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Charlie Hebdo a un problème avec le foot (et c’est tout ce qu’il faut retenir de sa dernière couv’)

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Une nouvelle fois, la Une de Charlie Hebdo fait polémique. | © Charlie Hebdo.

Médias

La dernière couverture de l’hebdomadaire est accusée, entre autres, de réduire les femmes à leur sexe. Que la caricature nous fasse rire ou non, cette enième polémique n’a pas lieu d’être, tant le foot (et pas la femme) est une des cibles favorites du journal satirique.

 

Une vulve et un ballon qui auront fait couler beaucoup, trop d’encre, ces deux derniers jours. Vous l’avez certainement vue passer dans vos fils d’actualité, cette dernière Une de Charlie Hebdo consacrée à la Coupe du monde féminine de football organisée en France, et montrant un sexe féminin avec un ballon à la place du clitoris. Le dessin est cru et clairement calqué sur L’Origine du monde, le tableau de nu féminin réalisé par Gustave Courbet en 1866. La légende en rajoute une couche avec un tonitruant « On va en bouffer pendant un mois ! » Comme on pouvait s’y attendre, le petit monde de la polémique à tout-va a ouvert grand ses portes et s’est enfoncé dans une suite d’accusations pleines de bien-pensance. Sans savoir que le journal satirique tape sur le foot, une de ses cibles de prédilection, depuis toujours. Qu’on le trouve drôle ou pas, le dessin ne méritait sûrement pas ce flot d’analyses parfois poussées à l’extrême.

Une injure, vraiment ?

La caricature, s’il fallait d’ailleurs rappeler qu’il s’agit d’une caricature, est signé par le dessinateur Biche, et a été vu par de nombreuses personnes comme une réduction de la femme à son sexe et une « représentation anatomique désastreuse », pour reprendre les termes de Mona Chollet. On rappelle déjà que la caricature est une « représentation grotesque », selon le Larousse, et aucunement fidèle de son sujet. Qualifiée d’« injurieuse » par d’autres, cette Une paraît, si un prend le recul nécessaire, au contraire se moquer des hommes qui vont décrier le foot féminin et ramener la femme à son entrejambe. Un pied de nez, et une utilisation d’un second, voire troisième degré, que beaucoup ne comprennent apparemment pas.

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« L’humour et les images dérangeantes font partie de nos démocraties », nous rappelait Plantu pas plus tard que mardi, en réponse à une autre polémique – la décision du New York Times de mettre fin à ses dessins politiques dans son édition internationale. Que le dessin soit graphiquement intéressant ou non, que l’humour utilisé ne nous touche pas plus que ça, la satire, rappelons le, est l’expression d’une liberté importantissime pour la presse. Dans le cas de Charlie Hebdo, la couverture de ce mercredi vient surtout nous rappeller que le canard n’a jamais été un grand fan du ballon rond, et ce depuis belle lurette.

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Fric, capital et image : Une cible de choix

Le désamour profond de la publication pour le football date d’il y a bien longtemps, en témoigne ce poème humoristique écrit par Cavanna à l’époque de la Coupe du monde de 1998: “Le ballon est con / Le ballon rend con / Con comme un ballon / Tout rond ». À la veille de cet événement, les journalistes de Charlie avaient publié un hors-série intitulé « L’horreur footballistique », dénonçant « la récupération politique du football, le libéralisme sauvage, le hooliganisme, la fascisation des tribunes, l’argent public investi dans les clubs de foot, le dopage, la corruption … », rappelait Slate.

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En 2010, le journal n’avait pas manqué de remercier le sélectionneur Raymond Domenech d’avoir écourté son supplice, après l’élimination de la France dès le premier tour. En 2016, Antoine Antoine Griezmann avait été dessiné sous les traits d’un vibromasseur devant deux spectateurs de football, avec ces mots : « Fais-nous encore vibrer ! » Des preuves, s’il en fallait, que les garçons n’ont jamais été épargnés. Le foot, dans son capitalisme à outrance, ses faux-semblants, la culture de masse qu’il exerce et le credo « toujours plus de fric », ne pouvait pas échapper à son destin de cible privilégiée du journal.

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La journaliste sportive Nathalie Iannetta, interrogée sur le plateau de « C à vous », a confié avoir « presque » ri  de cette Une. « Ce n’est pas la même chose d’être insultée et d’être caricaturée », a-t-elle expliqué, confiant ne pas avoir été choquée par la nouvelle couverture. « La caricature a tous les droits. Dans ce journal il y a des journalistes qui sont morts pour avoir fait des dessins », a-t-elle rappelé. « Je crois que leur problème à Charlie, c’est le foot (…) Je pense qu’ils auraient pu faire la même (Une) avec un pénis et un ballon au bout du pénis ». Et à Jul, ex-dessinateur de Charlie entre 1999 et 2012, de résumer au mieux la situation à So Foot : « Le vrai vrai truc, c’est que je l’ai trouvée (la Une) un peu dégoûtanteMais je trouve ça dégoûtant avec plaisir. C’est souvent ça que les gens qui sont choqués par Charlie Hebdo ne comprennent pas. Le dessin ne parle pas d’un phénomène en particulier. Il parle de la façon dont ce phénomène est ressenti dans la société. On ne parle pas d’un meurtre d’enfant, on parle de ce que les gens disent de ce meurtre d’enfant. C’est déjà une mise en abîme, le dessin. Ça parle des cons, pas de ce que font les cons. » Plus limpide, on ne peut pas faire.

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