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Augustin Trapenard : La douceur de lire

Augustin Trapenard dans sa bibliothèque pleine comme un oeuf. | © Alexandre Isard / Paris Match

Littérature

Ce fan de Bernard Pivot tente de redonner une place aux écrivains à la télévision comme à la radio. Rencontre avec Augustin Trapenard.

 

Chez lui, la taille compte, 21 centimètres en l’occurrence : soit la dimension classique d’un roman. Loin du cliché du binoclard littéraire acnéique, Augustin Trapenard défend avec ferveur les couleurs de la littérature sur Canal+ et France Inter. Cheveux en pétard, jean serré et chemise noire, l’œil pétillant, il reçoit à son domicile du quai des Orfèvres. Jeff, son chien bien connu des spectateurs de « 21 cm », titre de son émission mensuelle à la télé, traîne évidemment dans les parages. Augustin ne sait pas combien de livres il possède. Mais ils sont tous classés, par auteur, en simple rayonnage.

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« La bonne question c’est comment un livre finit par entrer dans ma bibliothèque. C’est souvent un auteur que j’ai déjà lu, une rencontre à un moment donné », rigole le garçon biberonné à Bernard Pivot par ses parents. « “Apostrophes” et “Bouillon de culture” étaient les seuls programmes que nous avions le droit de regarder avec mes frères et sœurs. C’était la grand-messe. Ma mère pistait Pivot au théâtre, c’était l’idole… », sourit ce fils de bonne famille. « Je suis très fier de mes origines et je ne vois pas pourquoi je m’en cacherais », dit-il, refusant l’étiquette de privilégié.

Pivot des temps modernes

Car, en vrai, Augustin est un bosseur. Un énorme lecteur qui dévore seulement quatre livres par semaine, vu son emploi du temps ultra-chargé, « sans cesse happé par des mails, des pop-up, des push »… Depuis quatre ans, il s’est mué en journaliste culturel, assurant un tête-à-tête avec un invité de 9 h 10 à 9 h 40 sur France Inter. « La plus belle case de l’antenne, m’a dit Laurence Bloch quand elle me l’a proposée. » Chaque jour donc, Trapenard questionne avec bienveillance un cinéaste, un écrivain, un artiste, un chorégraphe ou un chanteur. On lui reproche de ne pas sortir les griffes, il en fait son fer de lance. « C’est au contraire l’identité de l’émission. Car moi, quand on m’agresse, je ne réponds pas. J’essaie de faire surgir quelque chose pour les emmener hors des chemins balisés. » En ce vendredi, Augustin se réjouit d’avoir pu recevoir Cécile Cassel trois mois avant la sortie de son prochain disque. Se rend-il compte que pour autant il reste dans le plan promo décidé par sa maison de disques ? « J’essaie d’y échapper, mais je sais bien que cette interview est le début d’une longue série qu’elle donnera. Mais le fait d’être le premier est la garantie d’avoir quelque chose d’inédit. »

En ce moment, la culture est de plus en plus diffusée sous forme de pastilles… J’aimerais qu’il y ait plus d’émissions culturelles.

Dans le petit monde enchanté de la culture, « Boomerang » est devenu un incontournable. « J’ai Trapenard » est désormais une clause de qualité fréquemment mise en avant par les attachés de presse auprès des journalistes. Alors, prescripteur, Augustin ? « Je me méfie de ce mot, car il sous-tend un discours économique. Tant mieux si l’émission est appréciée, si elle permet de découvrir des gens. Mais je tiens à rappeler que je suis le seul à décider des invités. Personne ne m’impose qui que ce soit ! » Et c’est en cercle fermé – il a trois collaborateurs à France Inter –, qu’il prépare ses entretiens. Depuis un an, Augustin a ajouté une corde à son arc en animant « 21 cm » sur la chaîne cryptée. Un programme consacré à un auteur qui, pendant soixante minutes et dans trois séquences très identifiées, raconte sa vie, son parcours et son métier. Trapenard joue le confesseur avec Despentes, l’admirateur avec Bilal, le bon copain avec Edouard Louis, le poète avec Patti Smith. Malgré un budget serré, Augustin et les siens (cinq personnes) font des miracles pour inviter les spectateurs dans le monde intérieur d’écrivains souvent désarçonnés par la chose télévisuelle.

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« Je mesure le luxe que c’est, car on n’a pas de compte à rendre côté audiences. » Se verrait-il donc en Pivot des temps modernes, proposant le même type de programme sur le service public ? « Il y a déjà François Busnel et sa “Grande librairie”, dont je suis fan. Et, franchement, je suis très attaché à Canal, c’est une chaîne de liberté extrême. » M. Bolloré appréciera. Augustin est donc un garçon poli, qui n’ira pas se vendre au plus offrant. « C’est vrai que la culture est très présente cette saison, à la radio comme à la télé, car elle est très valorisante en termes d’image. Mais en ce moment, elle est de plus en plus diffusée sous forme de pastilles… J’aimerais qu’il y ait plus d’émissions culturelles. »

Mais lui, de quelle culture est-il issu ? « Je sais mettre mes goûts de côté. Tous les gens que je reçois sont ceux dont je sens qu’ils auront un discours sur le monde, un regard dissident. » On lui reproche son refus du populaire, il monte dans les tours. « Tout sauf ça ! Au contraire, je fais très attention à recevoir aussi bien des gens très connus comme Catherine Deneuve ou Johnny Hallyday que des débutants comme Séverin. » Il n’empêche, Kendji Girac ne sera jamais assis en face de lui, tout comme Jean-Marie Bigard ou Richard Orlinski. « Mon rôle n’est pas de mettre mon goût personnel en avant. Je ne reçois pas des artistes dont l’interview est trop facile… » Alors, non, il n’invitera pas Bertrand Cantat pour lui parler de son prochain disque, « parce qu’il n’est pas audible. Sa mise en lumière me semble problématique dans la mesure où on ne peut pas l’interroger sur ce qui s’est passé. J’ai invité Polanski pour son livre, pas pour son film ». Mais oui, Patrick Modiano est revenu récemment derrière son micro. « Je veux résister à l’époque en consacrant du temps à ceux qui en valent la peine. » C’est un manifeste…

« Boomerang » du lundi au vendredi sur France Inter à 9 h 10, « 21 cm » le mercredi 22 novembre sur Canal +.

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