Michel Legrand, l’enchanteur

Michel Legrand, l’enchanteur

Legrand

Le compositeur a gagné trois Oscars pendant sa carrière. | © EPA

Musique

Classique ou jazz, Michel Legrand avait le génie de la mélodie. Le cinéma et la chanson en ont fait une vedette en France. Hollywood le couvre d’oscars.

 

D’après un article de Paris Match France par Danièle Georget et Jean-Pierre Bouyxou

« J’ai été expulsé trois fois de mon appartement parce que je travaille à partir de 1 heure du matin. Je tape sur le piano, je hurle, la musique me déchaîne, c’est une tempête, une joie tumultueuse, irrésistible. Même pendant mon mariage… Vingt amis musiciens s’étaient installés près de l’orgue et je me levais, je me rasseyais, je n’avais qu’une envie : bousculer les chaises et les rejoindre pour jouer… C’est ma femme, Christine, qui m’a supplié de me calmer ». On est en 1964. Michel Legrand, 32 ans, n’en revient pas de son succès : depuis huit longs mois, « Les parapluies de Cherbourg », Grand Prix (l’équivalent de la Palme d’or) à Cannes, sont à l’affiche sur les Champs-Elysées…

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Il aimait citer Aragon : « Ce qu’il faut de malheur pour la moindre chanson ». Il aurait pu ajouter : « Et ce qu’il faut d’oubli pour le moindre bonheur… » Cette enfance qu’il ne veut pas quitter lui a apporté autant de chagrin que l’âge adulte, de gloire.

Michel Legrand a tout dit de sa « mère en musique », Nadia Boulanger. Avant d’être un nom de conservatoire, cette vieille dame au chignon blanc, fille d’une cantatrice russe et d’un compositeur, fut le plus grand professeur de composition et de piano de Paris. Aussi bien Leonard Bernstein que Quincy Jones participèrent à ses master class dont, cinquante ans après, John Eliot Gardiner disait : « Bon Dieu que c’était dur ! Rien n’était pardonné ». Legrand, ce maître en légèreté, est son élève durant six années, l’adorant et la haïssant tour à tour. À 85 ans, il racontait encore comment, pour un devoir oublié, elle lui avait lancé : « Je ne te respecte même pas assez pour te mettre à la porte ». Mais comment, aussi, elle l’invitait à ses dîners du dimanche, qui réunissaient Igor Stravinsky, Henri Dutilleux, Paul Valéry ou Louise de Vilmorin. Seule erreur de diagnostic de la dame : elle pensait que son amour pour le jazz et l’improvisation appartenait à ces caprices qui passent avec l’âge.

Mon papa musicien a quitté ma maman quand j’avais 3 ans. Heureusement, il a laissé le piano

Selon l’histoire qu’il s’est forgée, Michel est donc passé directement de l’âge classique à l’Amérique, en 1948, par l’intermédiaire de l’immense trompettiste Dizzy Gillespie. Un copain lui donne sa place pour le concert de Pleyel, qui restera une des grandes dates du jazz en France. Il en oublierait presque qu’il est aussi le neveu de Jacques Hélian et le fils de Raymond Legrand, dont, depuis l’Occupation, les orchestres, avec leur forte section de cuivres, font chanter Paris. Raymond a appris le saxophone à Jacques, puis épousé sa sœur, éditrice de partitions. Membre de l’orchestre de Ray Ventura, il a profité que celui-ci était contraint à l’exil par les lois antisémites pour créer son propre ensemble avec une grande part de ses musiciens. Il devient une des vedettes de Radio-Paris. Raymond écrit aussi la musique d’une vingtaine de films, dont « Mademoiselle Swing » qui, en 1942, sous couvert de mettre en scène les « chansons de nos provinces » dans l’esprit cher à Vichy, donne plutôt l’envie de danser ces « danses de sauvages » tant décriées. Mais de tout cela, et des ennuis de son père à la Libération, Michel préfère ne pas parler, résumant sa rage à un aimable : « Mon papa musicien a quitté ma maman quand j’avais 3 ans. Heureusement, il a laissé le piano ». Seul à la maison, l’enfant, qui déteste l’école et plus encore les cours de récré, royaume des surdoués de la castagne, travaille l’harmonie en écoutant les chansons à la radio. Attend-il des nouvelles de l’homme qui lui manque ? Il ne le découvre vraiment qu’à 16 ans : « Mon père avait quelques arrangements à faire en urgence. Il n’y arriverait jamais tout seul, il m’a appelé. Et moi qui méprisais un peu sa musique, j’ai vraiment appris à le connaître : il était d’une diabolique habileté ».

