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La dessinatrice Emma : « Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, ce n’est plus possible d’ignorer la parole des femmes »

© Facebook @EmmaFnc

Littérature

Plusieurs mois après la sortie d’Un autre regard et du buzz créé autour de sa BD sur la charge mentale, la bédéaste engagée Emma revient avec un deuxième tome, et aborde cette fois des thèmes comme le port du burkini ou encore ces « jobs à la con » (les « bullshit jobs »).

 

En parallèle de sa profession d’ingénieure informaticienne, Emma livre régulièrement sur Internet ses réflexions sur des sujets sociaux et féministes à travers des images sans fioritures, postées sur son blog et sur sa page Facebook. Le jour où elle a mis en images « la charge mentale », les coups de crayons engagés de la blogueuse ont traversé les frontières françaises et l’ont mise sur le devant de la scène médiatique. Un succès auquel elle ne s’attendait pas, qui a mis le doigt sur ce que ressentait de nombreuses femmes au quotidien et a surtout permis de sortir le sujet du cercle féministe. Sur Facebook, son histoire a été « likée » plus de 76 000 fois, partagée 215 000 fois et commentée par 21 000 internautes. Et les médias en ont parlé, beaucoup.

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La dessinatrice de 36 ans dont le nom n’est aujourd’hui plus inconnu, est de retour avec un deuxième tome d’Un autre regard où elle continue de politiser en images ce qui nous pèse au quotidien. Dans ce nouveau tome, on retrouve -couché sur le papier cette fois- sa bande dessinée sur la charge mentale, et d’autres BD qui abordent les inégalités hommes/femmes au travail, la manipulation émotionnelle, l’absurdité des polémiques autour du port du burkini… Rencontre.

ParisMatch.be : Depuis l’immense succès de ta bande dessinée « la charge mentale », il s’est passé quoi depuis ?
Emma : Cette BD a fait exploser ma communauté. On est passé de 40 000 à 250 000 fans sur ma page Facebook. J’ai fait pas mal d’interviews, j’ai été invitée pour parler dans des groupes de femmes, dans des écoles pour faire des ateliers… Mais je ne pouvais pas tout le temps y aller car j’avais un emploi salarié à côté. Plus ça allait et plus j’avais du mal à concilier les deux, surtout qu’à mon boulot, ils ne savaient pas ce que je faisais, et je devais donc faire pas mal d’interviews cachées. Puis j’ai réfléchi et je me suis dit qu’il fallait que je fasse un choix : le boulot ou le militantisme. Surtout qu’avec un enfant, c’était encore moins évident et que j’essayais de finir le tome 2. Alors j’ai laissé tomber mon boulot fin novembre 2017. Je m’engage désormais à plein temps. J’ai la chance d’avoir pu faire le choix qui me plaisait le plus.

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Comment cela se fait-il qu’ils n’étaient pas au courant à ton boulot ?
En fait, avant « la charge mentale », j’avais fait la BD « check ta chatte » sur le clitoris, et c’est là que l’un de mes collègues m’a reconnue : par rapport à la façon avec laquelle je dessinais, et comme j’étais « connue » pour être assez féministe. En furetant un peu, il a vu que j’étais ingénieure informaticienne, il a vite fait le lien avec moi et en a parlé à d’autres collègues de la boîte. Mais ils ne me le disaient pas. La moitié de ma boîte me suivait en douce et je ne le savais pas !

Ils le savaient… mais ne te le disaient pas ?
Je pense que s’ils ne m’en ont pas parlé c’est parce que j’avais eu dans le passé des discussions féministes assez houleuses avec eux. C’est d’ailleurs l’une des raisons pour laquelle j’ai lancé mon blog, parce que je n’arrivais pas à parler avec eux. On arrivait sur des points de blocage où tout le monde s’énervait et j’en souffrais beaucoup. À chaque fois que j’entendais quelque chose qui m’interpellais, je finissais par ne plus rien dire, mais je notais tout. Je voulais prendre le temps de dessiner des réponses structurées de chez moi, tranquillement. Et ils se sont mis à me lire… puis après j’ai fait des passages télé avec la charge mentale, tout le monde m’a vue et je n’étais plus anonyme.

Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, ce n’est plus possible d’ignorer la parole des femmes.

En mai dernier, tu avais déclaré : “ je pense que de façon générale, les questions féministes peinent à être prises au sérieux dans les médias. Elles sont souvent traitées comme des broutilles, du pinaillage”. C’est toujours le cas, ou depuis la BD sur la charge mentale, l’affaire Weinstein etc., tu notes déjà une certaine évolution, aussi minime soit-elle ?
Oui, cela a bien changé ! Beaucoup d’hommes disaient effectivement que c’était du pinaillage parce qu’ils avaient tout intérêt à ce que ça le soit. Car mine de rien c »est bien pratique d’avoir quelqu’un à la maison qui fait tout le ménage, tout comme avoir des femmes qui ne demandent pas d’augmentation au travail. Ce n’est certes pas forcément conscient, mais il y a une espèce de coordination de la classe des hommes pour maintenir ce système en place car il est confortable. Sauf que là, les femmes ont réagi en disant que non, la charge mentale ce n’était pas du pinaillage, c’est notre vie et on veut que ça s’arrête. Ce sont des millions de femmes qui ont dit ça dans le monde entier. Ce n’était donc plus possible pour les hommes de dire que c’était juste un petit sujet qu’il ne fallait pas écouter. Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, ce n’est plus possible d’ignorer la parole des femmes.

