Anne-Claire Coudray, Anne-Élisabeth Lemoine, rencontre avec les reines de l’info

Anne-Claire Coudray, Anne-Élisabeth Lemoine, rencontre avec les reines de l’info

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À l’aise dans leurs fauteuils, le 21 décembre, à Paris. Avant de s’installer en plateau, Anne-Claire partait sur le terrain et Anne-Élisabeth a fait beaucoup de radio. | © Patrick Fouque / Paris Match.

Médias

Dans un univers saturé de news, elles imposent un rythme plus serein et plus profond, celui de deux femmes restées connectées à la vie.

D’après un article Paris Match France de Catherine Schwaab

Elles débarquent à 10 heures, ponctuelles et fraîches. Pour Anne-Élisabeth, la matinée est déjà bien remplie avec une réunion de parents d’élèves à 8 h 30. Elle raconte, hilarante, le recadrage de son fils ado qui voulait « faire le gilet jaune » au lycée. « Fanfaronner devant un CRS sur un selfie pour montrer sur son Insta… No way ! » Blonde et tanagra, elle a l’autorité d’un général. Face à elle, Anne-Claire, 20 centimètres de plus et des airs d’odalisque de Kiraz, chevelure ruisselante sur un sourire radieux. Elles semblent sincèrement contentes de se retrouver. Ni méfiance ni réserve, elles sont cash. Anne-Claire est venue deux fois sur le plateau de « C à vous », la première au moment de « prendre » le 20 heures. Un défi… Cri du cœur d’Anne-Élisabeth : « Je suis allée regarder les audiences, tu fais plus de 7 millions ! Sept fois plus que moi ! » « Enfin, seulement le dimanche soir », modère sa consœur qui ne joue pas les princesses. Conscientes de s’imposer chacune à leur manière dans deux registres différents, elles sentent la fragilité de leurs citadelles.

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Paris Match. Parlons image : avez-vous encore un petit mouvement de recul quand vous vous revoyez ? 
Anne-Claire Coudray. Je suis d’une école de journalisme où l’on nous dissuadait de nous mettre en avant. Nous étions loin de la culture anglo-saxonne qui filmait les journalistes en “plateaux de situation ». Pour nous, ça passait pour de l’égocentrisme. Puis les chaînes d’info sont arrivées et ont libéré les pudeurs ! Donc j’ai dû me faire violence. D’abord, je n’avais pas la garde-robe adéquate, ce fut pour moi un Everest de trouver un style compatible avec le plateau. Je n’avais rien, mais rien du tout, chez moi qui puisse coller au journal télévisé. Et avec le cadrage de TF1, pas question de fantaisie.
Anne-Élisabeth Lemoine. J’ai la même démarche journalistique : s’effacer derrière l’info. Pareil pour la tenue : si le vêtement est la première chose que voit le téléspectateur, il y a un problème. D’ailleurs, il vous le reproche, avec vivacité ! Je ne veux pas me sentir déguisée.

Cet aspect n’est-il pas inhérent à l’image des journalistes femmes, dont on enregistre d’abord l’allure ?
A.-C.C. J’ai appris à l’accepter. Au début, je refusais d’être dans la séduction. Puis je me suis aperçue que ce sont les femmes qui me parlaient de mes chaussures, mon seul élément de fantaisie ! J’ai cinq journaux par week-end, je dois me changer. J’ai appris à m’y faire, la tenue fait aussi partie du message.
A.-E.L. Vrai. Je n’aime pas non plus être neutre. Ça n’est pas moi. Des observatrices me disent parfois : “Tu ne te ressemblais pas », ou “Qu’est-ce que c’était, cette coiffure ? Ça n’était pas comme d’habitude ! » Rester soi-même, c’est subtil.

Au débrief de l’émission, évoquez-vous cette question de l’apparence ? 
A.-C.C. Non, pas du tout. On parle du fond. Les sujets étaient-ils dans l’angle ? Avons-nous répondu aux questions ? Je suis une insatisfaite chronique. C’est parfois douloureux pour ceux qui m’entourent !

On est très vite une dinde.

