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Patrick Bruel : « entre Paris et Los Angeles, je veux voir grandir mes enfants »

Patrick Bruel

« On se souviendra de Mozart et des Beatles. Pas de moi. De certaines de mes chansons, peut-être. Et encore… » | © BELGA PHOTO

Musique

Depuis deux ans, le chanteur partage sa vie entre Paris et Los Angeles où vivent ses deux fils et où il a enregistré son nouvel album.

 

Peu de stars en France provoquent cette chose très étrange. Depuis dix minutes, Patrick Bruel est installé dans un restaurant chic de la capitale. Clients, serveuses, hommes d’affaires en retard à leur déjeuner, tous ont cette même réaction lorsqu’ils aperçoivent l’artiste : des yeux qui pétillent, une folle envie de dire : « Ah, c’est Patrick Bruel ! » avant de se raviser – car nous sommes entre gens de bonne éducation. Depuis presque trente ans, ce même Bruel veille toujours du coin de l’œil sur son immense popularité. Un sourire charmeur quand il le faut, un trait d’humour souvent, un coup de gueule parfois. Patrick ne passe pas inaperçu, où qu’il aille, quoi qu’il fasse. Il ne le souhaite pas vraiment, d’ailleurs, lui qui tient, pour la sortie de son nouvel album, à rencontrer les journalistes qui écrivent principalement sur la musique. Car Patrick connaît les ours des rédactions mieux que certains patrons de presse. Malin, il a toujours su repérer les bonnes personnes, au bon moment. C’est ce qui lui vaut une vraie longévité. Une vraie légitimité aussi. Lui qui fait tout, seul dans son coin, avant de dire à Sony, sa maison de disques : « Voilà, le disque terminé, vous pouvez le sortir. J’ai fait de mon mieux, à vous de faire que ça se sache ».

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Car si Bruel est toujours là, c’est parce que l’homme est un acharné. Certes, il s’est – déjà – écoulé six ans entre son précédent disque et « Ce soir on sort… ». Mais entre-temps il a enregistré un album de reprises de Barbara, donné plus d’une centaine de concerts autour de la Dame en noir. « Forcément, quand on passe près de deux ans avec une telle force créatrice, cela ne peut que changer votre propre manière d’écrire ». Façon élégante de dire que le Bruel nouveau est arrivé.

Voici donc la grande question de cette fin d’année 2018 : comment continuer à être Patrick Bruel tout en évoluant ? Alors Patrick a trouvé la solution : il raconte tout de l’homme qu’il est dans ses nouvelles chansons. En signant la majorité des textes (les amis Vianney, Pierre Lapointe, Paul Ecole ou les historiques Félix Gray et Marie-Florence Gros ont aussi donné de leur plume), Bruel se dévoile comme jamais. En grand amoureux, en homme qui a souffert et fait souffrir des femmes et qui rêve de mourir dans les bras de l’être aimé. « Oui, j’ai pu être cet homme “qui a goûté d’autres flammes”, comme l’écrit Pierre Lapointe. Mais je ne suis pas un cas isolé », se sent-il obligé de répondre immédiatement quand on l’interroge sur les déclarations enflammées qu’il fait à la gent féminine.

« Si ce n’était pas mes enfants et que je les rencontrais, j’aurais envie de devenir leur ami »

Il n’empêche, Patrick est l’un des hommes les plus convoités de France, lui qui partage désormais sa vie entre Paris et Los Angeles. « Je n’ai pas quitté la France. Mes enfants ont déménagé à Los Angeles avec Amanda [Sthers, leur mère, son ex-épouse]. Sachant qu’ils partaient, ma vie devenait partagée entre la France et les Etats-Unis. J’y passe entre trois et quatre semaines tous les deux mois. J’aime la vie là-bas, j’aime leur vie là-bas, et cette expérience leur fait le plus grand bien ». Véritable mère juive, il ne s’est pas opposé à leur départ. Au contraire. « Si j’avais dit non, Amanda, eux et moi l’aurions regretté. Depuis deux ans, j’ai des enfants encore plus épanouis, qui ont une nouvelle relation aux autres, qui sont totalement bilingues, qui ont un nouveau rapport au temps. C’est une jolie étape pour nous tous ».

