Paris Match Belgique

En manque d’idées cadeaux ? Voici quelques romans puissants sélectionnés pour vous !

Sélection de fin d'année basée sur des parutions de ces derniers mois dont les romans compacts, tirés au cordeau, de trois Belges - Lucas Belvaux, Stefan Liberski, Alexandre Valassidis -, l'enquête historico-épique de l'Ukrainien Andreï Kourkov, le Renaudot ébouriffant du Français Simon Liberati, ce noir de noir de la Californienne Heather Young... ©olesia-buyar-unsplash

Littérature

Dans cette sélection de fin d’année reprenant des ouvrages parus ces derniers mois, nous avons épinglé quelques thrillers. Il y a les romans compacts, tirés au cordeau, de trois Belges – Lucas Belvaux, Stefan Liberski, Alexandre Valassidis -, l’enquête historico-épique de l’Ukrainien Andreï Kourkov, le récit d’expertises criminelles du Français Jean-Luc Ployé, ce noir de noir de la Californienne Heather Young qui offre une immersion dans un Nevada obtus. Et le dernier Renaudot, étourdissant : Simon Liberati, les Stones, la vie.

Thriller psychologique/Heather Young

Le bûcher des âmes en peine

Le cadavre d’un enseignant est retrouvé calciné. Dans ce roman noir aux accents poétiques, la Californienne Heather Young zoome sur la misère sociale d’un microcosme américain.

Lovelock, Nevada. Aux confins d’une bourgade bouclée par le désert, les vestiges du corps d’Adam Merkel, enseignant à la high school locale, sont retrouvés sur un tas de cendres. C’est Sal, un gamin au cœur brut qui découvre le cadavre. Merkel était professeur de mathématiques. Un homme aux allures banales qui avait dû, pour d’obscures raisons, quitter l’université du Nevada où il officia un temps. A Lovelock et environs, les esprits purs comme Sal sont malmenés. Le gamin à la belle âme a chéri ce professeur. Sal est orphelin. Sa mère est morte d’overdose. Il a été recueilli par des oncles à la réputation douteuse, vivant en autarcie, entre détritus ensevelis et meubles bricolés au kitsch oppressant. L’un traficote des opioïdes, l’autre sème la terreur à domicile. Sal a le droit d’occuper une chambre moisie à condition de participer aux frais de la maisonnée. Bientôt il est embringué dans un trafic de médicaments. Lorsqu’il sera le couteau sur la gorge, il s’en confiera à Adam Merkel, qui s’est pris d’affection pour lui. Le professeur a lui-même perdu un fils.

Après la découverte des cendres de Merkel, Nora Wheaton, qui enseigne dans la même école que Merkel, se lance sur les traces du mal. Elle a aussi une plaie d’enfance béant. Son père, imprégné d’alcool à son habitude, a entraîné le frère de Nora dans un accident mortel.

Après « Un été près du lac », la Californienne Heather Young offre, sous sa plume ciselée, une tranche d’Amérique nimbée de non-dits. ©Jaydee Reeves

Les destins s’entrecroisent au bar du coin, sorte de saloon où chacun s’enfile des pintes de bière en observant d’un œil torve le moindre étranger. Dans cette Amérique profonde où la loi de la jungle broie son homme, les non-dits sont légion. Un décor aride peuplé de mobil homes et autres préfabriqués. Des âmes abruptes, rednecks, petites frappes, délinquants programmés. Gauches, lourdingues, patibulaires, les habitants de Lovelock sont des oubliés de la grande éducation. Leur avenir est occulté par la misère et cette glu sociale qui les tient par les entrailles. Ils stagnent dans leur jus. Dans cette ambiance de western cheap, chacun se mate et ment. Après Un été près du lac, Heather Young, offre, dans ce beau roman noir au style ciselé, une tranche de ruralité nimbée de non-dits.

« Ceux d’ici ne savent pas », de Heather Young, éd. Belfond, 416 p., 21,50 €. 

Thriller philosophique/ Lucas Belvaux

Le contrat

Un homme, ex-légionnaire clochardisé, se retrouve au cœur d’une mise à prix contre nature, un challenge noir de noir qui doit faire de lui un gibier de choix.

