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Salvatore Adamo : « Peut-être que continuer à chanter est une forme de coquetterie »

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Salvatore Adamo livre avec Si vous saviez , un album  sans nostalgie, empli de tendres souvenirs et habité d’une élégance de velours qui résiste si bien à l’épreuve de la modernité. Rencontre autour de l’album, de la séduction, des migrants et des technologies.

Salvatore Adamo reçoit chez lui. On y est accueilli avec bienveillance et élégance par son épouse et ses deux chiens.  Que doit encore prouver un homme qui a tant vendu et connu tant de succès ? Quels thèmes éveillent encore sa plume ? Peut-on se renouveler après tant et tant de chansons et d’albums ? Si Vous Saviez apporte toutes ces réponses. Clément Ducol, le compagnon de Camille (présente sur le joli du « Juste un je t’aime », a produit un album qui mélange subtilement classique et modernité. Sans révolutionner son genre, Salvatore Adamo nous parle de notre époque avec un regard bienveillant et se penche sur ses souvenirs. Sans nostalgie mais avec une tendresse qui confine à l’élégance.

Cette capacité à se renouveler sans se trahir a permis à Salvatore Adamo de ne jamais être le chanteur ringard dont on vient se moquer. « Depuis une quinzaine d’années, je vois mon public rajeunir. J’ai cru au départ qu’il venait au second degré. Pour rigoler un petit coup mais je me suis rendu compte que non, ils connaissaient vraiment les chansons et y adhéraient. Sur « Je te chanterai la chanson », je m’adresse à la nouvelle génération. J’avais l’impression qu’il y avait un malentendu entre mes chansons et mon image. Que si certaines chansons peuvent sembler à l’eau de rose ou un peu fleur bleue, je ne vis pas sur mon petit nuage et j’ai conscience du monde qui nous entoure ». Ce constant éveil, Salvatore Adamo l’entretient par une curiosité et une fraicheur de jeune homme. Sur « Nu », il aborde les questions des nouvelles technologies sans la moindre nostalgie : «  j’ai peu d’aptitudes face aux technologies. J’ai quelques petits chemins que j’arrive à suivre pour aller sur Youtube ou Internet ».

Salvatore Adamo
Salvatore Adamo, un homme qui aime vivre avec son temps. Sans aucune nostalgie. © Lara Herbinia

Des technologies qui ont profondément changer le monde de la musique. L’homme qui a connu l’âge d’or du disque ne balaye pas la nouveauté d’une main passéiste. « Je ne sais pas où ces changements vont mener. C’est difficile à admettre que des centaines de chansons peuvent se retrouver sur une clé USB. Que tout soit accessible en streaming. Tout le travail graphique autour des pochettes, de l’objet se perd mais que dire ? Le monde avance. C’est comme ça. Des écoles aux USA ont décidé de ne plus apprendre à écrire à la main. Sur le coup j’étais choqué puis je me suis dit qu’il y a des milliers d’années on écrivait bien sur des pierres. Le progrès est normal mais ces 40 dernières années tout s’est accéléré de manière incroyable ». Au point que la magie de la musique s’en aille ? « Non parce qu’on crée pareillement. C’est la diffusion qui pose problème pour moi mais les jeunes doivent trouver ça génial et accessible. Je n’arrive pas à trancher si c’est un bien ou un mal ».

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On ne permettrait plus « Monsieur »…

Ces dernières décennies, le changement a aussi concerné les mœurs. Dans une génération #Metoo, Salvatore Adamo avoue qu’un classique comme « Vous permettez monsieur ? » ne pourrait plus sortir aujourd’hui. « Je me suis fait un jour remettre à ma place par une journaliste très féministe chez Laurent Ruquier. Je n’étais hélas pas là mais elle avait critiqué la chanson en estimant qu’il était malvenu d’utiliser une expression comme « j’emprunte votre fille ». Cette chanson, c’est de l’humour et s’il faut se mettre à expliquer l’humour, ça devient compliqué. Mais c’est clair qu’aujourd’hui, je ne l’écrirais plus car le contexte n’est plus le même. Fin des années 50, on ne pouvait pas inviter une jeune fille italienne sans demander l’autorisation à son père. C’était une réalité». Une autre réalité est qu’il faut à présent veiller au sens de chacun de ses mots. « Dans la chanson Si vous Saviez, j’ai beaucoup hésité et j’ai changé la fin d’une strophe : « alors je garde tout pour moi, n’insistez pas n’insistez pas » en « alors je garde tout pour moi, jusqu’à demain ou une autre fois ». Je trouvais ça plus drôle mais on m’a fait comprendre que ça pourrait être mal interprété. Je suis totalement solidaire et sans la moindre nuance des victimes de harcèlement. J’espère juste que le jeu de la séduction, du premier regard et du premier sourire, restera possible ».