Patrick Bruel
©  BELGA PHOTO VIRGINIE LEFOUR

Et Patrick, très fier, de raconter le coup de fil qu’Oscar, 14 ans alors, a passé à son équipe quand il a découvert le planning de concerts de son père pour la période 2019-2020. « Il a lui-même appelé la production pour leur dire : “Si vous voulez que mon papa voie ses enfants, il faut que vous arrêtiez de mettre des dates et notamment entre telle période et telle période.” Mon équipe était tellement émue qu’elle ne m’a même pas demandé mon avis ». Surtout, le papa poule adore la relation qu’il a avec ses kids. « On a toujours parlé de tout. Notre complicité, notre amitié, notre amour font qu’il n’y a aucun sujet écarté. Il existe une vraie confiance entre nous. Si ce n’était pas mes enfants et que je les rencontrais, j’aurais envie de devenir leur ami ».

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« Nous avons fini, mon père et moi, par avoir la grande discussion. Je l’ai fait en 2003 quand j’ai su que j’allais devenir père »

Sur son dernier disque, Patrick lève le voile sur la relation compliquée qu’il a entretenue avec Pierre, son père, qui a déserté le domicile familial alors qu’il n’avait que 1 an. Sa mère a quitté deux ans plus tard Tlemcen, son village natal en Algérie, pour venir s’installer en banlieue parisienne, au moment de l’indépendance. Dans « J’ai croisé ton fils », Patrick évoque cette absence volontaire. « Ce n’est pas une douleur, dit-il. Mais, forcément, j’aurais sans doute aimé qu’on échange plus avec mon père quand j’étais ado. Jusque dans les années 1990, nous n’avions que des contacts sporadiques. En 2002, ma mère m’accompagnait sur ma tournée d’été. Le jour du concert d’Eauze, nous prenons le temps d’aller déjeuner tous les deux à Luchon, où mon grand-père allait en cure. Je ne sais pas pourquoi, nous passons le repas à parler de mon père, à qui je n’avais pas adressé la parole depuis six ans. Quand nous remontons dans la voiture, mon équipe m’appelle : “Ton père se présente à l’entrée. Que fait-on ?” Un membre de mon staff, heureusement, le connaissait. Ma mère a cru que c’était un coup monté. Et les voilà tous les deux dans les loges. C’était irréel. Là, j’ai compris que je devais régler mon problème. Nous avons fini, lui et moi, par avoir la grande discussion. Je l’ai fait en 2003 quand j’ai su que j’allais devenir père. Je ne voulais pas mettre au monde un enfant avec ce fardeau-là. Et puis je me suis dit : « Mon Dieu, il n’avait que 20 ans… » Aujourd’hui, il vit près de Saint-Etienne, et nous avons une vraie relation. Mes enfants sont ravis de voir leur grand-père. Et moi je regarde ça avec tendresse ».

« Amanda est probablement ma meilleure amie, la personne qui me défend le plus au monde »

Reste qu’entre-temps Patrick s’est trouvé plusieurs pères de substitution, de Jean Frydman à Georges Suffert et surtout Guy Carcassonne, le constitutionnaliste, décédé brutalement en 2013. Patrick ne peut retenir ses larmes à son évocation. « Je l’avais rencontré en 1989, lors d’un déjeuner avec Michel Rocard. Ce jour-là est née une amitié indéfectible, sans ombre. Une relation quotidienne. Il était celui à qui je pouvais tout dire. Celui qui prenait le temps de m’écouter à n’importe quel moment, de venir me voir en province “pour éclaircir”, alors qu’il était en train de rédiger une proposition de Constitution afghane. Il savait tout de moi. Depuis qu’il est parti, je me sens parfois très seul ».

Patrick Bruel
©  BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

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Heureusement, Patrick peut compter sur les siens, « des amis de longue date, présents en toutes circonstances ». Comme il peut l’être pour eux. Et puis aussi sur Amanda : « Probablement ma meilleure amie, la personne qui me défend le plus au monde ». Lui dédie-t-il alors la plupart de ses magnifiques nouvelles chansons d’amour ? « Non, ce n’est pas pour elle », éclate-t-il de rire, tout en louant ce lien indéfectible avec la mère d’Oscar et de Léon. Aimerait-il avoir quelqu’un à qui dire « Je veux mourir dans tes bras » ? « Bien sûr, on tend tous vers ça… mais peu ont ce privilège ».

