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L'Impératrice, souveraine instrumentale aux six visages

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Derrière le mythe masqué de L'Impératrice se cachent six musiciens aux patries bien différentes, de la musique baroque à la french touch des glorieuses nineties françaises. Leur album Matahari est la conjugaison de leurs influences et de plusieurs années de travail.

 

Galaxie lointaine, à mille lieux des mers terriennes, la chaleur moite d'une jungle nébuleuse où hululent des créatures échauffées par le cortège royal. Sous la canopée des étoiles, la "monarque ingénue et fière » s'avance au son d'une electro-pop futuriste et seventies à la fois. L'Impératrice est tout autant un personnage que cette "symphonie spatiale » héritée d'une planète bleue et verte appelée Terre. Quand les synthétiseurs se taisent, elle s'évapore. À sa place, un sextet parisien dans la vingtaine, aux contours bien humains.

Bas les masques

Charles de Boisseguin, Hagni Gwon, David Gaugué, Achille Trocellier, Tom Daveau et Flore Benguigui sont plus que des sujets : c'est le premier qui a donné vie à l'Impératrice en 2012, tandis que les autres sont venus définir encore plus précisément ses courbes et ses ondulations disco, sur scène et dans les dernières compositions. Autrefois paravent à la timidité artistique de Charles de Boisseguin - à l'époque journaliste musical -, l'Impératrice est devenue une figure plus floue, laissant davantage de place aux membres du groupe. "On essaie de continuer à la faire exister, mais de manière plus ésotérique. Personne n'est dupe. L'Impératrice n'existe vraiment que quand on joue : c'est plus un condensé d'émotions qu'une figure humaine », explique le meneur de la formation, dans le décor d'anciens palais bruxellois.

©Parker Day - Les sujets de l'Impératrice sont bien plus que ça.

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Désormais, elle est surtout un fil d'ariane pour ses nombreux musiciens, qui composent ensemble. On imagine la tâche ardue, quand à six, il faut se retrouver dans une salle de répétition sans charme de Paris, loin des fastes de son fantasme. Mais l'Impératrice "permet de se mettre d'accord. C'est l'image d'une certaine élégance musicale et la représentation de nos influences », décortique Hagni Gwon, au clavier aux côtés de Charles. Flore Benguigui, elle, est l'addition vocale délicate et maîtrisée au personnage. "Quand j'ai commencé dans l'Impératrice, les directives étaient de garder quelque chose d'assez élégant et sensuel, qui était proche de l'image que l'on se fait d'elle. Mais je ne saurais prétendre être quelqu'un d'autre, vocalement. Ce serait quelque chose d'assez physique », confie la jeune chanteuse à la formation jazz.

Trilogie cinématographique

Le mythe de l'Impératrice a beau s'estomper pour le groupe éponyme, leur faculté à créer un royaume musical demeure. De là à les imaginer bâtir le décor sonore d'un long-métrage, il n'y a qu'un pas, qu'ils franchissent volontiers. Le sextet ne s'en est jamais caché : après quatre EP et un album à sortir sur le label français Microqlima - celui d'Isaac Delusion et Pépite -, L'Impératrice rêve de pellicules. Ses membres, cinéphiles, l'ont toujours fait. "La musique est un vecteur d'images », traduit Charles de Boisseguin. Mais les temps ont changé, et les exemples en la matière, comme Air, se font rares, voire inexistants.

Des films à bande originale, comme il y en avait dans les années 70 et 80, il n'en existe presque plus : c'est trop cher. - Charles de Boisseguin

L'image, et ses grands noms, priment. "Même lorsqu'on regarde le travail de compositeurs de musiques de films historiques, ils ont changé de façon de composer », décrypte Hagni Gwon, "Hans Zimmer, dans les années 90, dont l'apogée de l'œuvre est probablement Gladiator, signait de véritables thèmes épiques, façon Star Wars. On est passé aujourd'hui à ce qui ressemble plus à un habillage sonore. Aujourd'hui, c'est très compliqué de chanter un thème de film, alors qu'avant, on pouvait reconnaitre en un sifflement James Bond, Indiana Jones... » L'art semble définitivement appartenir à une autre époque, alors que les récentes nouvelles apportaient la mort de Jóhann Jóhannsson, célèbre compositeur de musiques de films des années 2010.

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Qu'à cela ne tienne, blockbuster ou pas, L'Impératrice a donné naissance à sa propre trilogie. Une naissance non-programmée : en 2015, alors que leur EP Odyssée vient de sortir, le public est étonné : pourquoi y entend-on la voix d'un homme ? pourquoi le tempo est-il si lent ? "Les gens se trompaient de vitesse de lecture », raconte Flore Benguigui. "On a découvert en le réécoutant à cette vitesse que ça donnait un tout autre EP. On l'a donc ressorti comme ça, un peu pour rigoler ».

Après une première déclinaison d'Odyssée, le groupe décide de participer à un concours organisé par Deezer et l'Adami - la Sabam française. Seule condition, problématique pour la formation électronique : un morceau acoustique. "On n'avait jamais fait ça avant, mais on a la chance d'avoir des instrumentistes de haut niveau dans le groupe ». Les musiciens baroques s'attèlent à la tâche et finissent par sortir une version entièrement acoustique de l'EP.

Matahari, reine des espionnes devenue musicale

"C'était une belle manière de revisiter ces morceaux, et pour nous, c'était hyper productif : ça nous a fait progresser », se souvient le fondateur du groupe. D'autant que L'Impératrice aime prendre son temps. "On a sorti quatre EP avant cet album. On veut être sûrs d'avoir les bonnes idées avant de sortir quoi que ce soit », défend-il en guise de prélude à Matahari, plus dansant et incisif que ses prédécesseurs, plus pop aussi, malgré une façade sombre. La nuit y est omniprésente, dans sa version la plus lumineuse et festive. "On tend aussi vers plus de chanson dans cet album », décrit Charles de Boisseguin, après la sortie de deux singles révélateurs, "Là-haut » et "Matahari » - du nom de la courtisane et espionne néerlandaise Mata Hari.

Mais l'arbre généalogique de L'Impératrice reste celui de l'union entre une french touch bien sentie et des rythmiques exotico-disco. "C'est notre essence d'avoir cet héritage, sans celui-ci, il nous serait impossible de composer. Toutes ces influences qu'on digère nous permettent d'apporter notre pierre à l'édifice : il a fallu d'abord aimer la musique qui existait déjà avant d'en faire », relate sans gêne Hagni, le claviériste.

La loi martiale de l'Impératrice est immuable : un son qui ondule comme la nuée sur la piste de danse et derrière lui, six musiciens en phase. "On est un groupe désormais, si l'un d'entre nous partait, ce ne serait plus la même chose. Et jouer ensemble, c'est tout l'intérêt de cette musique qui veut partager une énergie. Les moments où on se regarde et où on joue ensemble, ça crée de la magie ». Un principe souverain rafraichissant à l'heure des idylles musicales solitaires. Les six font la paire.

 

L'album Matahari sortira le 2 mars 2018. Le groupe sera aux Nuits botanique le 1er mai.

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