On ne peut condamner les gens de vouloir fuir un pays pour une vie meilleure.

Selon sa maison de disques, Salvatore Adamo est le recordman des ventes d’albums avec plus de 100 millions de copies écoulées au compteur. L’homme n’a cependant pas vraiment changé et garde dans son cœur et ses chansons le souvenir de son enfance d’enfant immigré dans les baraquements de mineurs. Ces racines lui donnent un regard particulier et ému sur les questions de migrations qui secouent la Belgique et l’Europe. « J’ai été touché il y a 3 ou 4 ans de la façon dont les gens de Lampedusa ont accueilli les migrants. On oublie souvent la douleur que représente la migration. On ne migre pas par fantaisie. Mon père a migré pour fuir la misère. Aujourd’hui, les migrants risquent leur vie pour fuir la mort. Je comprends qu’on ne puisse pas accueillir tout le monde mais on doit accueillir les gens qui risquent la torture ou la mort chez eux. On ne peut condamner les gens de vouloir fuir un pays pour une vie meilleure. C’est l’histoire de l’humanité. Et s’il n’y a pas cette solidarité entre humains, ça nécessite une réaction dans le sens de l’accueil ».

Salvatore Adamo
© Lara Herbinia

La main de son père, la bonté de sa mère

Dans Racine, la chanson qui ferme l’album, Salvatore Adamo y chante que « Vivre avec les rois ne sert à rien ». Cette distance face au succès qui peut brûler, le chanteur le doit tant à l’humilité que lui a léguée ses parents. « Je n’oublierai jamais la main de mon père sur mon épaule. Il m’a mis sur des rails que je ne pourrai jamais quitter. Il a été déterminant. Mon père est parti très tôt, à 46 ans. Il a été le seul à me dicter des choix de carrière. Ma maman, elle m’a toujours soutenu. Elle me disait : « mon fils, je ne te vois plus mais je comprends ». De ce « je comprends », j’en ai abusé. Comme tous les enfants. Il n’y avait aucun reproche mais la tendresse de ma mère était indescriptible ». Un amour que l’on retrouve dans « Ma Mère », un des plus beaux morceaux de l’album.

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De son propre aveu, Salvatore Adamo n’a pas été le père qu’il aurait aimé être. « J’ai des reproches à me faire. À moi et aux gens qui m’ont entouré. J’ai adoré la folie du Japon. J’y suis allé 38 fois  mais avec le recul j’aurais pu y rester moins longtemps et plus profiter de mes enfants. J’ai même cru un moment que mes enfants puissent m’en vouloir mais de ce côté je suis rassuré ». C’est qu’aujourd’hui ses enfants tracent leur vie avec succès. Et on fait de Salvatore papa, un Adamo papy. Un nouveau rôle qu’il prend à cœur : « je suis à nouveau grand père depuis quelques mois. Mes petits-enfants vivent à Londres donc je ne les vois pas comme je le voudrais mais j’y vais au moins une fois par mois. Mon épouse y va, elle, bien plus souvent ».

S’arrêter n’est pas une option.

C’est que Salvatore Adamo ne compte pas s’arrêter de chanter. « J’ai encore une centaine de chansons d’avance. Je me dis que je n’aurai jamais le temps de les chanter. Je pense donc à les donner. Il y a des émotions que je n’ai pas encore pu exprimer. J’aime ce que je fais. Chanter,  c’est ma façon d’exprimer. Ma chance en tant que timide est d’avoir trouvé la chanson pour le faire. Et puis, peut-être suis-je moins modeste qu’on ne le croit et que durer est une forme de coquetterie ».

Et si un jour, il venait à donner ses textes pour qu’ils soient chantés par d’autres, il cite spontanément Renan Luce en quoi il se retrouve beaucoup. « Et une jeune chanteuse, Audrey, vue à The Voice France. J’avais une chanson pour elle mais je n’ai pas osé lui envoyer ». Humilité quand ça vous tient, ça ne vous lâche pas.

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