« Je n’ai pas soutenu officiellement Emmanuel Macron, car j’ai toujours pensé qu’un chanteur soutenant un candidat était contre-productif »

Alors Patrick se console en rendant hommage aux héros du quotidien, lui le chanteur qui « n’a jamais aidé une femme à accoucher dans le métro, jamais inventé de vaccin, jamais été le lieutenant-colonel Beltrame. Mais je ne minimise pas le rôle de l’artiste. Je sais ce que mes chansons ont pu parfois apporter aux gens ». Alors Patrick utilise sa plume pour faire passer des messages. Pour célébrer la France qui dit merde au terrorisme. « Quelques jours après le 13 novembre, j’ai écrit ce que j’étais ce soir-là. Quel choix avions-nous à cette période, sinon de dire : “Ce soir on sort, parce qu’on est là, parce qu’on veut être debout, parce qu’on veut être ensemble” ? Dans ce grand malheur, nous avons récupéré “La Marseillaise”, elle n’est plus l’hymne d’un parti d’extrême droite, elle est de nouveau l’hymne de tous les Français ».

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Bruel le concerné, qui a dit avoir voté pour Emmanuel Macron, se sent-il convaincu par le jeune chef de l’Etat ? « Je ne l’ai pas soutenu officiellement, car j’ai toujours pensé qu’un chanteur soutenant un candidat était contre-productif. La preuve, les plus grands artistes de la planète étaient derrière Hillary Clinton, et elle s’est plantée. Cela dit, je pense que nous avons tout intérêt à ce que ce gouvernement réussisse… Quand on voit ce qu’il se passe autour de nous en Europe, la France est en train de s’imposer comme le gardien du temple. Ce que l’Allemagne était jusqu’alors. Mais même là-bas ça s’effrite. Alors, aujourd’hui, au lieu de taper systématiquement sur la gueule de ce gouvernement, ce serait bien de lui donner une chance. On l’a échappé belle en 2017 », rappelle ce féroce adversaire du Front national.

« On se souviendra de Mozart et des Beatles. Pas de moi. De certaines de mes chansons, peut-être. Et encore… »

Aujourd’hui, Bruel n’a qu’une envie : continuer à être aimé. Lui qui s’est toujours battu pour réussir. « Même si je donne l’impression de pas avoir connu d’échec, car on a toujours mis la lumière sur ce qui marchait ». Finalement, « le bide de “Vide”, mon premier 45-tours, est peut-être ce qui m’a permis de comprendre qu’à cette époque-là il fallait chanter des choses plus solaires. Et c’est pour ça que j’ai fait dans la foulée “Marre de cette nana-là” ». Trente ans plus tard, le garçon continue de faire recette. « Si j’ai réussi à être accepté dans le monde du cinéma comme dans celui de la musique, c’est parce que j’ai toujours tout fait à 100 %. Ça a été le fruit de beaucoup d’abnégation, de choix parfois douloureux. Si je n’avais pas été acteur, j’aurais sans doute fait beaucoup plus de disques. Et vice versa ». Depuis 1982, Patrick n’a sorti que sept albums de chansons originales. « Ce n’est pas beaucoup », sourit celui qui aura 60 ans l’an prochain, on y revient. « On ne peut pas tout avoir. Je ne peux pas avoir vécu tout cela, avec cette multiplicité, cette intensité, mon caractère hyperactif, et vouloir que le temps passe lentement. Il n’y a que les gens qui se font chier qui trouvent le temps long. Moi, ma préoccupation par rapport à l’âge est liée à mes enfants. Oui, j’aimerais avoir trente ans de moins, pour vivre trente ans de plus et les voir le plus longtemps possible. C’est bête, mais c’est la seule chose qui me rende vraiment mélancolique ».

Philosophe, Patrick dit : « On se souviendra de Mozart et des Beatles. Pas de moi. De certaines de mes chansons, peut-être. Et encore… » Aujourd’hui, il dit donc vouloir revenir humblement. « Parce que de nouvelles têtes sont apparues, parce que rien n’est jamais gagné ». Même si 250 000 billets ont déjà été vendus pour sa prochaine tournée. « Cela ne veut pas dire que les gens achèteront forcément mon disque ». Il ne le dira pas, mais Bruel aime cette instabilité. Ce moment où il remet sa couronne en jeu. Et c’est, à l’instar de Johnny Hallyday, ce qui le fait vivre. « La seule vérité, et Johnny avait raison sur ce point, c’est qu’on est là où le public nous met. Certainement pas où l’on se met soi-même ». Parole de star.

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