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John Simenon : ce que mon père, Georges Simenon, m’a appris

John Simenon avec son illustre père Georges Simenon

Littérature

John, le deuxième des quatre enfants de Simenon, gère le patrimoine du grand Georges. Il a créé une société à Londres, Georges Simenon Ltd. Il évoque pour Paris Match quelques pans majeurs de la trajectoire paternelle, les blessures, les joies de l’héritage simenonien. Et son extraordinaire force de frappe.

Nous  revenons sur le parcours et la personnalité du géant du polar social avant la lettre : Simenon, l’autodidacte de la Gazette de Liège, couteau suisse du quotidien, qui fit du chien écrasé et de la critique d’opéra sans connaître une note. Simenon, l’artisan gigantesque, l’écrivain monumental.

Paris Match. Vous incarnez l’héritage Simenon, le Fonds. Comment évolue votre regard sur ce bagage, ce puissant héritage dont vous avez souvent souligné qu’il engageait une grande responsabilité ?
John Simenon. Je suis constamment renforcé dans ma conviction de la pertinence inaltérable de cette oeuvre. J’en suis très fier, et toujours un peu bluffé par son exceptionnelle résonance à travers le monde.

Quels sont les projets liés au Fonds et au musée Simenon ?
Je travaille sur une exposition Simenon à Bologne en 2019 pour le trentième anniversaire de la mort de mon père. Cette expo devrait être le prélude à l’ouverture d’un Centre Simenon dans cette ville.

La gestion du patrimoine de votre père n’a pas été aisée. La succession d’une personnalité de cette envergure n’est jamais simple, sans doute. Elle a provoqué des tensions entre frères.

Quoi qu’on fasse, rares sont les familles sans tensions.

Regrettez-vous que votre père n’ait pas mieux balisé le terrain ?
Jamais mon père n’a imaginé à quel point son oeuvre perdurerait au-delà de sa mort. Sinon, il aurait certainement organisé ses affaires en conséquence.

Vous avez dit de Georges Simenon qu’il était exigeant et ouvert. Il a été un vrai père pour son deuxième foyer, en quelque sorte. Avez-vous parfois eu le sentiment que votre demi-frère, Marc, avait été négligé, comme le sont parfois les enfants d’un premier mariage, surtout lorsqu’il a lieu tôt ?
Marc n’a certainement pas été négligé, et la correspondance entre mon père et lui en témoigne. Mais, quels que soient les efforts des parents, un divorce ou une séparation est toujours difficile
pour un enfant.

Diriez-vous que Georges Simenon, pour être un père idéal apaisé, aurait dû vivre  plus tard ? Terminer son oeuvre avant, élever des enfants ensuite ? Même si c’est son travail aussi qui a contribué à votre éducation, indirectement.
Il n’existe pas de père ou de mère idéal(e), et il n’y a pas de recette pour le devenir. Tout au plus doit-on sans relâche essayer de faire de son mieux et c’est ce que mon père a fait, avec beaucoup d’énergie et de constance, et souvent de souffrances.

« Jamais mon père n’a imaginé à quel point son oeuvre perdurerait au-delà de sa mort »

Avez-vous la conviction, avec le recul, qu’il fut un père écrasant malgré lui, plutôt timide à ses heures avec les siens ?
Ecrasant, non. Timide, probablement, dans sa jeunesse.

Le suicide de votre soeur, Marie-Jo, en 1978, a constitué un tremblement de terre familial. Comment avez-vous géré ce drame ? Comment avez-vous mené votre vie d’homme et de famille, loin de ce tumulte affectif et intime qui fut sauvagement médiatisé ?
J’ai vécu le suicide de Marie-Jo un peu comme une délivrance sacrificielle, pour elle comme pour nous, car cela faisait longtemps qu’elle souffrait sans que nous puissions rien faire, et que nous
vivions dans la hantise de cette issue. Elle me manque plus que jamais, car elle m’était très, très proche, même si je n’ai pas toujours su lui montrer toute mon affection.

