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Aretha Franklin, divine diva de la soul

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Au temps de sa splendeur, dans les années 1970. Aretha Franklin est morte le 16 août à Détroit, où elle vivait. | © Sam Emerson.

Musique

Elle avait tout vécu, les drames et les honneurs. À 76 ans, le cancer a éteint sa voix. « Respect » pour la grande dame

Rien n’aurait pu la changer, et elle en était fière : « Les gens sont très gentils de me demander des autographes, mais je n’ai pas la tête qui tourne pour autant. Je ne me sens pas différente de ce que j’étais auparavant », expliquait Aretha Franklin, en 1968, en recevant le premier des 18 Grammy Awards qui allaient jalonner sa carrière. À 26 ans, sa reprise triomphale de « Respect », une chanson d’Otis Redding, venait de lui valoir un surnom qui avait valeur de titre de noblesse, et dont personne ne parviendrait à la déposséder : « Queen of Soul ». Ou « Lady Soul », tout simplement.

Au moment de son sacre, elle a déjà vécu cent vies. Née en 1942 à Memphis, dans le Tennessee, elle a grandi dans la musique, pour la musique. Son père, le révérend Clarence LaVaughn Franklin, est un pasteur baptiste dont les sermons, célèbres dans les ghettos noirs, sont édités par la marque de disques de Howlin’ Wolf, Chuck Berry et Muddy Waters. Dans le quartier miséreux de Détroit (Michigan) où il s’est établi en 1946, ses homélies sont agrémentées de gospels qu’interprète le chœur de la New Bethel Baptist Church, son sanctuaire. Aretha en fait partie avec ses sœurs et frères. Elle avait 5 ans lorsqu’elle a commencé à chanter, juchée sur une caisse face aux fidèles, et à jouer du piano. Drôle de prédicateur, d’ailleurs, que ce père auquel elle vouera jusqu’au bout une admiration inconditionnelle : sa foi profonde ne l’empêche ni de fréquenter le gratin du jazz et du rhythm and blues (Duke Ellington, Art Tatum, Mahalia Jackson et Sam Cooke comptent parmi ses proches), ni de militer pour les droits civiques des Noirs (Martin Luther King habite chez lui quand il est de passage à Détroit), ni de fumer des pétards (il écope d’une peine de prison pour détention de marijuana), ni d’être un trousseur de jupons impénitent, pas trop regardant sur l’âge de ses conquêtes (il fait même un enfant à l’une de ses ouailles, une adolescente de 12 ans)… Lassée de ses frasques, sa femme, Barbara Siggers, elle aussi chanteuse de gospel, l’a quitté six années après la naissance d’Aretha, le laissant se débrouiller seul avec elle et leurs autres gosses. Lorsqu’elle meurt, en 1952, Aretha, qui a 10 ans, lui a succédé comme soliste à l’église. Chaque fois que le pasteur – payé 4 000 dollars par prêche – part en tournée évangélique, la fillette l’accompagne.

Avant ses 13 ans, elle met au monde son premier fils

Le fantasque révérend lui a très tôt transmis sa passion du chant et sa ferveur religieuse, mais aussi sa conception étonnamment souple de la morale amoureuse. Deux mois avant de fêter son 13e anniversaire, en janvier 1955, Aretha donne le jour à un petit garçon, lui aussi prénommé Clarence, dont le père est un de ses copains de lycée. L’année suivante, à 14 ans, elle enregistre son premier disque, « Songs of Faith », un album de chansons pieuses, pour un label local. En janvier 1957, deux mois avant son 15e anniversaire et deux ans presque jour pour jour après la naissance de son premier garçon, elle accouche d’un deuxième fils, Edward, dont le géniteur est un vague flirt déjà disparu de sa vie.

Peu à peu, au fil des tournées avec son père, sa réputation grandit. Sa voix de quatre octaves, d’une aisance impressionnante, fait merveille dans le répertoire religieux dont elle sait si bien magnifier l’émotion et dont elle observe si mal les préceptes. Laissant ses enfants à sa grand-mère, elle paraît décidée à ne plus se consacrer, désormais, qu’à son art. John Hammond, le talent scout qui a lancé Billie Holiday et s’apprête à révéler Bob Dylan et Bruce Springsteen, la prend sous contrat, à 18 ans, pour la puissante compagnie Columbia. Mais, sous la pression de ses employeurs, il la pousse à délaisser le gospel au profit du jazz. Sans être des échecs, ses albums se vendent mal. Aretha en tient rigueur aux responsables du label. « Ils n’ont pas mis tout leur poids derrière moi comme ils l’ont fait pour Barbra Streisand », constate-t-elle, amère. Artiste frustrée, elle est aussi une femme humiliée. Elle a, en 1961, épousé un ancien voyou devenu son imprésario, Ted White. Il se bagarre avec ses musiciens, la trompe, lui pique ses sous et, pour faire bonne mesure, lui cogne dessus. Pour supporter cet enfer, elle boit. C’est le commencement d’une addiction à l’alcool qui la rongera mentalement et la changera physiquement, et dont elle ne guérira jamais. Même la naissance d’un nouvel enfant, Ted Jr, son troisième fils, en février 1964, n’y changera rien. Et en 1968, après tant de déboires conjugaux, elle n’en sera pas moins désespérée lorsque sa rivale sur la scène soul, Bettye LaVette, lui fauchera son peu reluisant mari.

