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Marina Abramovic : « J’ai déjà organisé mes funérailles et effectué les répétitions »

Marina Abramovic | © Sébastien Micke

Littérature

Rencontre avec la plus médiatique des artistes contemporaines, mi-gourou, mi-messie, à l’occasion de la sortie de son nouveau livre, Traverser mes murs aux éditions Fayard. Premiers extraits.

Paris Match : Il existait déjà un documentaire à votre gloire (“Marina Abramovic : The Artist is Present”), pourquoi avoir ressenti le besoin d’écrire vos Mémoires ?
Marina Abramovic : Je n’ai pas écrit ce livre pour les amateurs d’art mais pour le grand public. J’ai eu 70 ans l’année dernière et j’ai réalisé à quel point ma vie était extraordinaire. Même moi je dois en convenir. Je viens d’un pays du quart-monde pour ne pas dire du tiers-monde. Je suis arrivée à New York par un train de seconde classe avec pour seul bagage un carton de mes négatifs de photos et je me suis inventée seule, sans l’aide de personne : ni hommes ni riches connaissances. Je pense sincèrement que mon parcours peut inspirer d’autres gens. Aujourd’hui, j’ai atteint un stade où je suis enfin heureuse. Ma trentaine a été un tel bordel émotionnel… On traîne tant de boulets derrière soi. Ce livre n’a pas la prétention d’être de la littérature, mais j’y ai tout mis : mes peines de cœur, mes mauvaises blagues, mes performances. Cela a été une libération.

Pourquoi avoir choisi de vous installer à New York ?
Pour la difficulté. Aux États-Unis, je suis sans cesse stimulée car rien ne va, c’est la perfection pour moi ! L’art a besoin de déranger pour exister. Quand je suis arrivée ici, personne ne me connaissait, tout le monde se fichait de moi alors que j’étais connue en Europe. Mais l’Amérique ne s’intéresse qu’à elle-même. Quand vous regardez les infos, elles ne parlent que de ce qui se passe à New York ou, à la rigueur, à Brooklyn. Aucune news sur la Russie ou alors trois lignes. Donc quand vous arrivez dans une ville qui compte déjà 437 000 artistes, vous n’avez pas d’autre choix que de vous battre, de créer quelque chose de plus fort et de plus innovant que les autres. Ce que j’ai fait avec mes trois premières performances qui ont tout changé.

Avec ma mère, rien n’était jamais assez bien, tout le monde était toujours mieux que moi.

Vous avez été élevée à la dure par votre mère. Avec le recul, vous lui êtes reconnaissante de vous avoir endurcie ?
Oui, à son enterrement j’ai d’ailleurs lu une lettre pour la remercier. On est tous le produit de notre éducation et on passe notre vie à tenter de réparer les dommages de ces premières années. Avec ma mère, rien n’était jamais assez bien, tout le monde était toujours mieux que moi. Quand je lui ai demandé pourquoi elle ne m’avait jamais embrassée, elle m’a répondue “pour que tu ne sois pas gâtée”. Je dois dire qu’elle a fait du bon travail. Grâce à elle, je suis devenue une guerrière. Désormais, quand on me dit non, ce n’est toujours qu’un début.

Votre emploi du temps est d’ailleurs plein jusqu’en 2022. Après quoi courez-vous ?
J’ai toujours eu le sentiment d’avoir une mission. Toute petite, je savais déjà que je voulais devenir artiste. J’ai grandi dans un pays communiste, avec l’idée que la vie privée n’était pas importante, que seule comptait la collectivité. Aujourd’hui, j’ai six assistants qui m’aident à accomplir mes tâches quotidiennes et je m’y colle sans me poser de questions comme un bon petit soldat. Ma seule crainte est de n’avoir pas le temps de tout faire. J’ai des rendez-vous en 2022 et les gens me disent : “Mais tu ne sais même pas si tu seras encore vivante !” [Elle rit.]

Vous dites qu’il y a deux choses qu’un artiste doit savoir : quand s’arrêter pour ne pas se répéter et comment mourir. Envisagez-vous votre mort comme une ultime performance ?
En quelque sorte, puisque j’ai déjà organisé mes funérailles et effectué les répétitions. Quand je me promène dans la rue, les gens semblent ne pas réaliser qu’on va tous mourir. Penser à la mort me permet de rester concentrée ! Je suis obsédée par la pensée qu’une bonne idée peut vous survivre, contrairement à tout ce qui est matériel. Toute ma vie, j’ai ainsi œuvré pour que l’art performance devienne grand public. Et j’y suis parvenue.

De quelle façon la célébrité née après vos retrouvailles avec Ulay, votre ancien compagnon, au MoMA, a-t-elle affecté votre travail ?
D’aucune façon. Je n’ai jamais fait de compromis et ma cote sur le marché ne s’est jamais envolée. Une sculpture de Jeff Koons vaut 7 millions, moi, en comparaison, je n’ai jamais rien vendu qui dépasse le demi-million ! Mais c’est marrant comme on attend d’un artiste qu’il soit pauvre et obscur. Je me demande pourquoi on ne demande jamais aux hommes riches et puissants pourquoi ils le sont, mais à moi, si. J’entends sans arrêt : “Oh, c’est une vendue !” sous prétexte que j’ai organisé un défilé de mode avec Givenchy. Mais quelle connerie ! Depuis cinquante ans, je fais des photos, des vidéos et des performances avec la même honnêteté. Le succès est certes arrivé, mais il n’a rien changé. Il m’a juste apporté davantage de visibilité et la chance d’être plus écoutée. Aujourd’hui, je donne une conférence avec Condoleezza Rice à Kiev, c’est la première fois qu’une artiste a cette opportunité. Toute ma vie, j’ai ouvert des brèches et défriché des terrains minés malgré les mauvaises critiques. Peu m’importe. En attendant, j’avance.

