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Alice on the Roof : « Au sud de l’Oregon, je suis un peu Beyoncé ! »

Alice on the Roof, Dutoit de son vrai nom, nous reçoit dans sa bonbonnière, non loin de Saint-Ghislain. ©Ronald Dersin/Paris Match Belgique

Musique

Avant son premier concert à Forest National le 30 mars, Alice on the Roof nous a reçus chez elle, non loin de Saint-Ghislain. Son dernier album, Madame, sorti fin 2018, comprend des morceaux en français. Elle y a travaillé avec Vianney, Matthew Irons de Puggy et Arno, avec qui elle a enregistré « Le téléphone pleure » en mode inversé. Entretien long dans sa bonbonnière, entre coussins à impression La La Land, tenues de scène rutilantes, bouquins féministes et clichés de Meryl Streep. Il sera question notamment de Stromae, en fantaisie de 3 mètres de long, du miracle Angèle, d’Adamo, le « Paul McCartney de Jemappes ». Et de Mormons du sud de l’Oregon. Alice Dutoit de son vrai nom se raconte en long.

Une campagne grise et verte. Nature et béton. Le chant du coq en toile sonore. Des maisons vaguement flamboyantes plantées ça et là dans les prairies. Et ce hameau discret près de Saint-Ghislain. Alice on the Roof vit là, par sur le toit mais au premier étage. Une voiture cossue mais pas tape-à-l’œil est garée devant l’entrée. Un escalier extérieur mène à une grande baie vitrée. Derrière, on aperçoit des cheveux rose à reflets argentés, un visage pâle et des lèvres carmin qui sourient déjà. Elle nous dit bonjour du haut de sa tour. De son antre pastel. Elle se précipite pour nous aider à transporter le matériel photo. Éclairage et tutti quanti.

Alice Dutoit, c’est son vrai nom – son nom de scène a été inspiré par un séjour aux États-Unis – porte une longue jupe fuschia qui chatoie. Du taffetas, des sequins. Du tissu qui tourne autour du corps, envoie mille feux. Le rose pink, pétant, pétaradant, allumé, c’est son image de marque. On songe à une Cindy Lauper, princesse déjantée avant la lettre. Ça tombe bien, la chanteuse américaine fait partie des figures qui ont inspiré la Belge. Il y a aussi Kate Bush. Elle nous en parle très vite. Kate et ses Wuthering Heights, ses Hauts de Hurlevent en chanson, ce long cri déchirant qui inonda les ondes à la fin des seventies. Kate Bush et sa chevelure interminable, ses robes hors du temps. Alice Dutoit a une garde-robe baroque elle aussi. Pendues à une tringle, des tenues flashy, du strass, des paillettes, de l’irisé, des marées de sequins. Du bronze moiré, du froufrou, des falbalas. Elle se pose sur un canapé avec élégance mais sans coquetterie et on entrevoit une sirène façon Disney – qu’elle adore d’ailleurs. Elle a fait d’innombrables visites aux parcs d’attraction du géant américain et a longtemps collectionné les figurines en plastique. Elle s’en est débarrassée aujourd’hui, « trop envahissantes », elle les a données à des enfants. On est dans le repaire d’une fée Clochette qui aurait grandi trop vite. Une actrice du muet, au visage peint, aux yeux qui mangent tout. Et cette touche de sexy asexué qui prolonge l’enfance.

Meryl Streep, icône à lunettes

L’appartement d’Alice Dutoit, 24 ans et un sourire craquant, est un vrai studio de jeune fille. Sur le canapé, une peau de mouton blanche est encadrée par des coussins satinés ornés de scènes de La La Land. Achetés à LA ? « Non, sur le web. On trouve tout sur Internet ! ». Devant ses robes extravagantes et hors du temps – certaines sont siglées, comme ces tenues du Liégeois Jean-Paul Lespagnard, d’autres sont acquises dans les friperies « comme chez Gabrielle à Bruxelles » ou lors de voyages.