Skender est un vétéran, ancien légionnaire des Balkans. Il a une femme et des enfants mais ne partage plus leur quotidien. C’est un homme brisé, déchu, abîmé par le terrain de guerre. Il vit dans la rue. Max, son ancien sergent, frère d’armes en Irak ou en Afghanistan, devenu homme de main d’une veuve richissime, « Madame », vient le cueillir un jour sur le pavé et lui propose une offre que Skender ne pourra refuser. Madame est rentière, lasse de la vie. Elle a “chassé tous les gibiers. Sauf l’homme.” “Ça vaut combien la vie d’un homme?” se demande-t-elle ? Elle propose à Skender 3 millions de dollars s’il accepte d’être la proie d’une battue grand format – une traque qui se déroulera sur un territoire de plusieurs milliers d’hectares au nord de la Roumanie. Qu’il meure ou survive au terme du grand jeu, le pactole lui reviendra, ou aux siens.
Si le fil conducteur de ce thriller psychologique compact – une chasse à l’homme orchestrée par un être en quête de sensations inédites avec cette toute-puissance qui broie les misérables – n’est pas totalement neuf, c’est dans la préparation psychologique à ce jeu carnassier, dans ce compte à rebours qui tord le ventre que se situe l’originalité du conte. Les questionnements qui surgissent dans l’esprit du bourreau chef d’orchestre apparent et de la victime consentante en font un spectacle à la fois concret dans l’imaginaire – cette partie de chasse que l’on attend, en transe -, et abstrait comme une joute philosophique.
Il y a, d’un côté, l’ennui profond que ressent la veuve, cette oisiveté qui engendre un crescendo dans le distractions de l’esprit. A la manière d’une drogue dure ou de paliers dans la sexualité, Madame, qui a tout vu, tout vécu laisse entrevoir au fond une dépression dévorante. Sa seule motivation, mettre la barre plus haut, s’offrir cet ultime challenge. Ultime pour la victime, la proie, mais aussi pour elle. Elle imaginera même manier l’arc à flèche, pour laisser plus de chance au gibier, et augmenter son propre niveau de stress. Madame serait-elle au fond, plus usée encore que le SDF séparé de la chair de sa chair, au ban de la société ?

Le réalisateur Lucas Belvaux signe avec Les Tourmentés un premier roman nerveux, minant, terriblement humain. Un homme, ex-légionnaire clochardisé, se retrouve au cœur d’une mise à prix contre nature, un challenge noir de noir qui doit faire de lui un gibier de choix. © Gilles Pensart

Miné par les horreurs du mercenariat, Skender voit dans l’offre de Madame une occasion de se racheter, sinon une conduite, du moins une image, un souvenir, un reflet bienveillant. Celui d’un homme qui aura, dans un sursaut ultime, assuré à sa progéniture un avenir serein. En termes matériels du moins.
Skender, miné par les horreurs du mercenariat, voit dans l’offre de Madame une occasion de se racheter, sinon une conduite, du moins une image, un souvenir, un reflet bienveillant. Celui d’un homme qui aura, dans un sursaut ultime, assuré à sa progéniture un avenir serein. En termes matériels du moins.
Ce récit serait né, selon l’auteur, de l’idée d’un petit film. A la lecture, on imagine aisément une mise en image percutante, un rythme tendu, un cadrage ample qui donne à l’ensemble une autre dimension encore à ce récit de vie et de mort. Une réflexion autour d’un challenge effroyable entre omnipotence des uns et renoncement des autres. Ces blessures aussi, parfois irréparables et que l’humain tentera de colmater en se bradant.
Dans son premier roman, Les tourmentés, Lucas Belvaux, acteur et réalisateur de onze longs-métrages, explore la nature humaine, les rapports de classe, les notions de justice, de moralité, l’immaturité, la culpabilité, la rédemption, la relativité de toute vérité, la violence en tentation animale… Le concept, asphyxiant, la pression ressentie font de ce roman noir une sacrée fable, déchirée entre cynisme et humanité.