Les critiques ne vous touchent pas ?
Non. Si vous saviez les horreurs qu’on a écrites sur moi dans les années 1970, si j’y accordais de l’importance, je ne pourrais pas me lever le matin ! Pour ce livre, il s’est passé quelque chose de très drôle : deux critiques diamétralement opposées ont été publiées le même jour. L’une terriblement violente dans le New York Times et l’autre dithyrambique dans le Guardian. Le tout à trois heures d’intervalle. Que puis-je y faire ? Rien, alors je souris.

Ce n’est pas un hasard si Louise Bourgeois est devenue une grande artiste après 60 ans : mari mort, enfants devenus grands…

Vous les avez quand même lues !
Je lis tout, même quand je ne devrais pas. Mais après tout, la seconde était si positive qu’elle annulait la dureté de la précédente [Elle rit.]

Vous dédiez ce livre à vos amis et à vos ennemis. Vous avez besoin d’adversité pour créer ?
On n’apprend pas du bonheur mais de ses erreurs, c’est une certitude. Ce qui m’étonnera toujours, c’est l’ampleur de la jalousie des gens de ma génération à mon égard. Et notamment des femmes ! Ma génération est désespérante ! D’ailleurs, j’ai très peu d’amis de mon âge ! Les vieux passent leur temps à se plaindre. Quand j’organise un événement, 80% du public a entre 12 et 35 ans. Mon équipe aussi est jeune. Elle me permet de rester en contact avec l’air du temps, avec la musique, avec tout ce qui est cool. En échange, je lui apporte mon expérience. Je trouve que c’est primordial pour bien vieillir de conserver sa curiosité d’enfant. Aujourd’hui, je travaille sur des projets de réalité augmentée et de réalité virtuelle, je crée des avatars. Et les gens de mon âge ne savent même pas ce que c’est ! [Elle rit.]

Vous avez aussi collaboré avec des artistes tels que Lady Gaga, Jay-Z ou James Franco…
Lady Gaga m’a fait ce grand cadeau de venir à l’un de mes workshops alors que je ne l’avais jamais rencontrée. Elle a été une élève très disciplinée, et après son passage les gamins ont commencé à se demander “Mais qui est cette Marina ?” et sont venus assister à mes lectures et à mes shows. J’ai 70 millions de followers sur Facebook et je n’aurais jamais pu rêver une telle audience. Si je n’intéressais que ma génération, ça signifierait que mon travail est sans intérêt. S’il y a des jeunes, c’est qu’il y a de la vie dans mon œuvre. Et c’est très important pour moi. Je n’envisage pas de m’arrêter, je mourrai sans doute en travaillant. L’idée de me retrouver devant la télé dans une maison de retraite me donne la nausée.

Parce que les femmes veulent tout : des enfants, une famille, l’amour, tout ! Et devinez quoi ? Ce n’est pas possible !

Comment expliquer que vous soyez l’une des rares femmes à succès dans le monde de l’art contemporain ?
Parce que les femmes veulent tout : des enfants, une famille, l’amour, tout ! Et devinez quoi ? Ce n’est pas possible ! Les hommes font aussi des enfants mais ce sont les femmes qui s’en occupent. Ce n’est pas un hasard si Louise Bourgeois est devenue une grande artiste après 60 ans : mari mort, enfants devenus grands… Moi, j’ai sacrifié intentionnellement ma vie de famille parce que l’art m’était plus important. Je n’ai jamais ressenti l’appel de mon horloge biologique. J’étais décidée très tôt : pas de bébés. J’ai d’ailleurs subi trois avortements et tout le monde a critiqué mon choix d’assassiner des enfants au profit de l’art. C’est une des raisons pour lesquelles je ne me rangerai jamais derrière un discours féministe. Car les femmes ont le pouvoir incommensurable de donner la vie ! Pourtant, elles préfèrent jouer le rôle pourri de la fille fragile pour faire plaisir aux hommes. Je trouve ça ridicule !

Vous reste-t-il des rêves à accomplir ?
Non. Tout ce dont j’ai rêvé, je l’ai fait. Pour mes 70 ans l’année dernière, j’ai privatisé le Guggenheim pour y organiser une gigantesque fête et j’ai observé soixante-dix minutes de silence, une pour chaque année de ma vie. Pour mes 80 ans, je ne sais pas encore ce que je ferai. Peut-être du pole dance.

Retrouvez l’intégralité de cet entretien dans Paris Match numéro 3569, en vente dans les kiosques et sur iPad.

« Traverser les murs », de Marina Abramovic, éd. Fayard, 464 pages, 24,90 euros.
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