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Au mur, des photos de Meryl Streep, cheveux lisses, visage de madone, époque Kramer contre Kramer. Sur un autre cliché, l’Américaine apparaît lunettes sur le nez. On reconnaît la terreur de la rédaction dans Le Diable s’habille en Prada. « Je pense à elle lorsque je dois faire mes factures, remplir des documents administratifs, tout ce que je déteste. Je pense à elle et à ses petites lunettes, et je me dis que même une immense star comme Meryl Streep doit aussi, à un moment ou à une autre, se coller à ces tâches ingrates ! »

Sur son bureau, Meryl Streep, l’icône absolue. Et Ross, souvenir de Friends. © Ronald Dersin

Une photo de Ross, personnage de Friends. Alice était enfant lorsque la série est sortie, dans les années 90. Mais elle a « tout vu ». Il y a aussi Peggy, héroïne retro glam de Mad Men. Dans ce registre vintage et acidulé, Les Demoiselles de Rochefort l’ont également marquée. On voit aussi les petits hommes verts et Woody, le cow-boy de Toy Story. Sur les étagères, des livres sur le féminisme, dont un offert par son manager. On note quelques titres comme Commando culotté. « Et celui-là, vous l’avez-vu ? », dit-elle en extrayant de la pile un savoureux Que faire des cons ?. Sourire en coin, yeux qui frisent. Alice est une sacrée boute-en-train mine de rien. Son sens de l’autodérision vient joliment briser, à intervalles réguliers, l’image d’héroïne de papier glacé à la politesse de geisha.

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Elle nous montre ce livre pour la jeunesse. Une histoire de Saint-Nicolas et de père Noël qui se croisent à Coxyde. « J’ai écrit le texte cet été. Je me suis un peu lâchée sur les coulisses de la Saint-Nicolas ! J’ai toujours gardé ce côté enfant. Je regarde encore beaucoup de dessins animés. »

Alice offre un café, s’enquiert du confort de chacun répond comme une fusée et s’excuse encore, parfois, d’exister. « Je me suis longtemps détestée. Je me trouvais moche, je me voyais tous les défauts de la terre. » Apprendre à dire non lui fut pénible aussi, éducation oblige. « Je viens d’une famille où on a peur de déranger. Où on n’aime pas le conflit. » Une faille qui ne date pas d’hier mais qu’elle s’attache à combler. Son dernier album, Madame, parle de cela notamment, il évoque en filigrane cette nouvelle affirmation de soi à laquelle la poétesse aux cheveux rose s’attelle. Elle s’est renforcée à travers le style notamment. Celui, un peu provoc, qu’on peut acquérir à l’adolescence, pour sortir du carcan de la séduction pure imposé par le monde. Surtout dans cette période gonflée aux hormones. « Je n’ai jamais aimé cette séduction au sens sexuel du terme. C’est très ennuyeux. »

Famille je vous aime

La maison où elle vit appartient à ses arrière-grands-parents. Son appartement est neuf, elle s’y est installée il y a deux mois. Mais les murs sont en carton. « J’ai peur d’incommoder les voisins en chantant. » Fidèle en amitié, loyale en famille aussi, Alice on the Roof a fait apparaître ses grands-parents sur plusieurs clips. Une touche aux accents confusément belges qui n’est pas sans rappeler Benoît Poelvoorde et sa mère dans C’est arrivé près de chez vous. Ou ses grands-parents qui le suivaient dans ses représentations de la première heure, celles du spectacle Modèle déposé.

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« Mes grands-parents maternels habitent à trois maisons. » Sa grand-mère est coiffeuse, c’est elle qui lui fait ses teintures. Un rose à reflets irisé dont on se dit qu’en effet, il doit séduire aussi quelques golden girls d’âge mûr.

Alice on the Roof, c’est un clan, une petite entreprise familiale, de ces gestions faites maison qui portent les talents haut, dans une certaine sécurité. Sans la grosse tête. « J’ai inclus mes grands-parents dans mon imagerie et dans cette aventure. Toute la famille habite à Sirault. Papa est ingénieur électricien et maman architecte. J’aime bien vivre près d’eux. Ils me donnent souvent des coups de main. C’est vrai que c’est devenue une affaire familiale. »

Un oncle champion de street art

Y a-t-il beaucoup d’artistes dans la famille ? « J’ai un oncle qui est peintre, Julian Beever, il compose de grandes peintures en 3D dans les villes. Il pratique une forme d’illusionnisme et est connu dans sa discipline. » Julian Beever est réputé pour ses œuvres en trompe-l’œil. Créateur « de trottoir » officiant à la craie (« sidewalk chalk artist »), il sévit depuis les années 90 avec une technique de projection appelée anamorphose. Cette technique crée l’illusion de la trois dimensions sous certains angles. Britannique installé en Belgique, il a sillonné le monde avec ses techniques de street art plus vraies que nature. Reprenant des icônes aux allures pop art comme Bill Clinton ou des superhéros.