À la grande fureur de Nadia Boulanger, Michel Legrand ne concourra jamais pour le prix de Rome. À 18 ans, il se fait accompagnateur-arrangeur-orchestrateur pour Henri Salvador, puis Juliette Gréco, Mouloudji. C’est-à-dire, aux yeux de la grande dame du classique, saltimbanque. À 24 ans, en 1956, il dirige l’orchestre de Maurice Chevalier à l’Alhambra et interprète en ouverture des morceaux de jazz qui lui valent les « Arrêtez, ça suffit ! » des spectateurs des premiers rangs. Il s’en moque. De Paul Valéry, il a appris que l’essentiel était de ne pas se perdre soi-même. Et il a décidé d’unir le jazz et le classique, selon le principe qu’il fera chanter à Nougaro : bringuer avec les Noirs et dormir avec Mozart. Cet art du métissage a déjà convaincu l’Amérique : en 1954, le disque « I Love Paris » – des standards orchestrés swing –, pour lequel il a accepté un forfait de 200 dollars, se vendra à 8 millions d’exemplaires.

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Dès 1973 il signait des partitions de courts-métrages. © EPA

Le cinéma ne pouvait qu’attirer le jeune prodige, qui, dès 1953, s’est fait la main en signant des partitions de courts-métrages. Il inscrit à son palmarès des films aussi dissemblables que Le triporteur, un succès populaire qui lance la carrière de Darry Cowl, Terrain vague, une des dernières réalisations du vétéran Marcel Carné, L’Amérique insolite, premier long-métrage de François Reichenbach, ou Une femme est une femme, début d’une brève mais fructueuse collaboration avec Jean-Luc Godard. La rencontre décisive, il la fait en 1960 : Jacques Demy, pour qui il compose la musique de Lola.

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Demy a un nouveau projet fou qui, aussitôt, séduit Michel : Les parapluies de Cherbourg, un film musical où l’on ne se contentera pas d’intégrer des chansons à l’intrigue, mais où les dialogues seront entièrement chantés. Du cinéma « en chanté » et enchanteur qui, paradoxalement, sera également désenchanté : la fin ne verra pas triompher l’amour, vaincu par les contingences de la raison. Loin des comédies musicales traditionnelles, ce sera une historiette sentimentale douce-amère, en même temps qu’une chronique de la vie quotidienne dans une ville de province. Les deux hommes se mettent au travail. « C’est amusant, assure Michel, car c’est difficile ». Il faut écrire un livret et une partition rigoureusement chronométrés, auxquels la mise en scène se pliera de façon fluide : chaque mouvement de caméra, chaque déplacement des personnages constitueront autant d’arpèges autour de cette structure fixe, millimétrée par les notes chantées par les doublures vocales des acteurs. Malgré la trame réaliste, ce sera un film quasi onirique, aux couleurs de bonbons acidulés, dans un climat beaucoup plus pop qu’il n’y paraît à première vue.

Aucun producteur n’en veut. On prédit un bide lamentable. Et c’est seulement en 1963 que Demy peut commencer à tourner avec Catherine Deneuve dans le rôle principal. Le distributeur, sceptique, envisage de limiter la diffusion à la province. Il a tort. En février 1964, quand, sur l’insistance de Demy et de Legrand, le film sort à Paris, il obtient aussitôt le succès : il totalisera 1 322 784 entrées dans le pays. C’est peu en comparaison des 7 809 433 spectateurs que va bientôt attirer Le gendarme de Saint-Tropez.

