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Indiana Jones est Belge : L’adieu du Bourlingueur à ses carnets

Ouvrons l'album aux souvenirs . En Birmanie en 2018, une sieste entre deux pythons et un varan.  | © DR

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Après trente ans de péripéties, 145 tournages et 500 émissions à courir le monde, le Bourlingueur va ranger ses « Carnets » et tourner la page de l’émission culte de la RTBF. Mais une nouvelle mouture, présentée en avant-première sur le petit écran ce 17 avril, prendra le relais dès 2022.


Paris Match. Un communiqué de la RTBF vient de tomber en annonçant la fin de vos aventures. Le héros serait-il fatigué ?
Philippe Lambillon. Non, ne nous inquiétez pas, j’ai encore des ressources ! Nous avons fêté les 30 ans des « Carnets du Bourlingueur » en janvier dernier, ce qui représente un total de 500 émissions. Il est temps de passer à autre chose, tout en sachant que le personnage du Bourlingueur est populaire et qu’il serait dommage de l’abandonner à son sort. Il est vrai que depuis le Covid, voilà dix-huit mois que je suis chez moi comme un lion en cage : les tournages sont à l’arrêt partout sur la planète, les réserves de documentaires sont à sec et les productions sont taries. Dans un tel désert, des gens comme moi qui se nourrissent de liberté et vont vers des peuples qui ont quelque chose à nous apprendre sont très affectés. Mais ce n’est pas une fin de parcours pour autant : j’ai 69 ans et rien n’a altéré ma passion de découvrir le monde. Le personnage du Bourlingueur reviendra donc de nouveau sur la RTBF pour la saison 2022 à travers une série de fictions de 26 minutes, à l’image de celle qui sera présentée ce 17 avril.

Donc, le Bourlingueur n’est pas mort ?
Pas du tout. Sur le plan fictionnel, il fait un carton en bande dessinée chez Dupuis depuis dix ans, une manière de conquérir un public plus jeune. Vous savez que j’ai même un fan club au Canada qui passe son temps à revivre les « Carnets du Bourlingueur » en forêt ? Pour ce qui est de la prochaine mouture, intitulée « Les Nouvelles Aventures du Bourlingueur », elle va aborder les choses sous l’angle des autochtones en mêlant fiction et réalité. Ainsi, pour le premier épisode de ce 17 avril consacré aux Bochimans, je me suis inspiré du film « Les dieux sont tombés sur la tête », en remplaçant la bouteille de Coca-Cola par un GPS. Mon personnage sera toujours présent, mais beaucoup plus en retrait au profit des peuples rencontrés. Il y aura chaque fois un seul sujet, une seule fiction tournée dans un endroit précis avec une ethnie précise. Ici, en l’occurrence, les Bochimans du Kalahari, avant d’aller la rencontre des habitants de Madagascar.

Comment ont débuté ces « Carnets », suivis fidèlement depuis tant d’années par des milliers de téléspectateurs ?
Je dois une fière chandelle à un vieil Equatorien de 102 ans que j’avais rencontré et filmé à Vilcabamba, la « vallée des centenaires ». Le gars n’avait pas de secret : il marchait 20 kilomètres par jour, ne buvait que de l’eau mais se targuait d’avoir une solide activité sexuelle. Il avait d’ailleurs été marié sept fois et sa dernière femme, de 87 ans, il l’appelait « la gamine » ! C’est grâce à lui que je suis entré dans l’émission « Les Sentiers du monde », avant de devenir le bourlingueur de service.
Qu’est-ce qui vous a poussé à courir ainsi le monde ? Etiez-vous un fan d’Indiana Jones, un enfant hyperactif admirateur de Bob Morane, ou aviez-vous tout simplement la bougeotte ?
Je crois que j’ai toujours eu la bougeotte. Très jeune, je suis parti découvrir le monde, que j’avais envie de raconter. J’embarquais mon appareil photo, j’écrivais des articles et c’est ainsi que j’ai effectué mes premiers périples en Inde et en Chine, à une époque où les gens ne voyageaient pas encore. Ensuite, j’ai acheté une caméra pour « Les Sentiers du monde », et tout s’est enchaîné.