Les tourmentés, de Lucas Belvaux, éd. Alma, 352 p., 20 €

Roman/Simon Liberati
Satanic Majesties

12 février 1967. Un manoir dans le Sussex. Descente de flics. A l’intérieur, les Stones, sauf Brian Jones, des amis « homosexuels étoniens », une fille nue dans un plaid en fourrure. Frange blonde, regard pur, nez retroussé. Marianne Faithfull « égérie » des Stones, plus candide sans doute qu’Anita Pallenberg. C’est, sommairement, le point d’ancrage d’un scénario que doit retracer le narrateur pour la commande d’une série sur les années fondatrices du groupe British au destin globalement inoxydable. Le zoom ici est donc placé sur la fin des roaring sixties. Le narrateur, écrivain bloqué dans sa production, a plus de 70 ans et se remet à peine d’un AVC. Il aime la littérature et n’a pas la moindre affinité avec le concept de séries tirées en longueur, alimentées de rebondissements artificiels, le concept creux et préformaté des biopics façon Netflix. Il est face à deux managers, jeunes, qui réduisent en poussière épaisse les concepts affinés qu’il développe. La relation subtile entre Faithfull et Jagger par exemple, pleine d’ambiguïté, est réduite à ce trait balourd : « son mec l’initie à la drogue ». En parallèle, le romancier vit une angoisse de chaque instant par rapport à ce qu’il pressent être son ultime histoire d’amour. Un baroud d’honneur et de vie. Sa compagne, qui est aussi sa belle-fille, a 23 printemps. Elle s’est libérée de la coke, se came à ses heures mais lui ressemble à d’autres. Entre deux virées noctambules, elle aime la retraite paisible, peindre et écrire en silence. L’idylle est idéale par moments, anxiogène à d’autres. Car elle doit se vivre vite, intensément,il en est conscient. Avant que la « beauté du diable » ne s’évanouisse et que lui ne dépérisse. Simon Liberati livre son regard sur deux époques, sur les fossés intergénérationnels, le perfectionnisme finement éclairé face aux raccourcis grotesques du marketing. Le goût de l’art et l’art du goût en foi ultime.

Il y a la vie, la mort, le temps qui glisse. La torsion des valeurs pour atteindre l’amour de chair. Qu’est donc devenue la mère de sa compagne, cet autre amour qu’il eut. La déglingue inéluctable des corps.

La pulsion d’autodestruction incarnée par l’ombre de Brian, l’impossible modèle, l’impuissance incarnée, tout en cernes, peau de bête et vieilles dentelles.

Et, omniprésent, le processus de création qui hante et impose son rythme, dicte sa loi. Tandis que le corps du narrateur prend l’eau et perd de sa substance en douceur, il nous emmène à bord de sa BMW vintage, décorée des voiles et colifichets new age de sa compagne aux cheveux de jais, dans un voyage pétaradant, rétro et brillant. Vers des décors plastifiés où les palmiers sur fond rose rappellent vaguement Le Caire ou LA : le background des Stones d’origine, avec quelque demeure British pur sucre, statuettes disneyesques comprises. Le tout est reconstitué dans un paysage d’Espagne.

Le récit est baroque et brumeux comme un very bad trip. Son style enlevé, truffé de détails réjouissants, sa plume teintée d’autodérision, son regard de cynique attendri ont valu à Simon Liberati avec « Performance », titre aussi de ce film de 1970 où sévit Jagger, un Renaudot joliment mérité.

« Performance », de Simon Liberati, éd. Grasset, 252 p., 20 €.

Monologue tragi-comique/Stefan Liberski
One-man-show

Teo Cappucci, créature imberbe coiffée d’une charlotte évolue en vase clos dans un appartement. Au rythme de souvenirs narrés sur un ton platonique, il évoque des figures féminines absentes – mère, gouvernante… Dans ses pérégrinations et réflexions navrées, il évite le « salon suisse » où grondent les fantômes d’une tribu potentiellement décimée. Le phrasé est rythmé, l’ensemble, désopilant. La plume alerte de l’excellent Stefan Liberski érige en toute légèreté ce thriller express, avec psychose à volets où le monstrueux héros s’offre à ses heures un massage frontal. Le délire verbal sur un mode très anglo-saxon fait ce livre une friandise.

« Teo Malgré », de Stefan Liberski, éd. OnLit, 14€.