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Il faut compter l’influence parentale aussi, des parents fans de New Wave années 80, les bons crus – les Smiths, The Cure et autres excellentes formations -, moins férus des mièvreries franchouillardes aux accents électroniques qui sévissent alors. « Mes parents m’ont initiée. Papa a toujours adoré faire de la musique, il jouait de la contrebasse depuis l’âge de 20 ans. Il aurait adoré être un grand jazzman. Il aime aussi certains ‘jazz d’ascenseur’ qui peuvent énerver ma mère. Mais ils ont de bons artistes en commun. Ensemble ils m’ont fait découvrir Peter Gabriel, Kate Bush, en plus des Cure et des Smiths. »

Alice on the Roof au travail dans son repaire peuplé de figurines. © Ronald Dersin

En 2001, Alice entre à l’académie de musique dans la section piano et fait du chant choral jusqu’à l’âge de 18 ans. Ces activités se sont déroulées dans un mouchoir de poche. Elle réintégrera d’ailleurs ce terreau familial après une escapade américaine qui se révélera fondatrice. « J’aimais – j’aime toujours – cette proximité avec mes parents. Mes petits copains de secondaire se trouvent presque tous dans la même rue ! On se recroise beaucoup. Je suis restée si longtemps dans le même endroit, ça m’a donné envie de partir. Et puis, quand je suis revenue, je me suis dit : On a quand même de la chance de vivre ici… »

Elle dit les choses avec une sorte de retenue British, ensuite casse le rythme par un rire tonitruant. Elle revient sur ses années d’adolescence un peu compliquées. « En secondaire, je me laissais beaucoup manipuler. J’étais très timide, anxieuse du regard des gens. Je me sentais nulle par rapport aux autres, me comparais sans cesse. Ces années de scolarité n’ont pas été super épanouissantes. Heureusement que je suis partie sinon je n’aurais jamais osé faire de la musique. J’ai été élevée dans cet esprit familial qui m’a fait fuir le conflit, avec cette peur permanente de blesser. Ce genre d’attitude se retourne contre soi car en agissant ainsi, on n’est pas juste avec soi. »

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Cette fidélité à elle-même, elle l’acquiert avec le temps. « Au départ, la scène me semblait épouvantable, ça me terrorisait. Quand je bougeais un bras, je me disais : hou là, j’ai l’air totalement ridicule ! Ce métier oblige à dépasser sa zone de confort. J’ai dû apprendre à briser la carapace. Aujourd’hui j’accepte le fait de ne pas être parfaite et du coup ça se voit moins. Ce métier oblige à se connaître aussi. Sinon, on est tellement entouré qu’on risque de se laisser influencer, c’est un vrai danger. »

Chez les Mormons en Oregon

Nous parlons de ce séjour initiatique aux États-Unis. « J’ai terminé mes humanités et j’ai eu envie soudain d’habiter très loin de mes parents, de passer un an à l’étranger. Une copine l’avait fait, ça m’a fait rêver. Je me disais que ce serait dommage de rester toute sa vie dans le même village ! » Elle fantasme sur l’Amérique, entre autres. Elle partira dans l’Oregon avec le Rotary. Ses parents n’en sont pas membres. « Le deal était qu’ils accueillent un étudiant de leur côté. Ils ont reçu une jeune Brésilienne pendant mon absence. On m’avait demandé de choisir trois pays au hasard. Ce sont les États-Unis qui ont été choisis, j’ai été prévenue trois mois avant le départ. Ce n’était pas très original, d’autres étudiants sont partis en Chine et tout ! J’ai atterri dans une famille à Brookings, un petit village au sud de l’Oregon. C’était le schéma parfait, il y avait une sœur de mon âge, des parents super simples, des gens qui savent rire, qui aiment la vie. Ils m’ont appris énormément de choses. C’est gai d’avoir d’autres repères que ses propres parents. »

Il y a l’excitation du terrain vierge. De l’identité à redéfinir. « J’ai adoré arriver quelque part en étant une page blanche. J’étais très timide et je me suis détachée de ça, suis devenue plus boute-en-train .»

