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« Au Baccara » : Les poètes d’Odezenne nous reviennent avec une claque bluffante et exaltée

odezenne au baccara

Alix, Mattia et Jacques (de gauche à droite) sont de retour. | © Edouard Nardon / Clement Pascal.

Musique

Un quatrième album qui respire la force de l’âge.

Après Dolziger Str.2 (2015), leur précédente création qui jetait déjà les prémices de cette nouvelle série de titres, notamment avec l’intense « Souffle le vent », les Bordelais d’Odezenne sont de retour pour un nouvel album à paraître le 12 octobre, soit trois ans plus tard. Jacques, Alix et Mattia ont sorti les gros moyens pour assouvir leurs envies et perpétuer un projet musical toujours plus abouti. Le trio inclassable continue de s’éloigner du rap pour livrer des sons exigeants et délicats, soyeux pour nos oreilles. Sorte de montagnes russes desquelles on sort rassasié, Au Baccara évoque la quête amoureuse et l’insouciance, mais aussi la violence de notre monde, son désordre, et bien plus encore. Le tout avec des mots simples et justes, qui se couchent sur des sons sortis d’un autre temps, technos par-ci et raps par-là, poétiques à souhait. Inclassable, on vous dit.

Quand on fait un album, on fait comme si c’était le dernier à chaque fois. On essaie de pas rester dans notre zone de confort, d’aller là où nous emmène l’inspiration.

La vie est un jeu

Au Baccara fait directement référence au jeu de cartes du même nom même si, au commencement, il était bien question de rythmique. « ‘Au Baccara’ ça a un rapport avec le jeu oui. À la base ça vient dans le morceau ‘Au Baccara’ sur la phase ‘Oh marie marie moi, au Ba au Ba au Baccara’ parce que ça sonnait bien. Et puis, en effet, il y a ce côté ‘n’ayons pas peur de miser’. C’est un peu le jeu roi au Casino, où tu peux miser soit contre la banque soit pour toi, et miser très gros. On trouvait déjà l‘expression hyper jolie. Et en plus de ça, pour nous, ça représente une petite philosophie de vie », nous éclaire d’emblée Alix. Un quatrième opus qui sonne un peu espiègle, oui, et qui déborde d’espoir et de plaisir, tant les trois garçons paraissent de plus en plus en phase avec leur musique.

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« Tous les textes ont été écrits sur un Google Docs en même temps, en temps réel. On était côte à côte, l’un et l’autre face à son ordinateur. Alix pose un quatrain, moi j’en pose un en-dessous, il va modifier le mien, je vais modifier le sien », détaille un Jacques encore nostalgique de ces moments de création frénétique. Alix et Jacques aux paroles, et Mattia au son, c’est comme ça que fonctionne Odezenne. Et il faut avouer que ça marche plutôt bien. « Pour la création des morceaux, on se retrouvait dans le studio à Bordeaux [à 500m de la maison où ils habitent à 3] et ça déraillait souvent en petite fête, avec les potes qui passaient, et en même temps on écrivait. Mattia fabriquait des sons et nous on entendait, et direct on posait des refrains dessus. Il y avait un jeu dans lequel on se renvoyait la balle », détaille encore Alix.

Un parcours initiatique

Amis depuis 20 ans, les trois potes ont écumé les bancs d’école ensemble, d’où le pseudonyme, qui n’est autre que le nom de leur directrice au collège, madame Odezenne. Au début cataloguée comme une formation rap, la bande n’a cessé de repousser la limite entre le genre cité et la chanson pour créer un univers singulier, s’éloignant des sons bruts des débuts [sans. chantilly, 2008] pour doucement naviguer vers des textes plus affirmés et des résonances plus aiguisées [Dolziger Str. 2 en 2015]. « C’était peut-être plus facile pour nous de commencer par le rap », concèdent-ils à l’unisson. « Mattia, lui à la base c’était pas forcément son truc le rap pur, mais il a composé des gros beats pour qu’on puisse poser dessus. Puis il a commencé petit à petit à faire des expérimentations et les barrières se sont progressivement cassées. Depuis le début, on savait qu’on était dans une recherche qui allait nous emmener ailleurs. » Mis en orbite par les morceaux « Tu pu du cu » [2011] et « Je veux te baiser » [2014], deux titres aux clips hyper visuels signés Romain Winkler qui ont permis au groupe de conquérir le web, le trio explose et se fait également remarquer par des prestations scéniques survoltées. Le nom Odezenne se forge une solide réputation et les trois garçons mettent un malin plaisir à avoir la main sur tout le processus de création, de façon indépendante et sans l’emprise des gros labels. D’où la création de leur propre label, Universeul, et l’organisation d’une tournée de concerts « à la demande », en 2016, via les réseaux sociaux. Odezenne est un groupe total qui « veut tout contrôler », comme ils l’accordent volontiers.