Expertise criminelle/Jean-Luc Ployé

Au fond du drame

C’est un ancien bègue. Une enfance modeste dans une famille nombreuse. Timidité créatrice, sensation d’être mal aimé, peur viscérale de s’exprimer en public. Et puis un jour, la libération face à une association de parents d’élèves. Il parle haut, bien et fort. L’élève médiocre deviendra un psychologue expert attaché à la cour d’assises.
Jean-Luc Ployé a voué sa vie à son art : interroger les criminels et les psychopathes de tout poil. Les victimes aussi. Les victimes aussi. Il a stocké des « dizaines de milliers d’heures de paroles extrêmes », passé « l’équivalent de deux années » dans les prisons, dans des locaux mal éclairés, au fumet douteux, à sonder les âmes. Il a assisté à plus de mille procès d’assises, assuré 13000 rencontres, réparties à peu près équitablement entre victimes et auteurs. A retracer le vécu et brosser le portrait de ces tueurs, prédateurs, tyrans domestiques, trafiquants, innocents…
Dans « La Passion du mal », écrit avec le journaliste Mathieu Livoreil, Ployé raconte certaines rencontres sans s’étendre sur les plus fameuses – Francis Heaulme, Michel Fourniret et son épouse Monique Olivier, Nordahl Lelandais, l’adjudant-chef Pierre Chanal, l’homme derrière les « disparus de Mourmelon ». Il présente une ébauche du profil d’Alain Penin, violeur multirécidiviste qui a détruit une femme à coups de tournevis. Il évoque aussi Jacques Rançon, qui s’applique à découper les parties génitales de ses victimes pour limiter les traces. Ou encore ce forain, « cloîtré dans la haine », qui a « un regard de hibou prêt à s’envoler ».
L’expert rédige ses portraits – dix pages pour les plus succincts, trente pour les autres. Aligne les tests de personnalité. Certains les refusent et c’est déjà une piste précieuse en soi. Parfois, le mal est insondable, Ployé se trouve alors face à un mur noir.
La frustration, l’agression subie dans le passé, la sexualité sont souvent des éléments fondateurs de ces parcours. Michel Fourniret et son obsession de la virginité, l’éducation incestueuse de Jacques Rançon, l’impuissance d’un Francis Heaulme… font partie de points qu’il a évoqués parfois dans les médias.
En apothéose d’une carrière, cet épisode où, pour la première fois, le psychologue rencontre victime et auteurs d’une tragédie. C’était jusque là inconcevable. Une affaire qui fit grand bruit. Celle d’un jeune homme exécuté dans un parc par le compagnon de son ex, un meurtre orchestré par l’ex en question.
Parmi les difficultés auxquelles fait face un psychologue au tribunal, il y l’interprétation erronée par les juges de certains termes comme « crédible ». Il y a aussi ce qui constitue encore trop souvent un obstacle : admettre qu’on ne sait pas. Et puis, cette hantise constante : le risque d’erreur. Une jeune fille qui avait accusé son père de viol revient sur ses paroles des années après. Ployé est atterré. Il avait cru à sa version initiale, de même que le psychiatre qui l’avait expertisée en son temps. Avait interprété ses silences butés comme ceux d’une âme brisée. Le doute est là encore dans cette affaire comme dans d’autres.

Ces récits de rencontres derrières les barreaux des prisons sont entrecoupés de façon intuitive, par des éléments autobiographiques. Car tout se rejoint. Ployé se laisse porter par son travail au risque de perdre ceux qui l’aiment. Sa blessure d’enfance subsiste, même si elle peut paraître anodine par rapport au vécu de ces profils patibulaires qui ont souvent connu une enfance innommable.

Cette plongée dans l’humanité meurtrie, faillible, défaillante, se lit d’une traite malgré les césures de ton – des aperçus d’expertises côtoyant courriers personnels et récits intimistes de l’auteur. Avec ce découpage un peu sauvage mais une texture riche, l’ensemble, spontané, offre une vision rare sur ce métier qui fascine, mange la tête et use la vie.

« La Passion du mal » de Jean-Luc Ployé avec Mathieu Livoreil. Éditions Grasset, 256 p., 20,90 €.

