comment faire encore aimer la poésie à la jeunesse ?
« Le poète préféré du petit ami de ma fille était… Baudelaire ! Plus de 150 ans plus tard, son oeuvre continuait donc de toucher la jeunesse ! La poésie peut sembler lointaine, mystérieuse voire hermétique. Offrir des illustrations qui parlent à la jeunesse avec des thèmes sur le sexe, la mort, la quête d’absolu peut aider à la lecture des Fleurs du Mal. Il y a aussi cette crudité, cette provocation à travers les mots et les images chez Baudelaire qui n’a jamais disparu et qui parle encore aux jeunes aujourd’hui… »

Que dirait-il de notre monde actuel ?
« (Rire)… Ce qu’il dit dans sa poésie n’a pas vieilli. Lorsqu’il parle de la photographie, il appelle cela le narcissime du capitalisme. Il rit de voir cette bourgeoise se faire prendre en portrait, l’ancêtre du selfie… Baudelaire trouve cela fort peu artistique au contraire des tableaux. »

 

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