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Jim Acosta : « Le jour où je deviens l’ennemi numéro 1 de Trump »

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Le journaliste nous raconte comment il a fait face au président américain. | © MANDEL NGAN / AFP.

Médias

7 novembre 2018. Lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche, je pose à Donald Trump une question qui le fâche. Et qui mènera à la suspension de mon accréditation.

 

Nous sommes au lendemain des élections de mi-mandat. Donald Trump répond aux questions lors d’une conférence de presse. La colère et l’amertume se lisent sur son visage après la défaite cuisante des républicains qui ont perdu le contrôle de la Chambre des représentants. Je veux aborder un sujet d’actualité : son traitement de la question migratoire. Durant les dernières semaines de campagne, il avait présenté la caravane de migrants sud-américains marchant vers les Etats-Unis comme une invasion. Un mensonge manifeste et une tactique politique raciste.

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Dès mes premiers mots, et comme souvent lorsqu’on lui pose une question qu’il n’aime pas, il me coupe la parole. Je décide de défendre ma position et de finir ma phrase. « OK. Ça suffit », me dit-il. Il veut passer au journaliste suivant et c’est là qu’une stagiaire de son staff se dirige vers moi pour me prendre le micro des mains. La première fois que je vois cela en vingt-cinq ans de métier ! Je m’excuse auprès d’elle mais ne me laisse pas faire. Le président élude une autre question sur l’enquête russe : « CNN devrait avoir honte que vous travailliez pour eux. Vous êtes une personne mal élevée et horrible », me lance-t-il.

Jim Acosta face à Donald Trump à la Maison-Blanche, le 7 novembre 2018.

Jim Acosta face à Donald Trump à la Maison-Blanche, le 7 novembre 2018. © CNN.

Après la conférence, je finis mon direct et quitte quelques heures la Maison-Blanche pour dîner. En y retournant, je découvre un message public annonçant que mon accréditation a été suspendue. Je tombe des nues. Le lendemain, la porte-parole de la Maison-Blanche partage sur Twitter une version trafiquée de la vidéo, réalisée par InfoWars, un site connu pour sa propagation de théories du complot. Le ralenti fait croire que j’ai été violent envers la jeune femme, ce qui est faux. Mon histoire est devenue une « fake news » ! Heureusement, CNN m’a soutenu dès le début : dans le cas contraire, cela aurait créé un précédent terrifiant pour les Etats-Unis. Cette administration est prête à harceler et intimider les journalistes pour influencer la couverture médiatique de son action. Nous avons déposé plainte et un juge (nommé par Trump !) nous a donné raison.

Menacé et placé sous protection 24 heures sur 24 pendant trois jours

Une semaine plus tard, je suis de retour à la Maison-Blanche, sans avoir cessé de travailler grâce à des sources qui continuaient à me parler. Je sais que certains employés de l’administration m’en veulent encore à ce jour, mais je poursuis mon métier. Quand j’ai couvert les 100 ans de l’armistice en France, j’étais toujours privé d’accréditation pour suivre Trump, c’est l’Elysée qui m’a intégré au pool.

Le jour où je récupère mon autorisation, un tweet dit : « Tuez Jim Acosta. » Prudemment, CNN embauche un garde du corps pour me protéger 24 heures sur 24 pendant trois jours. Arme à la ceinture, il est là lorsque je joue avec mon fils. Nous vivons une période inédite et parfois effrayante, je l’avoue, mais nous n’avons pas le choix ; sinon nous défendre et continuer à poser les questions qui fâchent. C’est ce que le public attend de nous.

« Mon père est un immigré cubain arrivé en Amérique à 12 ans. Revenir dans son pays avec Obama m’avait bouleversé. Aujourd’hui les Etats-Unis vivent une période difficile où l’on entend un président qualifier des journalistes d’’ennemis du peuple’. Certains finissent par oublier que nous faisons partie du même pays. »

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Né en 1971, Jim Acosta est le correspondant en chef de CNN à la Maison-Blanche depuis 2018. Passé par CBS News, il a couvert la campagne de Mitt Romney, puis celle de Donald Trump, et a suivi Barack Obama notamment lors de sa visite historique à Cuba. Il a écrit « L’ennemi du peuple » (éd. HarperCollins) sur les coulisses de la Maison-Blanche.

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