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Dans la high school locale où elle refait sa sixième, elle vit quelques bribes de rêve éveillé, parvient à s’intégrer dans cet éclat d’Amérique profonde. « J’ai même fini par devenir prom queen, c’est dire ! Et puis il y avait beaucoup de liberté. On appelait les profs par leur prénom, on pouvait manger, chiquer, écouter de la musique tout en faisant des maths… » Elle décrit un enseignement basique, avec ce niveau de culture effarant qu’ont rencontré tous les étudiants d’échange – « On me demandait si la Belgique se trouvait en Asie ». Et s’étonne d’avoir eu le choix entre « histoire du monde » et « histoire tout court », soit celle des États-Unis. « Ceux qui ne choisissaient pas l’histoire du monde terminaient leur secondaire sans avoir la moindre notion de ce qui s’était passé en-dehors des États-Unis! En revanche, j’avais trois heures de musique par jour, c’était magnifique. »

Une année avec le Rotary à Brookings, au sud de l’Oregon lui a donné des ailes. Et une expérience en béton. © Ronald Dersin

Elle raconte avec bienveillance les clans et codes qui existent depuis des lustres dans les high schools américaines. Elle fait alors partie des « outsiders », ceux qui pratiquent les disciplines plus culturelles, en gros. « Il y avait dans le coin une grosse communauté de Mormons, je confondais avec les Amish ça m’a fait peur ! Et en fait ce sont eux qui m’ont le mieux accueillie. »

Là-bas, comme c’est souvent le cas, la jeune Belge est embringuée dans un tourbillon d’activités « ecclésiastiques ». « Ils vont à l’église comme nous allons au café. Je viens d’une famille laïque mais ça ne m’a pas heurtée. On ne parlait pas encore de Trump. J’y étais l’année de la réélection d’Obama. Cela m’a surprise de les voir râler : contrairement à nous, Européens, ils n’aimaient pas trop Obama. » Elle envoie, mine de rien, le trait final. « Ils avaient tous un fusil chez eux. Et ils postaient sur Facebook les photos du cerf qu’ils venaient de tuer. »

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La chorale de high school est un premier enchantement. « J’y ai passé une audition, c’était formidable. C’était une chorale high standing qui se déplaçait lors des matches de basket de l’école pour aller chanter l’hymne américain sur le bord du terrain. Comme dans le film Pitch Perfect (comédie musicale où il est question notamment d’un groupe de chanteuses universitaires qui se produisent lors d’un concours de chant a cappella), ou comme dans Glee (série qui évoque au départ les péripéties d’un club de chant d’un lycée de l’Ohio)! Tout était axé sur le spectacle. On faisait même des concours de chorales avec d’autres établissements… » Et puis vient le véritable détonateur, celui qui la pousse sur le ring. « Un jour ils m’ont demandé un solo et m’ont dit : tu chantes bien. Ca m’a boostéeIls ont l’esprit de compétition, sont très décomplexés dans les arts en général. Dès qu’il y a un petit talent, on le montre, il est valorisé au sein de la famille… »

Hong Kong, l’éternel come-back

De retour au pays, Alice Dutoit se lance dans des études d’instit. « J’avais peur de m’ennuyer. » Une formation qu’elle n’aura pas le temps de terminer. Révélée lors de la troisième édition de The Voice Belgique, elle publie son premier single Easy Come Easy Go en 2015, avec l’appui de Marc Pinilla du groupe Suarez qui contribuera à son premier album. Ce sera le quatrième single le plus vendu de l’année en Belgique, il sera disque d’or. Son deuxième single, Mystery Light, fait un carton en Wallonie et en Flandre et son premier album, Higher, publié en 2016, prend la tête de l’Ultratop en Wallonie et atteint la 17e position dans l’équivalent flamand du classement.