En 1968, elle chante aux obsèques de Martin Luther King

Sur le plan artistique, heureusement, tout bascule fin 1966. Quittant Columbia, Aretha passe chez Atlantic, le label de Ray Charles, où elle trouve sa vraie voie : la soul music, à la croisée du gospel et du rhythm and blues. Elle excelle dans ce détournement profane et ludique du répertoire sacré, où l’exaltation charnelle prend le pas sur la sublimation mystique. Tout de suite, le succès est là, foudroyant, relayé dans le monde entier. Les tubes s’enchaînent : « I Never Loved a Man (the Way I Love You) », « Good to Me as I Am to You » et, surtout, cet extraordinaire « Respect » qu’elle transforme, avec une énergie sidérante, un humour prodigieux et un feeling irrésistible, en hymne sensuel et joyeux pour l’égalité des peuples et des sexes.

Jamais Lady Soul ne déviera de sa route royale. Les rigoristes auront beau jeu de lui reprocher ses concessions à la musiquette disco et à la variété, ou son goût pour les duos parfois improbables (avec Frank Sinatra, Stevie Wonder, James Brown, Keith Richards, George Michael, Elton John, Céline Dion, Mariah Carey et bien d’autres). Ce qui importe, c’est la chaleur de sa voix, l’ampleur de son timbre, la générosité de son exubérance. Elle peut tout se permettre : arriver en retard à ses concerts, exhiber les tenues les plus extravagantes (robe moulante lamée, étole de vison ou boubou imprimé) et les coiffures les plus dissemblables (choucroute laquée, chignon strict ou décoloration blonde), prendre ou perdre une quinzaine de kilos entre deux prestations. Dès qu’elle chante, et quoi qu’elle chante, la magie opère.
Elle enregistrera au total 42 albums studio et vendra plus de 75 millions de disques. Elle sera la première artiste noire à dépasser Elvis Presley dans les charts, et la première femme à entrer au Rock & Roll Hall of Fame sur Hollywood Boulevard. Elle chantera en 1968 aux obsèques de Martin Luther King, et en 2009 à la cérémonie d’investiture de Barack Obama.

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 Elle a un quatrième fils, Kecalf, en 1970, avec un certain Ken Cunningham, organisateur de ses tournées. En 1977, elle tombe tellement amoureuse de l’acteur Glynn Turman qu’elle tient, au grand dam de ses fans, à interrompre un concert au Palais des Sports de Paris pour lire avec lui, en français, un interminable extrait de Cyrano de Bergerac. Il devient son second mari l’année suivante, et ils s’installent ensemble en Californie. Mais à leur séparation, en 1984, la fille du pasteur Franklin revient vivre à Détroit, définitivement son port d’ancrage. Une façon d’honorer la mémoire de son père, mort au bout de cinq années de coma après avoir été blessé par des cambrioleurs. Elle ne quittera plus le quartier noir de son enfance, distribuant son argent aux plus démunis et multipliant les participations bénévoles à des spectacles de charité.
Elle continue aussi de se produire sur les scènes les plus prestigieuses du pays. Et si elle ne chante pas plus souvent en Europe, où chacune de ses apparitions est acclamée, c’est uniquement parce que l’avion la terrifie. « J’ai un programme pour maîtriser ma peur, raconte-t-elle. Il s’agit de se rendre régulièrement à l’aéroport, de regarder les avions atterrir et décoller, d’aller au guichet pour s’habituer à l’idée de partir. » Rien à faire, ça ne marche pas. Alors, plutôt que voyager, Aretha prépare à manger pour ses amants et ses amis, regarde des séries sentimentales à la télé, va pêcher à la ligne le jour et danser dans les boîtes la nuit. « À la maison, explique-t-elle en 1992, je cuisine et je fais la lessive comme n’importe quelle ménagère. La seule chose que je ne fais pas, c’est laver les vitres. »

Décrite comme « une accro au sexe » par son biographe

En 2011, alors qu’elle se sait déjà atteinte par le cancer du pancréas qui va l’emporter sept ans plus tard, Aretha annonce son prochain mariage avec William Wilkerson, son compagnon depuis plusieurs années. Mais la cérémonie, prévue pour l’été  2012, sera annulée : « Will et moi avons jugé que nous allions un peu vite en besogne et qu’il y avait un certain nombre de choses qui n’avaient pas été prises sérieusement en considération. » Pas question d’avouer son penchant pour les effusions amoureuses : elle oblige un biographe à réécrire les chapitres d’un livre où il la dépeignait comme « une accro au sexe » et, quand un intervieweur fait allusion à la lascivité de sa voix, aux sous-entendus salaces de ses textes ou à l’audace de certaines de ses tenues (« Je porte des bustiers parce que j’ai de quoi les remplir », plastronne-t-elle), elle feint de s’indigner : « Vous devez me confondre avec quelqu’un d’autre. »

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Aretha Franklin, qui croyait à la providence mais pas au hasard, n’était plus reparue sur scène depuis le 7 novembre 2017. C’était au gala annuel de la fondation Elton John contre le sida. Son dernier appel à la fraternité et à l’espoir. « Freedom ! »

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