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À 24 ans, en 1956, il dirigeait déjà l’orchestre de Maurice Chevalier à l’Alhambra. © EPA

À part quelques couacs (« Ce n’est ni du cinéma ni de la musique », maugrée une revue spécialisée), la critique est enthousiaste. Et si Jean-Paul Török peut écrire dans Midi-Minuit Fantastique que le charme du film est davantage dû à sa réalisation qu’à « la musique elle-même, dont la qualité n’est pas essentielle », les noms de Jacques Demy et de Michel Legrand vont, désormais, être indissolublement liés. Leur film suivant, Les demoiselles de Rochefort, conçu avec la même précision (Michel a composé une trentaine de versions différentes de « l’air des jumelles »), mais sur un ton euphorique, va faire 1 319 432 entrées lors de sa première exclusivité française, en 1967. Surtout, il deviendra avec le temps un classique incontournable et une source d’inspiration pour les cinéastes du monde entier, de Christophe Honoré (Les chansons d’amour, 2007) à Damien Chazelle (La La Land, 2016). À défaut d’être champion au box-office, le duo Demy-Legrand est entré dans la mythologie du septième art.

Mais Michel aime le changement. Il va le chercher à Hollywood, où il s’installe en 1966. « Les deux premières années, racontera-t-il, je vivote. Et puis le réalisateur Norman Jewison m’appelle pour ‘L’affaire Thomas Crown’. Il a cinq heures d’images et ne sait pas comment les monter. Je lui propose de partir en vacances, de me laisser écrire une heure et demie de musique et de monter ensuite son film à partir de cette musique. C’était la première fois qu’on travaillait comme ça à Hollywood. Et ça a marché ! » La chanson du générique, « The Windmills of Your Mind » (« Les moulins de mon cœur »), lui rapporte, en 1969, le premier de ses trois Oscars.

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Son rythme de travail est frénétique. Certaines années, ce ne sont pas moins de dix films qu’il met en musique ! Impossible de citer tous les cinéastes qui le sollicitent : de Jacques Deray (La piscine) à Sydney Pollack (Un château en enfer), de Losey (Le messager) à Lelouch (Les uns et les autres), d’Andrzej Wajda (Un amour en Allemagne) à Robert Altman (Prêt-à-porter). Son inspiration est inépuisable. C’est que, il l’a appris tout petit en écoutant Tino Rossi chanter Schubert dans « La belle meunière » : la musique est partout, dans le vent, dans la mer, et même dans les recettes de cuisine, comme celle du cake d’amour donnée dans Peau d’âne : « Préparez votre pâte dans une jatte plate et, sans plus de discours, allumez votre four ». Elle est le plus court chemin vers le cœur, et c’est ainsi qu’en sorcier il joue du pouvoir de nous émouvoir sans même avoir besoin de paroles.

J’écris pour elle, je l’entends m’encourager …

Pierre Boulez reste son ennemi irréconciliable, à qui il reproche de régner en maître absolu sur une « musique contemporaine » vide d’âme, mais qui nie à toutes les autres le droit d’exister. Il lui faudra avoir vécu toutes ses vies pour rentrer enfin « chez lui », dans l’orchestre symphonique de son adolescence : à 80 ans passés, il se consacre à son concerto pour piano, ainsi qu’à l’oratorio qu’il achève pour la soprano Natalie Dessay. Au crépuscule de sa destinée, il se rappelait Nadia Boulanger, dont il avait maintenant l’âge : « J’écris pour elle, je l’entends m’encourager… »

Sa vie s’achevait, comme une symphonie classique, par le thème sur lequel elle avait commencé. En musique comme en amour, puisque pour lui c’était la même chose. Il venait d’épouser Macha Méril, cinquante ans après une première idylle. Pour lui offrir le mariage orthodoxe dont elle rêvait, il s’était converti. Jeune marié, jeune orthodoxe, jeune compositeur… Michel voulait rester un débutant. Le secret pour devenir, comme les amants de Brel, vieux sans être adulte.

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