Philippe Lambillon et son personnage fétiche prennent un virage important après trente années de galères… volontaires. ©DR

Etes-vous vraiment un dur à cuire ?
Je ne renonce jamais. Je vais toujours au bout de ce que j’entreprends. En trente ans et 145 tournages, j’en ai vu de toutes les couleurs et j’ai appris à gérer les situations les plus désespérées, même une bilharziose chez les pygmées Baka ou plusieurs variants de malaria qui m’ont cloué au lit en plein tournage, ce qui a fait dire à certains de mes amis : « On aurait vraiment dit que tu étais malade ! » J’ai aussi eu le malheur de vouloir couper une noix de coco dans un bled au fin fond de la Thaïlande avec une machette qui venait d’être aiguisée. Du coup, je me suis fait une belle entaille de 12 cm. Dans le bateau qui me ramenait, je pissais le sang et le capitaine a dû me recoudre avec les moyens du bord. Malheureusement, la plaie s’est infectée et j’ai dû passer par la case hôpital, avec l’avantage que tout cela m’a servi dans une séquence plus vraie que nature… En trente ans de bourlingueur, je me suis tout coupé, sauf la tête !

Dans la panoplie du parfait baroudeur, il y a le chapeau du parfait aventurier, comme pour Indiana Jones. A-t-il une histoire ? Avez-vous porté le même depuis trente ans ? Et à part le chapeau et la gourde, quels ont été vos instruments de survie ?
Mon chapeau vient d’un chapelier de la région de Royan. Je l’avais reçu en participant à un festival de films d’aventures. Tous les participants avaient reçu le même, et c’était bien avant la sortie du premier film avec Harrison Ford ! Lors de mes débuts de bourlingueur, j’avais aussi un blouson en cuir que j’ai vite abandonné à cause de la transpiration. Le problème avec les chapeaux en feutre, c’est qu’ils rétrécissent : à chaque mousson, je perdais deux tailles ! Donc j’en ai usé un peu plus d’un par an. Au total, j’ai consommé trente-quatre chapeaux. Si on poursuit avec ma garde-robe, le pantalon vient de l’armée allemande et provient d’un stock américain, tout comme les godasses. En fait, je porte toujours la même paire de chaussures depuis le début ! Elles ont été recousues, ressemelées une dizaine de fois et mon cordonnier n’a pas arrêté de me conseiller de les jeter. Mais que voulez-vous, on s’attache… Je constate qu’en restant identique, la tenue vestimentaire du Bourlingueur a mis mon personnage à l’abri du temps qui passe. C’est un peu comme le personnage intemporel de Tintin. Certes, j’ai vieilli, mais sans être démodé, ce que je dois à ma tenue, restée toujours la même depuis le début. Bien sûr, il arrive qu’on perde parfois quelque chose dans l’aventure. Un jour que je poursuivais un troupeau de zèbres lors d’un tournage en Namibie, des rangers sont arrivés et j’ai dû prendre la poudre d’escampette en oubliant mon sac à dos. La séquence a dû être tournée sans. On s’adapte. C’est un des secrets de l’émission.

Au cours de vos voyages, quelles sont les plus belles rencontres que vous ayez faites, celles qui vous ont peut-être incité à vous remettre en question ?
Il s’agit de gens vivant dans des coins isolés où la vie ressemble à de la survie. Je me souviens d’un tournage en Australie, en compagnie d’un aborigène botaniste qui avait fait l’université et dont la femme était pédiatre. Ce gars avait une culture phénoménale, mais sa vie était marquée au fer rouge à cause de la couleur de sa peau et du racisme ordinaire dont il était victime. Des gens comme lui, j’en ai rencontré toute une galerie. C’est comme l’apartheid, il y a des choses qui ne changent pas.

 

Philippe Lambillon avec ses deux enfants et leur maman Michelle dans les montagnes du Triangle d’or en 2017. ©DR