 

Enquête historico-épique/Andreï Kourkov
Kiev déchirée

« Une fanfare jouait. Les musiciens, aux visages fripés, fort peu martiaux, portaient manteaux et bottes militaires, mais ils étaient nu-tête et la brise ébouriffait leurs cheveux. Ce troisième jour d’avril aurait pu rester dans les mémoires comme le premier du printemps sans le froid qui émanait de la large fosse (…) au fond de laquelle des soldats vivants resserraient les morts gisant dans des cercueils de pin brut, épaule contre épaule. »
Kiev, 1919. Guerre civile. La révolution s’enflamme de toute parts. La première république indépendante d’Ukraine proclamée après la révolution russe de 1917, est mise à rude épreuve. Sa capitale est à feu et à sang, tenue par les bolcheviks depuis peu tandis que des combats opposent blancs et rouges, anarchistes et nationalistes – l’armée rouge face aux Russes blancs du général Denikine et, sur un autre front, aux troupes de l’indépendantiste ukrainien Symon Petlioura, meneur du mouvement national. Un univers « présoviétique » où règnent la guerre civile, le manque. Attaques sauvages et pillages sont légion. Les luttes urbaines se multiplient. Il y a le sang, la sueur, l’imagination.
Lors d’un assaut, Samson Koletchko, étudiant, perd son père. Il perd aussi son oreille droite, tranchée par le sabre d’un cosaque. Elle sera placée dans un poudrier et deviendra un accessoire d’espionnage magique.
Engagé dans la milice, le jeune homme entame une enquête sur ses locataires, soldats de l’Armée rouge. Il le fera au côté de Nadjeda, jeune bolchévik employée au Bureau des Statistiques…. dans une enquête haletante, avec une touche de fantaisie. La Tchéka, la police politique du nouveau régime, sévit tandis que « la moitié des morts appartenaient au pouvoir. La moitié du pouvoir gisait mort ».
Nourri d’archives historiques, L’Oreille de Kiev est bâti comme un polar, ébouriffant. Il y a le sang qui coule, la bravoure, l’humour.
Il avait ébloui le monde avec son premier roman, Le Pingouin (éd. Liana Lévi, 2000), à l’impact international. Andreï Kourkov, écrivain ukrainien d’expression russe, confirme son talent dans ce conte pétaradant, mordant, cruel et cocasse à la fois.

« L’Oreille de Kiev » (Titre original : »Samson i Nadejda »), d’Andreï Kourkov, éd. Liana Levi, 320 p., 22 €.

 

Thriller psycho-poétique/Alexandre Valassidis
Leçon de vie

Deux ados arpentent les rues une fois la nuit tombée. Le décor : une ville un peu triste, froide, vaguement universelle. Ils auscultent les quartiers, les bribes de vie sur une toile de fond brouillée. Un jour, l’un des deux, Dylan, le meneur, disparaît. Se fond dans la nuit. Son ami, qui le vénère, se perd en questionnements. Revit leurs péripéties fondatrices. Le guet nocturne en gabardine vert fauve. Quartier des villas, le camarade qui montre la voie. Le pas franchi, l’irruption dans un foyer. La maison qui semble vide. Et puis le bord d’un lit sur lequel gît une silhouette passive, immobile. Paralysée. Une proie facile. Victime potentielle d’un mal qui se décuplerait. La fragilité au carré. L’intrusion qui marque une vie. Dylan qui s’évapore, ne donne plus signe de vie à son ami. Désintégré dans le paysage. Victime lui aussi, de la vie sans doute. De ses pulsions noires. Ou maître d’une cérémonie cruelle. Coup fourré, trahison ultime ? Il y a cette atmosphère sourde, ce cadrage photographique et poétique que propose dans son premier roman Alexandre Valassidis. Jeune auteur belge, poète déjà, sous le pseudo de Louis Adran. Il décrit avec une verve subtile, un ton, une musique, l’opacité d’un contexte, et sa friabilité. Les fantasmes de la jeunesse, les projections mal calibrées, l’aveuglement, l’illusion imposée qui portent haut les cœurs malgré les coups sous la ceinture.

« Au moins nous aurons vu la nuit », d’Alexandre Valassidis, éd. Gallimard, 112 p.,15,50 €.

 

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