Quand une interview s’est mal passée, comment réagissez-vous ?
A.-C.C. Au 20 heures, l’interview ne dure que cinq minutes. Alors, les spectateurs n’ont pas de patience. On parie sur du répondant. S’il n’y en a pas… c’est le naufrage. On a beau avoir préparé vingt questions…
A.-E.L. Les interviewés viennent délivrer un message, il y a un enjeu.

Chez vous aussi, Anne-Élisabeth.
A.-E.L. Oui, de plus en plus. On nous attend sur ce terrain. Et par des chemins détournés, comme quand Fabrice Luchini vient parler du burn-out de Christian Streiff, le patron de Peugeot Citroën. Et là, je me suis trouvée nulle ! Pourquoi n’avais-je pas ouvert l’entretien avec telle question ? C’est souvent la première qui donne le ton. Et j’avais laissé descendre la pression. Or, l’émission n’est bonne qu’avec une forme de tension.
A.-C.C. Il faut interpeller l’interlocuteur qui, du coup, se sent stimulé.

La télé est une loupe. On repère le mensonge, le manque de sincérité, mais aussi votre vulnérabilité. Le sentez-vous ?
A.-C.C. Ah oui, ce métier a une dimension psychologique presque injuste : les jours où je suis fatiguée, je flotte, je suis moins bonne. C’est rageant.

Vous revoyez-vous du début à la fin ?
A.-C.C. Oui, complètement, et j’ai dû apprendre à me regarder. C’était épouvantable : sur LCI, je ne me trouvais pas sympa à l’écran.
A.-E.L. Toi ? Pas sympa ?
A.-C.C. Oui, j’étais choquée par l’image que je renvoyais. Jusqu’alors, je n’avais fait que du terrain. Je me suis améliorée. C’est une thérapie, tout le monde devrait le faire ! Moi, ça m’a appris à prendre conscience de ce que je dégage. Ce fut douloureux mais ça aide à avancer.
A.-E.L. Moi, j’ai un mal fou à me regarder. Et à m’entendre ! Par exemple, quand certaines émissions sont remontées pour être rediffusées, j’entends ma voix en salle de montage, eh bien, je demande qu’on ferme la porte ! Je me dis : “Mais comment supportent-ils ce timbre que je trouve trop aigu, nasillard ? »… Alors l’image, je n’en parle même pas ! Oui, les vrais pros se regardent ; moi, je n’y arrive pas, voilà !
A.-C.C. Nous autres femmes, on a toujours peur d’avoir une voix aiguë. Un éternel complexe.
A.-E.L. Et peur de parler trop fort, de rire…
A.-C.C. Il faut dire qu’on ne nous laisse rien passer : on nous reproche d’avoir de l’humour, d’oser la pugnacité. En interview politique, on n’est pas sur le même terrain que les hommes. Les téléspectateurs me mettent plus de limites qu’à un Gilles Bouleau.

Florence Foresti nous parlait récemment de “l’injonction d’être gentille, plus encore que d’être belle ».
A.-E.L. Oui, on est très vite une dinde. Par exemple, les hommes ne rient jamais à la télévision, vous avez remarqué ? À part Laurent Ruquier, quels autres ? Et quand une femme rit trop, c’est “une cruche », elle “ricane »… Je regarde beaucoup les réseaux sociaux et voilà ce que je lis. C’est la féminité qui est reprochée et qui induit un manque de compétences. La corrélation est vite établie.

Les gens ont l’impression de vous connaître. Vous, Anne-Élisabeth, avez six frères et sœurs… qui n’ont rien à voir avec votre milieu.
A.-E.L. Rien ! Ils sont dans la finance, le droit, la recherche, l’hôpital… Je suis le vilain petit canard !

Avec un père très, très attentif !
A.-E.L. Oui, pour lui, la presse c’est Le Monde, point. Donc, il est d’une exigence impérieuse. “OK, tu fais de la télé, mais… » Attention à ne pas le décevoir ! Chaque matin, avant la conférence de rédaction, il me demande qui on va recevoir. Il est branché sur les chaînes d’info, il a ses idées d’invités… Souvent super-bonnes ! Et si je ris trop fort ou si je m’affale un peu, il réagit au quart de tour.

