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La Flandre sans tabous et démystifiée

Spécialiste de la Flandre, journaliste pour Flandreinfo (le site francophone de la VRT), chroniqueuse pour La Première (RTBF) et au JT de La Une (RTBF), Joyce Azar est cofondatrice et responsable éditoriale du site DaarDaar. | © Isopix & VRT

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À travers sa chronique dominicale dans le JT de 13 heures de la RTBF et son rendez-vous du mercredi sur les ondes radio de la « Matinale », Joyce Azar explique, analyse et commente ce qui se passe de l’autre côté de la frontière linguistique. Une Flandre démystifiée.

 

Interview Philippe Fiévet

Paris Match. Où avez-vous appris à vous exprimer en français avec une telle aisance ?
Joyce Azar. Je ne suis pas flamande, mais francophone d’origine libanaise. Je suis arrivée en Belgique lors de la guerre civile qui a embrasé mon pays alors que j’étais encore bébé. Le français est donc ma langue maternelle, et c’est encore en français que j’ai fait mes études à Anvers, dans l’école devenue entre-temps le Lycée français. Ensuite, j’ai suivi les cours de l’école européenne de Mol, toujours dans la même langue. Donc, j’ai appris le néerlandais à partir du français, et non le contraire, pas tellement à l’école, mais par l’entremise de ma voisine néerlandophone qui est devenue ma meilleure amie. C’est elle qui m’a appris la langue de Vondel, par des conversations et des échanges de livres, comme ceux de l’écrivain britannique Roald Dahl traduit en néerlandais.

Donc, en dépit de ce que prétendait un ancien Premier ministre belge confondant l’hymne national avec celui de la France, vous aviez bel et bien les facultés intellectuelles suffisantes pour apprendre le néerlandais, contrairement, insinuait-il, à beaucoup de francophones ?
Je ne pense pas que ce soit une question de facultés intellectuelles, mais plutôt une question de méthode et d’application. Il est bien plus efficace de prendre un « bain de langue », de s’immerger totalement en regardant des séries ou des films, d’abord sous-titrés, puis dans la langue qu’on souhaite apprendre. Ça marche à tous les coups ! Moi, je parle cinq langues : le français, le néerlandais, l’anglais, l’espagnol et l’arabe. Et je ne me débrouille pas trop mal en italien, en portugais et en allemand.
Oui, je n’ai pas la bosse des maths, mais plutôt celle des langues.

Vous êtes retournée au Liban depuis que vous vivez en Belgique ?
Oui, souvent, même au plus fort de la guerre civile. J’y ai encore une grande partie de ma famille et j’éprouve un grand attachement à mon pays d’origine. Ici, cela fait deux ans que je n’y suis plus allée, à cause du contexte sanitaire et de la crise économique qui sévit actuellement là-bas.

Revenons à votre carrière de journaliste. Pouvez-vous nous parler de DaarDaar et de la manière dont vous êtes arrivée à la RTBF pour vous voir aujourd’hui confier à la fois la rubrique télé « Vu de Flandre », au JT du dimanche, et celle à la radio du mercredi matin, « Un œil sur la Flandre » ?
DaarDaar est né il y a six ans. Auparavant, je travaillais à la VRT à la radio internationale de Flandre qui émettait en anglais, en français, en allemand et, a fortiori, en néerlandais. Mais sa rédaction a été supprimée en 2005 pour être transférée sur le web où elle existe toujours. DaarDaar a été lancé à la suite de l’émission « Flandreinfo.be », à laquelle je collaborais. Ses cofondateurs m’ont proposé de développer des traductions d’articles issus de la presse flamande en se basant, cette fois, sur les infos de la VRT. La RTBF m’a ensuite repérée. J’ai fait mes débuts à la radio en remplaçant Alain Gerlache pour la chronique matinale « Media Tic », ensuite dans l’émission « Entrez sans frapper ». Après avoir tenu une chronique liée à l’actualité flamande et intitulée « Expédition Pop Nord », on m’a confié la chronique du mercredi matin, « L’Œil de Flandre », avant que Bruno Clément m’invite à tenir la séquence hebdomadaire « Vu de Flandre ».

Cela fait beaucoup de Flandre à votre actif. Quelles sont les réactions des auditeurs et des téléspectateurs ?
Beaucoup m’écrivent personnellement ou m’envoient des mails louangeurs. Et j’ai appris par la RTBF que mes interventions étaient très appréciées, aussi bien à la télévision qu’à la radio.

Vous bénéficiez, par vos origines, d’un certain recul et connaissez bien les sensibilités des deux régions linguistiques. Estimez-vous, comme le proclame Bart De Wever, qu’il y a en Belgique deux démocraties parallèles, sous-entendant qu’elles n’ont plus grand-chose en commun ?
Démocratie est un grand mot ! Je préférerais plutôt parler de deux cultures. Cette différence m’intéresse et me fait surtout prendre conscience des similitudes. Il y en a beaucoup plus qu’on ne le pense. L’humour belge, par exemple, et ce sens de l’autodérision sont propres aux deux côtés, même si l’humour flamand se teinte parfois d’humour britannique. Mais les perceptions sont souvent les mêmes. Contrairement à ce que tendent à nous faire croire certains partis politiques au nord du pays, l’indépendance de la Flandre est le cadet des soucis de beaucoup de Flamands. Ils sont bien plus sensibles, comme les Wallons et les Bruxellois, au climat, aux pensions ou au prix de l’énergie.

On a vu, lors des inondations, que bon nombre d’entre eux s’étaient mobilisés pour venir en aide aux sinistrés wallons et venir des jours entiers avec leurs seaux et leurs pelles, alors qu’au même moment, Bart De Wever déclarait son désir d’avoir la nationalité néerlandaise avant de mourir. Qu’en pensez-vous ?
Bart De Wever est loin de représenter tous les Flamands. En Flandre, on s’est senti concerné par les inondations, d’autant plus que la région n’a pas non plus été épargnée, même si ce fut sans commune mesure avec le sud du pays. Oui, incontestablement, la solidarité a joué en plein. La N-VA est surtout obnubilée par les élections et sa perte de voix face au Vlaams Belang. Ce genre de propos incendiaire dans la bouche d’un De Wever est volontaire. Rechercher la polémique, c’est porteur. La preuve, c’est que les francophones ont commencé à s’intéresser vraiment à la Flandre quand De Wever a lancé sa carrière politique.

(…) La suite de cet entretien dans votre Paris Match Belgique de cette semaine.

 

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