Quelle leçon retenez-vous de tous ces voyages à parcourir la brousse, la savane et quantité de trous perdus ?
Le constat est que le monde va mal. L’occidentalisation tous azimuts a fait des ravages et je ne suis pas un vieux con pour le dire. Ces peuples qui vivaient dans un monde différent, basé sur le respect des ancêtres et de la nature, sont aujourd’hui coincés entre leur culture ancestrale et leur tablette ou leur smartphone. Souvent, je choisis des habitants locaux pour tourner mes séquences et quand j’en vois un en pleine brousse qui téléphone à sa femme pour demander ce qu’il doit rapporter pour le souper, les bras m’en tombent. Un jour, j’étais en Afrique en compagnie d’un féticheur. En plein tournage, alors que nous pistions des éléphants, son portable sonne : c’était sa femme qui en avait marre de manger du gibier et qui lui demandait de ramener une boîte de sardines ! Cela répond à votre question. Ces peuples ont perdu leur identité, mais il faut qu’on dise une fois pour toutes que les Jivaros ne réduisent plus les têtes et que les Masaïs ne font plus des bonds d’un mètre quand ils dansent. En réalité, je fais des émissions pour que les gens restent chez eux, pas pour qu’ils partent à leur tour. Je décris le monde tel que je le vois, sans fioritures, scènes cocasses comprises, comme cette amende en Afrique qu’on m’a collée pour excès de vitesse alors que j’étais à vélo… L’autre vérité, c’est qu’il ne faut pas aller n’importe où, encore aujourd’hui. Voyager, c’est sympa, mais il y a des touristes qui ne reviennent pas de leur destination. La vie n’a pas le même prix partout. Moi, j’ai la chance d’avoir un physique qui résiste à peu près à tout et j’ai surtout eu toujours l’impression qu’il ne pouvait rien m’arriver, ni en marchant sur un pont de lianes vermoulues, ni en approchant d’un lion ou d’une hyène à moins de cinq pas. Quand je suis en tournage, j’ai l’impression d’être à l’épreuve des balles (rires). Une fois, un rhinocéros s’est rué vers moi pour s’arrêter à quelques mètres à peine. Et une autre fois j’ai été chargé par un éléphant qui n’avait qu’une seule défense. Je m’en tire toujours. Entre la fiction et la réalité, il y a parfois un moment où je ne sais plus où je me situe. Cela dit, j’ai été souvent malade. Je suis un abonné de l’Institut de médecine tropicale d’Anvers.

On prête souvent aux aventuriers le même destin que les marins, avec une femme dans chaque port. Le Bourlingueur a-t-il résisté héroïquement aux charmes de l’exotisme féminin ? Et d’ailleurs, êtes-vous marié ?
Il n’y a pas de secret : je suis marié avec la même femme depuis quarante ans. Elle m’a accompagné durant mes premiers voyages jusqu’à ce que nous ayons nos deux enfants, Téo et Laura. Quand j’étais à la maison, à Namur, nous nous partagions évidemment les tâches et je m’arrangeais pour ne pas partir plus de trois mois par an. Quant au Bourlingueur, c’est une autre affaire : pour les besoins du scénario, il a épousé une femme girafe en Thaïlande et il lui a même offert du Sidol pour astiquer les anneaux de cuivre de son cou. Il lui a également offert un chalumeau pour qu’elle puisse boire à la bouteille. Le Bourlingueur a aussi eu un enfant métis au Burkina Faso. Dans la fiction, je ne pourrais vous dire combien de femmes et d’enfants il a eu, le pauvre. Mais dans la réalité, je suis resté beaucoup plus calme. Et d’ailleurs, quand on dit à ma femme : « Eh bien, votre mari n’a pas l’air de s’ennuyer là-bas », elle répond en riant que c’est du cinéma.

On imagine néanmoins que les sollicitations sont nombreuses.
Vous n’imaginez pas à quel point ! En Afrique, dès que vous arrivez dans un trou perdu, le tam-tam fait son œuvre et les prostituées arrivent carrément par bus entiers. Elles vont même jusqu’à gratter à la porte de votre hutte en vous disant : « C’est l’amour qui passe ! » Pour les besoins du tournage, nous avons parfois enrôlé des jeunes filles, toujours rétribuées pour leur rôle. Au nord de la Thaïlande, une membre d’une tribu padong avait été engagée dans un rôle de figuration. Mais voilà qu’un moment, elle sort son miroir, se tartine au rimmel et se maquille comme si elle allait au bal. Je l’interpelle et elle me répond qu’elle a déjà tourné dans un film « avec un monsieur américain qui hurlait tout le temps ». Il s’agissait de l’avant–dernier « Rambo », avec Sylvester Stallone !

Dans chaque émission, la scène qui revient comme un leitmotiv est celle où vous griffonnez dans votre fameux carnet. Est-ce pour vous donner une contenance, ou avez-vous l’intention de publier un livre sur toutes vos aventures ?
Non, j’écrivais réellement… la liste des courses à faire ! Un livre est déjà paru, il y a huit ans, aux éditions Racine, sous le titre « 365 jours avec le Bourlingueur ». Il est sans doute épuisé depuis. Les bandes dessinées poursuivent aussi leur petit bonhomme de chemin, mais oui, je vais m’atteler à rédiger mes mémoires. J’y travaille. Mais je doute qu’un seul livre y suffise.

 

En Australie en 2012, avec un bébé kangourou dont la mère avait été renversée par un « road train ». « Je l’ai nourri au biberon durant tout le tournage et ensuite confié à une Australienne. »©DR

 

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