Pour lire la suite de la BD « L’attente », ça se passe ici

Depuis combien de temps te considères-tu « féministe et révolutionnaire » ?
Je suis féministe depuis six ans. En fait, quand j’ai eu mon enfant et que j’ai essayé de faire marcher ma parentalité avec un poste à responsabilités, je me suis rendue compte que cela n’était pas possible. Parce que j’étais une femme. Je pense que pour y arriver, il faut un peu adopter des codes masculins, et ce n’est pas dans mon caractère : je n’avais pas envie de devenir dominante et de marcher sur les gens. Alors j’ai commencé à lire et j’ai réalisé que les difficultés que j’avais, c’étaient celles de toutes les femmes dans le monde, à peu de choses près, et que ce n’était donc pas juste mon problème, mais un problème de société. Je me suis politisée, j’ai discuté avec des féministes, mais aussi avec des amis militants d’extrême gauche qui m’ont parlé des familles qui ne sont pas comme moi. Car moi je suis -enfin j’étais- ingénieure, blanche, hétéro… et à part mes difficultés de femme, je n’ai pas trop de soucis. Et ils m’ont parlé de ces femmes qui souffraient d’autres choses que leur genre, qui subissent le racisme, l’homophobie… Alors je me suis dit que oui, le féminisme que je défends doit me défendre, mais pas seulement. Je ne veux pas me sortir de là en m’appuyant sur la malchance de femmes plus précaires que moi. Par exemple, si on ouvre plus de crèches, on va mettre des femmes précaires qui vont y bosser pour des petits salaires sur des horaires compliqués…

Pour améliorer les choses pour tous et toutes, il faut changer de système, et cela passe par une révolution.

Je ne voulais pas m’émanciper aux prix de la vie d’autres femmes donc je me suis dit qu’il fallait trouver un moyen de défendre toutes les femmes, et pour ça, il faut mettre tout le monde, hommes et femmes, au même niveau, que les plus riches n’exploitent pas les plus miséreux pour s’acheter une cinquième maison etc. Je me suis rendue compte que toutes les structures aujourd’hui étaient faites pour maintenir ce système. J’en suis arrivée à la conclusion que pour améliorer les choses pour tous et pour toutes, il fallait changer de système, et cela passe par une révolution : remettre tout à plat, virer ces gens qui décident mal, et discuter collectivement de ce dont on a envie. Et sur chaque sujet, entendre les personnes qui sont concernées par ce sujet. Si on prend des décisions sur l’avortement, on parle aux femmes, si on prend des décisions sur le cancer de la prostate, on parle aux hommes.

Peut-on se dire féministe sans s’engager pour autant, sans faire partie de collectifs, d’associations… ?
Bien sûr, il y a plein de façon d’être féministe ! Déjà, se dire féministe, c’est chouette. Après, comme cela devient un peu à la mode, il y en a qui se disent féministes mais qui prouvent de par leurs actes qu’ils ne le sont pas. Mais même sans rien faire, rien que le fait de se poser des questions, de discuter avec son entourage, d’élever ses enfants différemment… c’est déjà une démarche féministe. Le militantisme n’est pas une obligation, et cela reste même un luxe. Car il faut du temps.

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Il y a quelques mois, tu as poussé un petit coup de gueule sur Facebook : « Cet été, les articles sur le sujet ont fleuri faisant gonfler mon espoir d’un monde meilleur et plus équitable. (…) Allait-on enfin proposer des solutions politiques pour nous décharger de notre deuxième journée ? Les médias allaient-ils encourager l’allongement du congé paternité ? ». En plus de dénoncer, les médias ont-ils la force de faire changer les choses ?
Il faut que ça bouge de partout. Quand le gouvernement fait des choses, c’est soit parce que c’est dans son propre intérêt, ou dans celui des puissants. Mais quand des millions de femmes portent un sujet en disant qu’elles en ont marre, les politiques sont obligés de faire quelque chose. Il y a déjà la prise de conscience collective : quand tout le monde se met à parler car les médias commencent à en parler… C’est là que les politiques réagissent. Mais notre travail, ce n’est pas qu’ils fassent juste un truc d’affichage et de communication, Ce que je demande, ainsi que beaucoup d’autres féministes, ce n’est pas des astuces individuelles pour faire avec les inégalités, mais des changements de structures pour que définitivement tout ça soit terminé et qu’on n’ait plus à se battre ! Je demande l’allongement du congé de paternité, qu’il y ait plus de modes de garde accessibles pour les mères, qu’il y ait une formation du personnel médical au respect des droits humains et particulièrement du corps des femmes : nous ne sommes pas que des machines à reproduire. Il faut aussi des améliorations faites à l’école pour que les enseignants soit formés à ne pas éduquer les enfants de manière sexiste.

