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Sabam Awards : Le jazz belge est-il misogyne ?

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Musique

Année après année, le jury 100% masculin des Sabam Jazz Awards n’a récompensé que des hommes. Un magazine spécialisé dénonce « une volonté ».

 

2010 : aucune gagnante. En 2011, pas plus. 2012, nada. Toujours aucune à l’horizon en 2013. 2014, 2015, 2016, 2017 : toutes ces années, pas une seule musicienne n’a figuré au palmarès final des Sabam Jazz Awards, la récompense dédiée à la scène emblématique de la culture belge. Décerné depuis 2010, le prix distingue un – ou une – artiste de jazz et lui octroie une aide financière afin de « contribuer activement à [sa] carrière ».

En creusant les annonces, l’on découvre également qu’année après année, le jury n’est composé que d’hommes, vraisemblablement toujours les mêmes. Un curieux hasard. Mais lorsqu’on remonte à l’origine de chaque reconnaissance musicale, force est de constater que la sélection est toujours, elle aussi, 100% masculine. En 2018 encore, la Sabam n’a annoncé que des musiciens en compétition : les artistes « confirmés » Jozef Dumoulin, Robin Verheyen, Ben Sluijs, Teun Verbruggen et Tuur Florizoone et les jeunes talents – mâles – Thijs Troch, Niels Van Heertum, Gilles Vandecaveye, Elias Devoldere, Rob Banken et Hendrik Lasure. C’est d’ores et déjà une évidende : cette année, le jazz belge ne couronnera pas de femme, qu’elle soit une musicienne accomplie ou une jeune pousse.

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C’est quoi ce bazar ?

Un état de fait qui a le don d’agacer Jazz Around, l’unique magazine francophone de la scène belge. Dans un communiqué sur sa page Facebook, la publication s’indigne : « Après la controverse consécutive à la désignation du nouveau directeur du théâtre Les Tanneurs, et celle du Belgian Art Prize qui vient de publier sa ‘shortlist’ de quatre artistes plasticiens, tous mâles, la SABAM ajoute une couche discriminatoire supplémentaire et assez violente contre les musiciennes de jazz », y dénonce-t-on, avant d’expliquer : « Après une petite recherche, il faut bien constater qu’il s’agit là d’une volonté : le prix a été créé en 2010, et depuis lors, aucune femme n’a été choisie dans aucune des deux catégories ».

Vous ne pensez pas qu’une femme puisse réfléchir, composer, avoir des projets, des groupes, en leader… filer sur les routes et proposer sa musique ?

L’occasion pour le magazine de rappeler qu’il n’a jamais « pu » participer au comité des jurés. « Sollicité pour rejoindre le jury, au moment de la création de ces ‘awards’, notre demande de transparence sur le règlement d’ordre intérieur du prix a essuyé un refus, dont nous avons pris acte », explique et suggère Jazz Around. L’opportunité, aussi, de repartager la carte blanche de la musicienne Joëlle Léandre, qui s’insurgeait déjà en 2017 de l’absence de femmes aux Victoires du Jazz françaises. « Le Jazz ne s’est pas arrêté en 1950 », écrivait-elle alors. « Certains et certaines osent, proposent, provoquent et se questionnent en terme de formes, de structures, d’instrumentation, de rythmes et de timbres… (…) Le Jazz n’a été que rencontres, risque et aventure. C’est quoi ce bazar ? pense-t-on en voyant et en lisant ces résultats. Vous ne pensez pas qu’une femme puisse réfléchir, composer, avoir des projets, des groupes, en leader… filer sur les routes et proposer sa musique ? Mais où en est-on ? »

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Pour expliquer l’invisibilisation des artistes féminines, l’industrie musicale, belge comme internationale, argumente bien souvent en pointant leur absence, pure et dure : aucune femme, ou presque, ne navigue « malheureusement » dans ces scènes musicales, se dit-on. Si le manque d’initiative et une certaine ignorance à ce sujet ont déjà pu être démontrés, il semble essentiel de prendre le problème dans l’autre sens : comment espère-t-on que de jeunes musiciennes persévèrent à un niveau professionnel, si elles ne disposent d’aucun modèle – féminin ? Et comment ces mêmes potentiels modèles peuvent-elles elles-mêmes subsister dans la scène, ici jazz, sans bénéficier d’aucune visibilité ou d’aide financière, notamment allouée à travers ces récompenses ? Dans le cas des Sabam Awards, on parle en effet de deux prix qui s’échangent en « monnaies espèces et trébuchantes » – dixit la Sabam : 10 000 et 5 000 euros pour les lauréats. Une somme conséquente qui doit servir « à financer les étapes ultérieures de leur carrière ». Le serpent se mord la queue et l’histoire se solde par un CQFD.

« Errare humanum est, perseverare diabolicum », titrait Jazz Around. Reste à voir si 2019 donnera raison, ou tort, à la maxime.

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