Dans ce contexte effroyable, en avez-vous voulu à Bernard Pivot d’avoir mis votre père, très fragilisé, sur le gril ? Plus généralement, avez-vous le sentiment que ce dernier s’est trop livré publiquement ?
Mon père a livré à Pivot ce qu’il a bien voulu lui livrer et il ne lui en a certainement pas voulu. A quel titre remettrais-je en cause ses choix et ses sentiments ? Si j’en crois par ailleurs Pierre Assouline, c’est plutôt Pivot qui s’en veut aujourd’hui.

Dans quelle mesure la vision des femmes qu’avait Georges Simenon, et son rapport à sa mère notamment, ont-ils influencé votre propre regard ?
J’ai eu la grande chance d’avoir, dans mon enfance, une relation épanouie avec une mère aimante et protectrice. Tout le contraire, donc, de ma grand-mère. Et lorsque mon père dit (je le cite de mémoire) : « J’ai toujours été à la recherche de l’homme et c’est dans la femme que je l’ai trouvé », cela évoque une admiration et une idée de la femme bien plus riche que ses seuls rapports avec sa mère ou une énumération comptable des femmes dominatrices ou apparemment potiches dans son oeuvre pourraient l’indiquer.

Globalement, qu’admirez-vous le plus dans son parcours ? Il y a cette discipline d’acier que vous avez souvent rappelée, ce sens du marketing avant la lettre, donc cette forme de génie réaliste. Il y a surtout cette hypersensibilité qui faisait de lui un « introspecteur » hors pair.
J’admire sa connaissance, rarement égalée, de l’âme humaine, son talent, lui aussi rarement égalé, pour communiquer cette connaissance et – ne surtout pas l’oublier – son humilité devant ce
qu’il considérait comme un métier qui s’apprend.

Auriez-vous aimé qu’il vous convertisse davantage encore à la pratique de son artisanat, comme il le présentait ? Quelles recettes vous a-t-il données dans ce sens ?
Je partage sans réserve sa vision de la vie. Il m’a appris à me méfier de l’idée de bonheur, mais aussi à collectionner ce qu’il appelait les petites joies. Quant à son artisanat, si vous voulez dire par là l’écriture, ce n’est pas vraiment mon truc, je préfère communiquer verbalement.

Quels sont, parmi les ouvrages de votre père, ceux qui vous ont le plus marqué, et pourquoi ?
« La neige était sale », car c’est le premier roman de mon père que j’ai lu en tant qu’adulte, une vraie révélation, et aussi parce que c’est un condensé de sa compréhension de l’homme, de son art, de son éthique et de ses convictions. Mais aussi « Quand j’étais vieux », qui contient quelques clés essentielles à une compréhension approfondie de ses romans : je pense tout particulièrement à sa vision de l’Eglise, du christianisme, et de la notion de libre arbitre, qui soustend son « comprendre et ne pas juger ». Et finalement, un petit ouvrage quasi introuvable que
je compte rééditer très bientôt, « L’Age du roman », dans lequel il a des formules très fortes pour décrire ses relations avec son métier.

Lesquels n’avez-vous pas encore lus et ne lirez-vous peut-être pas ?
Il m’en reste encore trop à lire, mais j’ai la ferme intention de les lire tous.

Rowan Atkinson pour incarner Maigret, c’est somptueux. Vous l’avez rencontré ?
Bien sûr. Je suis l’un des deux coproducteurs de la série, et il fallait bien le rencontrer pour nous assurer de la compatibilité réciproque entre le personnage et l’acteur.

Y a-t-il des acteurs que vous aimeriez voir prendre les traits de Maigret ?
Oui, mais il est trop tôt pour les mentionner.

Qui aujourd’hui, dans le 7e Art, inspirerait le plus Georges Simenon, à votre avis ?
Mon père a beaucoup aimé le cinéma, mais je ne crois pas qu’on puisse dire qu’il ait été inspiré par lui. Avec environ 90 adaptations cinématographiques et plus de 400 adaptations pour les télés
du monde entier, c’est plutôt l’inverse.