Pourquoi qualifies-tu tes dessins de “moches” ?
Je ne me vois comme dessinatrice mais plutôt comme autrice et blogueuse féministe. Le dessin est un vecteur pour mes idées. Je trouve mes dessins efficaces car on voit bien ce que je veux dire en me lisant, mais je ne fais pas dans l’esthétique. Ce qui est drôle, c’est que j’ai des détracteurs qui, comme ils n’arrivent pas à discuter sur le fond, pour me déstabiliser, ils disent que je ne sais pas dessiner. Notamment, Bastien Vivès, un dessinateur français très talentueux qui avait fait un post rageux à mon égard, en disant que ce n’était pas normal que quelqu’un qui dessine aussi mal ait autant de succès. Cela m’a fait rire, il tape vraiment à côté ! Pour couper court à tout ça, je revendique donc le fait de mal dessiner.

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Tu as opté pour l’écriture inclusive dans tes bande dessinées…
Oui ! Il y a toujours ces mecs assis sur leurs privilèges, qui n’ont pas envie que ça change, alors ils vont dire que ce n’est pas important, que c’est du pinaillage. Comme la charge mentale en fait ! C’est assez ironique car il y a des gens qui vont être capable de passer leur temps dans les médias pour dire que ce n’est pas important, mais ils passent quand même leur temps pour le dire… Cela montre bien que ce n’est pas un sujet si anodin que ça.

Tes dessins permettent d’aborder des sujets de société qui t’importent et qui importent surtout. À la fin de chaque planche, tu termines avec des pistes de réflexion, ce n’est pas frustrant de juste proposer des “pistes” ? 
Avant de dessiner, je fais plein de recherches et j’écris tout ce que je veux dire, je fais mon texte. Et quand je dessine, je me rends compte que c’est trop et j’élimine plein de trucs. Parfois, cela me fait un peu mal de me dire : « ce concept est hyper important mais je ne peux pas le mettre car c’est trop à côté du sujet ». Mais j’estime que c’est mon travail. Ce que je veux avant tout c’est que ce soit lu et qu’on en tire quelque chose.Si vraiment c’est trop long, je scinde en deux BD, ou alors je dis que c’est une approche et je mets des liens pour en savoir plus sur le sujet.

Tu termines ce tome 2 en disant que l’on devrait tous essayer adopter un autre regard…
C’est l’amorce d’une possibilité de penser autrement. Un autre regard, ce n’est pas forcément et uniquement « se mettre à la place de ». C’est sortir de la grille de lecture que le système nous donne, depuis l’école, dans les médias… Il faut écouter les petites voix, apprendre à questionner les choses.

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Certaines de tes BD font penser à celles de la dessinatrice suédoise Liv Strömquist. Début novembre, ses dessins dans le métro suédois qui montraient des femmes ayant leurs règles faisaient polémique car de nombreux passants étaient choqués. Le tabou des règles est un thème que tu pourrais envisager dans le tome 3 ?
Je me stocke justement un petit tas d’articles sur le sujet pour voir si j’ai de quoi en parler. Car oui c’est important d’en parler, c’est quelque chose de normal qui fait partie de la vie des femmes. Le sang n’est pas bleu comme on le montre dans les publicités, les règles causent des douleurs, il y a des problèmes autour des tampons etc., on nous vend des protections « discrètes » car il faut pas que ça se voit qu’on a nos règles etc. Après, cela reste un fluide corporel, alors est-ce que le montrer comme ça dans le métro, c’est un acte militant, je ne sais pas, peut-être… Je ne suis pas très positionnée là-dessus.

Et parmi les autres thèmes que tu aimerais aborder dans ton prochain tome ?
Je vais continuer sur les questions de consentement. Je vais aussi reparler des violences policières qui continuent en France, et j’aimerai bien parler d’écologie et de comment c’est récupéré par le capitalisme en mode « greenwashing ». J’écris en fonction de l’actualité et de ce qui me vient en tête. J’aime bien mélanger plusieurs sujets dans un tome, parce que par exemple quelqu’un qui arrive par les violences policières va finir par se retrouver à lire une BD sur le clitoris.

Comment vois-tu l’homme et la femme du futur ?
Il n’y aura plus de femmes et d’hommes, mais des humains qui se définiront au hasard des rencontres de leur vie. Et non pas en fonction des cases dans lesquelles on les aura placés tout petits et en fonction de leur sexe.


Un autre regard, tome 2 – aux éditions Massot
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