Nous lui demandons où elle a le mieux fonctionné à l’étranger. « Avec le premier album on a fait pas mal de concerts aux Pays-Bas. Et Mystery Light a été beaucoup diffusé sur les radios flamandes… C’est presque un autre pays ! Et puis on est allés trois fois à Hong Kong sur une année. C’est d’ailleurs devenu un running gag entre nous. Avec les musiciens on se dit de temps à autre : Tiens, ça fait longtemps qu’on n’est plus allés à Hong Kong !  Mon batteur est de Jurbise. Ses parents sont siciliens, il aime le revendiquer et rêve de retourner sur ses terres natales pour une tournée italienne ! Le dernier album, avec des chansons en français, entraîne plus de dates en France. Il n’est pas encore sorti en France mais comme Malade est pas mal passé en radio là bas, je suis heureuse et encore surprise d’entendre le public reprendre les paroles avec moi ! J’ai pu le vérifier lors d’un concert à Amiens. »

Alice Dutoit de son vrai nom collectionne dans son cocon hennuyer, des tenues de fée. © Ronald Dersin

Était-ce une envie profonde de renouer avec le français, ça peut paraître surprenant après cette fascination-adhésion pour l’Amérique et sa langue fédératrice et pop dans l’âme ? « Quand on m’a conseillé de chanter en français, j’ai refusé de le faire pendant six mois. J’avais peur que ce soit pour les mauvaises raisons. Des questions de “quotas” sur les ondes radio, donc de marketing. Et puis j’ai croisé Vianney. Il m’a dit : Purée, c’est dommage que tu ne chantes pas en français. Il m’a proposé d’écrire avec moi. Ça ne se refusait pas ! J’étais fan de ce qu’il fait. C’est comme ça que j’ai commencé, et j’ai aimé. »

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L’écriture en français lui demande plus de rigueur, il faut, dit-elle, « se creuser la cervelle ». « L’anglais induit une distance, c’est une langue qui sonne naturellement bien, on peut donc être plus fainéant. Pour écrire en français, j’ai dû me retrousser les manches. » Les thèmes ont évolué. Ils sont moins universels, se font plus précis. Une forme de maturité. « J’ai eu un déclic sur ce dernier album. Le premier comptait beaucoup de chansons très personnelles, des histoires d’amour d’adolescence. Or je me suis rendu compte que les petites filles qui me regardent et qui aiment les chanteuses sont influençables. Je me suis dit qu’il fallait faire passer un message plus positif. Sur le premier album, on m’avait reproché de ne pas ‘incarner’ suffisamment les choses. J’ai essayé cette fois d’éviter le général, le flou, les textes qui voulaient tout dire et ne rien dire à la fois. »

Girl Power

Parmi les nouveaux sujets qu’elle creuse, il y a le féminisme, ce must absolu. « Ma mère a toujours été très féministe. Elle ne manifestait pas sur la place publique mais appliquait les préceptes en privé. Quand, ado, je lui disais que je me trouvais laide, elle me disait : ton corps c’est ton ami, il est magnifique. Mes parents m’ont donné ce côté girl power que j’aime revendiquer dans mes chansons. Quand je me suis lancée à 19 ans, j’ai découvert un milieu où il y a énormément d’hommes – musiciens, producteurs, patrons de maisons de disques, techniciens… Je me suis rendu compte de beaucoup de choses. Aujourd’hui, je me dis encore que si j’étais Vianney, je devrais passer moins de temps à recadrer les gens. Comme je hais le conflit, je fais en sorte que tout le monde se sente à l’aise. Mais certains débordent et veulent penser à ma place. Je dois donc les recadrer. Ça me tord le ventre à chaque fois qu’il faut le faire mais les gens aiment avoir en face d’eux quelqu’un qui sait ce qu’il veut. Aujourd’hui je m’affirme beaucoup plus même si je le fais poliment, de façon non violente. J’aime être maître de toutes les décisions. Certains artistes deviennent des control freaks, je n’en suis pas là. J’aime me faire aider aussi mais il faut que j’aie sollicité cette aide. »

« Un projet est en cours au cinéma, un rôle dans un film belge. J’ai envie de m’y aventurer. » © Ronald Dersin

Cette contrainte nouvelle qu’elle s’impose vient baliser son « envie de plaire ». « Même physiquement. On m’a beaucoup expliqué comment m’habiller, me coiffer. Il faut être séduisante quand on est chanteuse. La séduction, c’est OK même si ça ne passe pas forcément par le côté sexy. Une artiste comme Cindy Lauper n’a jamais été dans la séduction au sens classique du terme, elle a ce côté un peu barré. Je ne supporte plus de répondre à des codes. Par exemple, quand on fait des photos et qu’on vous demande de prendre des positions qui amincissent. Mon manager me dit que c’est bien aussi d’avoir un côté clivant. Plaire à tout le monde, c’est ne plaire à personne. »

