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Gogo Penguin, sublime porte d'entrée sur le jazz

Gogo Penguin se produira bientôt à Bruxelles. | © ©Linda Bujoli

Musique

Tout près des étoiles, le trio de Manchester sort un quatrième album qui tend toujours les bras à ceux qui n'ont pas encore osé s'ouvrir au jazz. Et s'il ne suscite pas leur épiphanie par la musique, il le fera peut-être au cinéma.

 

C'est une simple note, une corde frappée, la répétition menant à l'attente. Puis, plus dramatique, s'y superpose une nouvelle ligne. La musique se fait cinéma. Le caisson de l'oreille fait vibrer la phrase musicale comme pour le décollage d'une fusée, un moment suspendu dans le temps, dans l'air, où tout peut arriver. Une prière, c'est ça.

A Humdrum Star, le quatrième album de Gogo Penguin, démarre comme un film de Christopher Nolan - Interstellar, mettons. De manière assez fascinante, on le sait, on le sent, l'opus va s'inscrire dans la lignée des trois précédents : empreint d'une gravité pressée et d'une mélancolie certaine, servies par un trio toujours plus expert dans la conception d'un jazz hybride, à mi-chemin entre des compositions classiques ultra-mélodieuses, une virtuosité presque électronique et un groove énervé. Le groupe prend le bouteille, en même temps que du galon, en réussisant la prouesse de ne rien prendre du côté des chevilles : A Humdrum Star ne saura, une fois de plus, manquer de prendre par la main ceux intrigués par ses mélodies narratives et sa rythmique complexe. Et c'est tout le bien qu'on souhaite à ces derniers.

A Humdrum Star, nouvel album de Gogo Penguin.

Car Gogo Penguin n'est est pas à sa première révélation jazz. Formidable porte d'entrée vers ce genre abscons pour beaucoup, le groupe mancunien semble être à l'origine de bien des initiations musicales. Se glisser dans leur discographie, c'est prendre le risque de tomber dans le délicieux piège d'une "nouvelle » scène jazz bâtarde, en plein essor - BadBadNotGood, Kamasi Washington, Yussef Kamaal, Mammal Hands, et chez nous, les Belges de STUFF., SCHNTZL ou encore Glass Museum -, et par la même occasion de (re)découvrir les classiques qui ont fait ses grandes heures. Gogo Penguin débroussaille, et pour le reste, on se fie juste à son instinct.

On voulait simplement faire la musique qu'on voulait entendre. Si quelqu'un l'avait déjà faite, on ne s'y serait probablement pas mis : on aurait acheté son album chez un disquaire et ça nous aurait évité pas mal d'efforts.

"Je pense que c'est une bonne chose d'être ce groupe. Il a fallu tellement de chassés-croisés pour que j'y arrive, personnellement : chasser le groove chez un artiste drum'n'bass en club, décortiquer les samples d'un morceau de hip-hop... C'est ainsi qu'on remonte habituellement à la source, qui est le jazz. Être ce véhicule pour d'autres, c'est super », hausse des épaules Rob Turner, métronome joliment détraqué du groupe. Rien n'était pourtant prémédité, à en croire Nick Blacka, le contrebassiste dont on lit immédiatement les origines britanniques sur les traits : "Je pense qu'au fond, on voulait simplement faire la musique qu'on voulait entendre. Si quelqu'un l'avait déjà faite, on ne s'y serait probablement pas mis : on aurait acheté son album chez un disquaire et ça nous aurait évité pas mal d'efforts. Mais à cette époque, on avait une idée très claire de ce qu'on voulait comme son, de ce qu'on voulait faire de nos instruments, de quelle belle manière ils pouvaient interragir - la manière dont ils le font depuis des centaines d'années. On voulait que ce soit plus agressif, plus sautillant... Il s'agissait juste de se réunir pour donner naissance à ce son qui n'existait alors pas vraiment ».

Manchester, la pluie et la vie

Si la nouvelle scène jazz ne s'est pas bâtie en un jour, les deux musiciens, avec le pianiste Chris Illingworth, en font indéniablement partie. Et comme à la belle époque de l'Haçienda, l'impulsion vient, entre autres, de "Madchester ». Y ont grandi les membres de Joy Division, les Happy Mondays ou encore les Chemical Brothers, party harders sublimes de sons touche-à-tout. "De très bonnes choses viennent de Manchester », confirme Rob Turner, le batteur du trio. Il raconte alors avec affection la petite ville grouillante, sa faune créative et ses loyers peu chers d'alors, et toujours un peu d'aujourd'hui. "Chaque bar avait un à deux soirs de concerts par semaine, des clubs qui jouaient du jazz six jours sur sept... Les gens se réunissaient pour manger des crumpets et écouter de la musique. Il y avait une atmosphère très festive, beaucoup de fêtes underground, des performances dans des maisons... Les gens se rencontraient et on échangeait tout le temps de nouvelles idées », se souvient-il.