Album à l’ancienne

Au Baccara débute par le puissant et mélancolique « Nucléaire », titre aux paroles somptueuses [« Au fond des corps un cœur qui bat ça se bat vieux / Et les nuages qui scindent le ciel un peu / Le temps qui passe, ça n’a pas d’âge ce n’est pas Dieu »] posant les bases d’un album maîtrisé qui fait aussi la part belle à nous emmener danser et incruster dans nos cerveaux des refrains et autres rythmiques entêtantes, en témoignent le planant « En L » ou le névrosé « Bébé », qui transformera obligatoirement les salles des futures dates en clubs géants . « C’est une bande originale d’enjaillement. J’ai envie de le mettre à fond, de sauter partout et de faire la fête avec mes potes. On avait jamais exprimé autant d’émotions auparavant ! », s’exclame Alix, qui avoue à demi-mot s’écouter l’album de temps en temps « juste pour le kif ». Premièrement composé et enregistré en France, ce nouveau projet d’Odezenne s’est ensuite exporté à Londres, au mythique studio Konk [le studio créé par The Kinks], pour être mixé sur bande, à l’ancienne. « Les anciennes machines donnent un son beaucoup plus authentique. Quand tu arrives le matin à Konk, il faut attendre quelques heures avant de tourner parce que tu as tous les appareils qui doivent chauffer. Je ne pense pas que beaucoup de maisons de disque nous auraient donné les moyens d’enregistrer dans ces conditions », nous explique Jacques, tout en précisant qu’ils ont dû y mettre leurs gros sous pour s’octroyer ce plaisir. Le plaisir s’écoute, s’entend, autant dans les titres de cet opus que dans les propos de nos interlocuteurs, qui semblent apaisés par rapport à leurs jeunes années.

On travaille pour que notre musique ne devienne pas la bande-son d’un clip.

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Trois titres issus de l’album ont déjà été clippés et diffusés cette année. Alix se colle à la réalisation de certains [toujours plus dans l’esprit DIY] comme pour « Nucléaire » et « Lost » tandis que « Bébé » a été confié à une réalisatrice londonienne, Laura Jayne Hodkin, mais notre trio reste toujours très près de ses objets musicaux : « On a fait des clips que je n’aurais pas envie de refaire, où la vidéo prend le pas sur la musique. Et là, sur cet album, on s’est imposé un dogme à nous et aux réalisateurs avec lesquels on travaille pour que justement notre musique ne devienne pas la bande-son d’un clip. Donc oui on surveille tout, à la réal comme à la prod », développe Alix, qui avoue prendre un plaisir inouï à les créer « même si ça prend un temps de dingue. »


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Lorsqu’on leur demande d’évoquer leurs influences, les trois copains préfèrent dire qu’ils écoutent de tout. « Avant de rentrer au studio, on a passé trois mois à ne faire qu’écouter du son : du rock, de la trap, des vieux trucs et du nouveau aussi, la musique nous fait planer. Mais nommer une ou deux influences … C’est pas qu’on ne souhaite pas répondre, mais les influences sont trop nombreuses, voilà tout », se justifie Alix. Pas d’influences nommées, mais un univers, belge de sucroît, qu’on évoque : Veence Hanao. « Veence c’est notre pote, on vient de passer deux jours avec lui ici à Bruxelles. On adore ce qu’il fait. Il est venu voir ce qu’on faisait à Bordeaux, on a eu l’occasion d’écouter ses nouveaux trucs, et ouais on a des univers qui se rapprochent à fond ». De là à créer des titres ensemble ? « Les featurings, c’est pas trop notre truc … », bottent-ils en touche. On croise tout de même les doigts pour qu’un jour, sait-on jamais, les deux entités créent quelque chose ensemble, tellement l’association paraît évidente. Sur ces mots, on vous laisse patienter encore une petite semaine pour déguster Au Baccara, album à la « musique botanique, romantique et pathétique », comme le trio bordelais aime à s’autoqualifier.

Au Baccara, disponible sur toutes les plateformes le vendredi 12 octobre.

Odezenne sera en concert dans notre capitale le mercredi 28 novembre, à l’Ancienne Belgique.

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