On a l’impression de vous voir en vrai. Ressemblez-vous à cette image ?
A.-E.L. Oui, on trimballe son éducation, son histoire, et à la télé cela se voit au premier regard. Chez un journaliste, j’observe toujours sa façon de dire bonjour, de se présenter, de se tenir, d’avoir une politesse, une humilité… J’apprécie. C’est cette éducation que je m’efforce de cultiver : je suis d’une famille nombreuse, où il fallait écouter les autres. Sinon, vous étiez écarté. C’est ce que mes parents m’ont enseigné : s’imposer et savoir écouter.

Elles ont chacune su trouver leur style… après quelques ajustements. « Ma personnalité doit rester discrète », explique Anne-Claire Coudray, « mais il est indispensable d’être fidèle à soi-même ». © Patrick Fouque / Paris Match.

Et la tenue à table…
A.-E.L. Ça, c’est plus compliqué. Apprendre à manger tout en posant des questions et en étant filmé, on ne me l’a pas appris à la maison ! C’est un cauchemar ! Mâcher, c’est moche. Alors je ne mange pas, c’est trop risqué !

Et vous, Anne-Claire, vous êtes arrivée de Bretagne, puis de Lille, découvrant Paris très tard, et vous avez entraîné votre petite sœur…
A.-C.C. J’ai deux sœurs, dont l’une est devenue journaliste, oui. Elle est rédactrice en chef adjointe à “C dans l’air ». On a le même profil, les mêmes études : lettres… Ma sœur aînée travaille dans le marketing. Petites, avec mes parents, on sillonnait l’Europe en camping-car. Donc j’ai continué à bouger, comme journaliste.

Paris n’a pas été un choc, j’étais célibataire, j’en ai bien profité.

Vous sentez-vous provinciale ?
A.-C.C. Oui, je suis une vraie provinciale. Mais Paris n’a pas été un choc, j’étais célibataire, j’en ai bien profité ! Et je prends toujours le métro, le train de banlieue. Mon côté breton me donne peut-être une forme d’humilité. De simplicité. Puis, présentatrice à 38 ans, j’étais trop âgée pour prendre le melon.

Comment gérez-vous votre vie privée, vos deux enfants de 14 et 5 ans, Anne-Élisabeth ?
A.-E.L. J’ai très vite compris que le métier de reporter allait être trop difficile à conjuguer avec une famille. Il m’arrivait de partir quinze jours. Alors, quand j’ai voulu des enfants, j’ai cherché un autre job. Et aujourd’hui encore, entre ma vie de famille et ma vie de télé, j’ai une organisation militaire. C’est cadré, pensé des semaines à l’avance… Je rentre, tout le monde est couché. C’est dur. Mais les moments qui leur sont réservés, ça n’est pas négociable. Et j’ai la chance d’avoir un homme, Philippe, qui partage les tâches.
A.-C.C. L’envie d’avoir un enfant m’est venue avec Nicolas. Ma fille est née et, au début, je culpabilisais. Maintenant, je lui réserve tout mon mercredi. Et je l’emmène à l’école le matin. Mais il est vrai que, après ma grande absence du week-end, le lundi, il me faut la reconquérir. Elle est dans la relation fusionnelle avec son papa !

On ne parle pas beaucoup de mon travail, avec Philippe.

Votre mari est dans les affaires. Il se lève tôt… et doit se coucher tard s’il veut dîner avec vous.
A.-C.C. Oui, et il l’accepte. Mais dans mes fantasmes de couple amoureux, j’ai plutôt l’image du petit déjeuner ensemble. Se lever exprès pour être avec l’autre le matin, ça, c’est une preuve d’amour !

Quel est le regard de vos hommes sur votre métier ?
A.-E.L. On ne parle pas beaucoup de mon travail, avec Philippe. Quand l’émission passe, il est en train de s’occuper des enfants. Il est architecte, bosse aussi pas mal. Et souvent, après le dîner, on se remet l’un et l’autre au boulot. Soirées studieuses !