"Pour notre génération, ça a eu une grande importance. Si on le voulait, on pouvait jouer tous les soirs à Manchester », ajoute Nick Blacka, avant que les deux ne rappellent qu'en Angleterre aussi, les choses changent. "Manchester devient comme une seconde capitale, avec beaucoup d'investissements gouvernementaux, et de nombreuses salles de concerts qui disparaissent. C'était ce qui était le plus important, pourtant : un tas de lieux où jouer ». "Ce n'est pas encore la catastrophe, mais on a peur », complète le bassiste.

Une étoile qui ronronne

Peu étonnant que dans un paysage musical où la course à l'argent obscurcit désormais les esprits et le tableau, A Humdrum Star se tourne vers notre astre le plus brûlant et l'espace, immense, qui fait tout paraitre ridicule. Le titre du quatrième album est inspiré d'une citation de Carl Sagan, fameux astronome américain à l'origine d'une série documentaire mythique baptisée Cosmos. Non pas sa plus célèbre, qui fait référence à ce "petit point bleu pâle » qu'est notre planète terre, mais celle qu'il fait du soleil : "une étoile ronronnante ». "Nous vivons sur une planète insignifiante gravitant autour d’une étoile banale perdue au sein d’une galaxie abandonnée dans un coin d’un univers comptant plus de galaxies que d’êtres humains », cite calmement Nick Blacka. "Quand on s'est mis à travailler sur cet album, on a adopté cette idée de contempler les choses d'un point de vue différent. Au jour le jour, on a tendance à oublier qu'on est ces petites choses insignifiantes sur un caillou à la dérive. Et en même temps, il y a quelque chose de significatif qui se passe sur cette 'planète insignifiante'. Cette citation semblait réunir ces deux visions », décrypte-t-il.

Et plutôt que de tenter la création d'un nouveau corpus cohérent, le groupe a décidé de prendre la direction des rayons du soleil : multiple, fractale. Des mondes différents, et pourtant connectés, mais avec toujours ce même point commun : le tout reste interprété en live par les trois musiciens, sans l'aide d'un quelconque logiciel. Pas d'instruments électroniques, jamais - du moins pour l'instant, confie l'un des deux artistes présents - et ce malgré les accents synthétiques de la batterie et de la contrebasse sur le nouvel album. "Le challenge, c'est de parvenir à ce résultat avec des instruments classiques. Ce serait un peu trop facile de le faire autrement, parce que c'est manifestement plus compliqué de faire sonner une batterie de la sorte, comme si elle avait été programmée. C'est ça qu'on aime, plutôt que d'essayer de copier ce qui a été fait sur un ordinateur portable. C'est plus intéressant, pour nous », confie Rob Turner.

À bon Danny Boyle, salut

"C'est utile, aussi », continue Nick Blacka. "C'est comme si on était des peintres, et qu'on avait toutes les couleurs et les matériaux du monde à notre disposition : c'est paralysant. C'est difficile de prendre une décision. Alors que si on se dit qu'on n'utilise que du bleu, du vert et du rouge, c'est bien plus facile ». Ce qui n'empêche le relief des paysages de Gogo Penguin d'être incroyablement riche, même tout en nuances de gris mancunien. De là à les imaginer interpréter la bande originale de Christopher Nolan, il n'y avait donc qu'un pas. Franchi, ou presque, avec Koyaanisqatsi, un documentaire classé réinterprété musicalement par le groupe, en live.

©Linda Bujoli

Alors, "réaliser la bande sonore d'un film, c'est définitivement quelque chose qu'on aimerait faire après ça ». Et "il se pourrait qu'on ait des opportunités, mais il faut encore qu'on en discute », confesse l'un des musiciens, avant de jeter la clef de ce projet encore secret. En attendant, ils se surprennent à rêver de Kubrick ou, plus réaliste, de Danny Boyle. "Ce serait fantastique, ça resterait une production de notre coin ». Même si, définitivement, what happens in Manchester doesn't stay in Manchester. Et heureusement.

 

Gogo Penguin vient de sortir son 4ème album A Humdrum Star sur le label Blue Note Records. Le groupe jouera le 10 mars à l'Ancienne Belgique.

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