Arno en yéti, Stromae en géant

Arno a participé à son dernier album. Il figure sur un clip et chante Le téléphone pleure avec Alice. « On s’est rencontrés autour de la chanson Malade. Le clip était tourné dans la rue ici. Pour le convaincre d’y participer, je lui ai dit qu’il y avait de vrais danseurs déguisés en yétis… ‘Alors ça je vais faire !’, m’a-t-il dit. C’est un personnage hors du temps, je le trouve vraiment touchant. On a enregistré Le Téléphone pleure au studio ICP. Ce n’est pas Arno pour rien, je l’ai découvert : c’est un grand perfectionniste, il a beaucoup mené l’arrangement du morceau. Il est très travailleur et très angoissé. Il me demandait : ‘Tu crois que ça a été ?. On s’entend bien. Parfois il m’appelle et me demande si j’ai bien mangé ! »

« Adamo, il est impressionnant, purée ! Mes musiciens me racontent les tournées en Amérique du Sud, au Chili, où il remplit dix Forest National… » © Ronald Dersin

Autre personnage clé dans la carrière d’Alice, Matthew Irons, de Puggy, qui participe aussi au dernier album. « Il m’a appris énormément. Il a une grande intelligence, pond trois mélodies à la seconde. Parfois il faut le calmer. » 

Nous enchaînons sur la scène belge au sens large, féminine en particulier. « Cette scène belge, féminine est magnifique pour l’instant. Nous sommes tous portés par Angèle. Elle défend quelque chose de super. C’est une jolie jeune fille, décalée et drôle. Il y a un côté massif dans ce qu’elle fait et beaucoup de travail, mais quand on la rencontre, elle est très sympa et humaine et, on l’a vu lors de son discours aux Victoires de la musique notamment, elle a su garder un côté spontané. Elle pourrait par ailleurs jouer la séduction sexy mais elle n’est pas là-dedans non plus. C’est très gai de faire partie de cette génération de chanteuses belges. Aujourd’hui, un nouvel artiste belge dans une maison de disques, c’est un gage de qualité. Sur la nouvelle scène, j’ai rencontré aussi Claire Laffut, nous allons sûrement chanter ensemble sur scène. Et je suis super copine avec Mustii, il est gentil, très investi. Je m’entends bien avec Henri PFR. Et je suis en contact avec Valentine Brognion, lauréate de la 7e saison de The Voice Belgique. Nous préparons un duo. »

Le Paul McCartney de Jemappes

Alice n’a jamais rencontré Stromae, le maestro. Mais elle en a rêvé. Elle nous le raconte en vidéo. « C’était lors d’un festival, il est apparu dans une grange. Il était immense, il mesurait au moins 3 mètres. Il riait à mes blagues et me disait : Alice, tu es drôle, mais drôle ! » En revanche elle connaît bien Adamo. « Il est de la région, nous partageons le même batteur donc j’ai eu droit à quelques récits de backstage. Adamo, il est impressionnant, purée ! Et malgré tout il est resté très humble, très simple. Mes musiciens me racontent les tournées en Amérique du Sud, au Chili, où il remplit dix Forest National… C’est le Paul McCartney de Jemappes ! »

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Alice, qui aime les cartoons et le cinéma, a-t-elle des projets dans le 7e art ? « Eh bien oui, puisque vous en parlez ! Un projet est en cours, pour un rôle dans un film belge. J’ai envie de m’y aventurer mais je ne peux encore rien vous dire. » A-t-elle encore des rêves d’Amérique ? Les USA et le Royaume-Uni restent, traditionnellement, des marchés plutôt compliqués. « Je suis passée en radio, notamment sur la BBC, grâce à Fyfe avec qui j’ai écrit des chansons. L’Amérique, je n’y pense même pas. On a déjà fait un gros festival à Austin, au Texas (South by Southwest) mais on était super mal préparés techniquement et j’ai dû terminer en piano-voix. Cela dit, je pourrais faire une petite carrière dans le sud de l’Oregon… Ca fait longtemps qu’ils me réclament à Brookings. Pour eux, je suis un peu Beyoncé ! »

L’ensemble du sujet est dans Paris Match Belgique, édition du 14/03/19.

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