Voit-il votre stress ?
A.-E.L. Oui, et ça l’agace. Donc, j’ai appris à gérer : je vais travailler à vélo. Au fil des 16 kilomètres, je refais l’émission, j’évacue la pression ! Il y a eu des moments d’angoisse où je n’arrivais pas à décrocher. Philippe m’a toujours soutenue. Mais il refuse de voir la télé entrer dans sa vie sociale. Beaucoup de ses collègues ignoraient que j’étais sa femme. Il cloisonne. Je respecte. Car c’est un homme profondément gentil.
A.-C.C. Comme me disait ma mère : choisis un amoureux qui soit gentil ! Elle avait raison. Quand il voit mon stress, Nicolas sait me calmer : “Détends-toi, il y a des choses plus graves. » Ça me remet dans la normalité. Être avec quelqu’un qui vous a désacralisée, qui nous connaît au quotidien, à qui il n’y a pas moyen de faire illusion, c’est apaisant. Mais j’ai besoin de son soutien.

On décide ou pas de devenir un requin.

Vous êtes pourtant des femmes fortes, célèbres, indépendantes…
A.-C.C. Oui, cela peut renvoyer l’image de “je n’ai besoin de personne ». Les femmes fortes, dans notre société, on les adule et, en même temps, on s’en méfie.
A.-E.L. Très bonne analyse.

Traiter de sujets sérieux sans jamais se prendre au sérieux, c’est l’une des clés de leur crédibilité, autant que de leur succès. © Patrick Fouque / Paris Match.

Dans ce monde impitoyable, où vous situez-vous ?
A.-C.C. On décide ou pas de devenir un requin. Cela m’exaspère de devoir parfois montrer les dents. Mais il faut défendre son pré carré. Un jour, on ne fait plus l’affaire, on nous remplace. C’est le jeu. La dureté, c’est qu’on vous juge sur votre être, sur ce que vous dégagez, pas seulement sur vos compétences. Le désamour de votre être, voilà qui est dur à encaisser.
A.-E.L. Et surtout : les désembauches sont publiques ! Claire Chazal et PPDA ont vu leurs démêlés partagés par tous. C’est le pire. Dans l’entreprise, si vous n’êtes pas bon dans une réunion, ça reste entre soi. Nous, si une audience est mauvaise, tout le monde en parle, met son venin. Il faut apprendre à garder la tête haute. Repartir, ne pas se démobiliser, ne pas avoir l’air de souffrir, sourire coûte que coûte.

Entre ma vie de famille et ma vie de télé, j’ai une organisation militaire. (Anne-Élisabeth)

Cela vous fait douter ?
A.-E.L. Je suis le doute personnifié ! Hypersensible ! J’ai été formée à l’école Marc-Olivier Fogiel, qui disait les choses de façon brutale. A la dure. Il m’a sorti des phrases qui m’ont fait vaciller. Je pleurais beaucoup. Pourtant, j’avais près de 30 ans et une expérience à RMC. J’aurais pu refuser, partir. Je me suis dit : “Si tu tiens bon, tu vas apprendre et en plus tu vas être plus forte. » Bon, je ne suis pas devenue une guerrière mais j’ai accepté les règles. On est jugé tous les soirs. On vous dit chaque soir en direct : je vous aime ou pas. Si on n’accepte pas, il ne faut pas être devant la caméra. Et il y a la responsabilité face à l’équipe. Je le lis dans leurs yeux : “Notre travail, elle l’a moins bien porté qu’hier. » Alors, le lendemain, je me surpasse.

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Au-delà du travail, il y a la vie, la responsabilité envers les siens, la mort…
A.-E.L. La mort est pour moi une angoisse constante. Ce sentiment ne me quitte jamais. Ça me rassure tellement d’avoir deux fils ! L’un d’eux m’a dit un jour : “T’inquiète, on sera là l’un pour l’autre. » Moi, j’ai un besoin viscéral d’avoir ma famille : au-delà de mes parents qui sont sur un piédestal, mes frères et sœurs, les cousins, les cousines, les amis, c’est cela qui m’aide à supporter le fait que, un jour, tout va se terminer.
A.-C.C. Je suis plutôt sereine, pas trop angoissée. Mais j’y songe… J’ai eu ma fille à 38 ans, je me dis que je ne serai peut-être pas avec elle assez longtemps.

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