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Juicy : Hip-hop sexiste et R’n’B féministe, même combat

Sasha Vovk (à gauche) et Julie Rens (à droite). | © Guillaume Kayacan

Musique

Chanteuses de jazz le jour, rappeuses insolentes la nuit, Julie Rens et Sasha Vovk célèbrent dans Juicy un hip-hop joyeusement œstrogené qui n’a pas honte de dire son nom.

 

Où sont les vestes en faux vison ? Les créoles et les casquettes à l’envers ? Le rouge des lèvres incendiaire ? Pas sur Julie Rens et Sasha Vovk, débarassées de leurs costumes de scène, accoudées à une table du bar du Botanique et impatientes de recevoir leur croque-monsieur. Parce que la vraie vie ressemble à ça : des yeux un peu fatigués et l’estomac dans les talons d’avoir travaillé sans compter, ni les heures de sommeil ni celles qui les séparent d’un petit déjeuner englouti à la va-vite. C’est que les deux musiciennes ont connu la discipline du conservatoire et bien des concerts déjà : près de 250 avec Juicy, la formation qu’elles ont montée à deux, en parallèle de leurs groupes passés ou présents, Oton et Oyster Node.

Blagueuses professionnelles

Et puis, on l’avait déjà compris, elles partagent peu de la belle arrogance de leurs personnages de rappeuses, insolentes et misandres, qui s’affichent Juicy. D’ailleurs, aucune des deux ne s’en cache : le duo avait commencé comme une blague grasse, légèrement malfaisante, et clownesque par essence. C’est une proposition excitante qui a mis le feu au poudre : un ami commun qui leur propose un intermède musical sur le thème de l’inconfort. Alors, va pour le hip-hop et cinq morceaux aux « textes inconfortables, dans le sens qu’ils sont sexistes », raconte Sasha Vovk. Mais singer les chœurs du mâle s’est avéré bien trop amusant pour s’arrêter là. « Après cette soirée, on nous a redemandé de jouer dans des bars, des salles… », se souvient son acolyte, et plusieurs centaines de dates plus tard, Juicy est devenu « une blague, mais une blague organisée ».

©A$IAN ROCKY

Sauf qu’après les reprises et les cafés de la capitale, ce sont les grandes salles et les festivals bruxellois qui se les arrachent. Si « les bars se prêtaient bien aux reprises, c’était idéal pour faire la fête », débute la voix d’Oyster Node, « on avait envie de profiter des vraies salles pour jouer avec nos compos », complète sa siamoise. Et donner libre cours à un humour radical et joyeusement émasculateur, à l’opposé des clichés du hip-hop, n’est pas sans leur déplaire. De même que s’improviser femmes-orchestres, à la guitare et au clavier comme au four et au moulin, la main de l’une enjambant celle de l’autre sur un instrument, au beau milieu d’un morceau. Les lives de Juicy, « c‘est un peu comme une chorégraphie », explique Julie Rens.

Femmes du hip-hop, mais pas hip-hop de femmes

Croire le r’n’b œstrogené disparu en même temps que Mary J. Blidge serait se tromper, selon la paire. Mais pour décrire leur engouement, les salles préfèrent parler de « hip-hop féminin », un drôle de terme qui ne fait qu’annoncer une évidence : oui, Juicy compte bien deux filles – et alors ? « Je trouve ça un peu bête qu’à chaque fois qu’il y ait un groupe de filles, on soit obligé de le préciser, comme si c’était incroyable que des meufs fassent de la musique », déplore Julie. Autant parler directement de « hip-hop féministe » alors, si c’est là qu’on voulait en venir. « On est féministes dans le vrai sens étymologique du terme : on est pour l’égalité hommes-femmes », ajoute-t-elle, avec précaution néanmoins.

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Et si le clip de « Count our fingers twice » en propose une vision exagérée, leur disque à venir est très clair à ce sujet : « On revendique vraiment notre position de femmes dans l’écriture », pose Julie Rens. Sa partenaire résonne : « Dans ce premier EP, on a vraiment voulu renverser les codes d’un hip-hop traditionnellement machiste. Notre premier titre, on l’a choisi pour faire cette transition nette entre les covers et ce que nous on voulait faire ».

Alors, pour se jouer des codes tout en les renversant, les deux jeunes femmes ont adopté des avatars musclés, prêts à en découdre sur scène. « Ces personnages de gangsters nous permettent de faire ce qu’on n’aurait jamais pu faire dans d’autres projets », confesse Sasha Vovk avec plaisir. Car ne pas coller aux étiquettes féminines que les critiques musicales aiment à coller est un véritable bonheur. Féminité, sensibilité ? À quoi bon, quand elles ne correspondent qu’à un aspect de leur personnalité. Julie Rens balance : « On n’a pas à être des fifilles qu’il faut trouver belles. C’est un projet hyper-décomplexant, qui nous procure une énergie complètement différente ».

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Et les deux artistes de signer leurs shootings photos d’un geste éloquent. « Ovary power », peut on lire sur ces signes de la main, contre leur bassin. Et de la force, du pouvoir, il en faudra si le succès continue à s’inviter à leurs concerts : Juicy affiche plusieurs dates complètes, en plus d’être célébrées comme les nouvelles coqueluches de la capitale. De la sagesse, aussi : « Le succès, on ne peut pas s’y préparer. Mais le plus important pour nous reste d’avoir musicalement une base super solide », professe Julie Rens, avant d’ajouter, « avoir 10 000 followers en plus sur Instagram, ce n’est pas notre but ». De quoi défoncer les portes de la notoriété avec la drôle d’audace et la simplicité sous couverture qui caractérise ces deux acharnées.

 

Cast a Spell, le premier EP de Juicy sortira le 23 mars, en même temps qu’une date sold out au Beursschouwburg. La veille, elle en donneront un avant-goût à l’AB Club, également complet. Elles feront ensuite les premières parties d’Angèle à la Ferme du Biéreau, au Reflektor et au Splendid de Paris, entre autres, avant de jouer aux Nuits Bota le 6 mai.

 

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