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Quels réalisateurs prisez-vous personnellement ?
Je préfère parler de films. Et il y en a trop pour tous les citer.

Simenon a-t-il eu tort, selon vous, de ne pas s’intéresser davantage aux adaptations cinématographiques de ses ouvrages, de ne pas les contrôler plus ?
Sa correspondance révèle qu’il contrôlait ses adaptations bien plus qu’il ne le prétendait, et il n’avait rien à apprendre de qui que ce soit dans ce domaine.

Quels sont les faits divers récents qui l’auraient incité à écrire un roman : l’affaire Dupont de Ligonnès en France, l’affaire Geneviève Lhermitte (mère de famille qui égorgea ses cinq enfants) ou l’affaire Wesphael (politicien accusé d’avoir tué son épouse à Ostende) en Belgique, la disparition de la petite Maddie au Portugal, l’affaire du sous-marin Nautilus, récemment au Danemark… ?
D’après la description que vous en donnez, et sans la connaître, la seule, peut-être, serait l’affaire Wesphael.

L’évolution des techniques scientifiques dans les enquêtes criminelles aurait très vraisemblablement continué de le captiver. Suivez-vous ces informations et, si oui, quel est le procédé récent qui, à vos yeux, aurait le plus retenu son attention : évolution des analyses ADN, caméras de surveillance, traçage des ordinateurs et téléphones portables… ?
Mon père était abonné à un très grand nombre de journaux et de magazines scientifiques, et se tenait au courant de toutes les recherches et découvertes dans le domaine de la criminologie en
général et de la police scientifique en particulier, qui le passionnaient. Mais dans ses romans, ce qui l’intéressait, c’était l’homme.

Dans quel pays Georges Simenon est-il plus populaire que jamais ?
L’Italie, sans aucun doute. Il y est le deuxième romancier le plus traduit après Shakespeare.

Avez-vous souffert à titre personnel de la parution du livre de Patrick Roegiers, qui a fait un zoom sur l’histoire de Christian, le frère de votre père, qui a rejoint Degrelle durant la Deuxième Guerre mondiale ?
Je n’ai certes pas souffert, à quelque titre que ce soit. J’ai tout d’abord éprouvé de la colère devant tant de malhonnêteté, puis surtout de la pitié devant si peu de talent. J’ai par ailleurs eu tout à fait les mêmes sentiments pour tous ceux qui ont participé à la promotion de ce livre.

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Georges Simenon a-t-il parfois évoqué en famille l’épisode de la guerre et les reproches qui lui ont été adressés dans ce contexte – d’avoir continué à produire sous l’Occupation ?
J’ai parfois abordé avec mon père les épreuves de cette période, et il n’a jamais manifesté la moindre faiblesse  dictature que ce soit, de gauche, du centre ou de droite. Il m’a élevé dans l’admiration des principes démocratiques de Montesquieu, m’a appris à ne jamais les prendre pour acquis, et je trouve idiot ou malhonnête de prétendre que continuer à écrire dans les circonstances qui étaient les siennes pendant l’Occupation ait été le moins du monde une compromission. Mais bon, il est de se faire une virginité intellectuelle sur le dos des autres.

Serait-il, aujourd’hui, et si c’était à refaire, toujours aussi apolitique, selon vous ?
Sans aucun doute, ce qui ne l’empêcherait pas de continuer à s’insurger contre toutes les injustices qui le révoltaient.

On sait qu’il avait un sens de l’observation pointu et un esprit de dérision un peu détaché. Lorsqu’il évoque en son temps les pleureuses de la famille, par exemple. Avec un côté mi-british, mi-liégeois. Qu’est-ce qui, à l’heure actuelle, pourrait éventuellement le faire rire ?
Sur la fin de sa vie, mon père ne riait pas beaucoup, alors aujourd’hui…

Quels sont les traits de votre père qui ont fait l’homme que vous êtes aujourd’hui ?
Deux citations : « Le métier d’homme est difficile » (« La neige était sale »), et « Comprendre et ne pas juger ».

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