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Hubert Lenoir : « Tout le monde me déteste au Québec »

Hubert Lenoir

Hubert Lenoir. | © Noémie Doyon

Musique

Dernière sensation venue du Québec, le jeune chanteur queer Hubert Lenoir ne laisse personne indifférent. De manière positive ou négative. Rencontre avant son passage aux Francofolies, le 20 juillet prochain.

Il a beau l’avoir sorti en février 2018, Hubert Lenoir continue de tourner avec son premier album Darlène, moitié musicale d’un projet multidisciplinaire avec le roman éponyme écrit par sa copine et manageuse Noémie D. Leclerc. Preuve de son succès. « Tu peux consommer le roman ou l’album seul », affirme l’artiste québécois de 24 ans. « Mais comme à l’image des deux personnes dans le livre, ce sont deux âmes sœurs qui peuvent faire leur vie l’un sans l’autre mais ils sont destinés à se rejoindre et à être ensemble ». Alors qu’il n’avait aucune attente pour cette création, Hubert Chiasson de son vrai nom a bien été servi. En 2018, une année « complètement fucked up » comme il aime la qualifier, il a raflé quatre Félix, l’équivalent des Victoires de la Musique, pour l’album, le choix de la critique, la chanson pop (avec « Fille de personne II ») et surtout la révélation de l’année.

Qu’il semble loin le temps où le jeune homme pratiquait le ski freestyle. Un sport qu’il met de côté vers l’âge de 16 ans pour se consacrer à la musique. D’abord au sein du groupe The Seasons, notamment au côté de son frère aîné Julien. Puis maintenant en solo. Après le Québec où il n’a plus rien à prouver, Hubert Lenoir s’attaque à la francophonie européenne. En sachant que « son pire cauchemar est de laisser les gens indifférents », une chose est sûre : les gens sortiront de ses concerts impressionnés, séduits ou dégoûtés, irrités. L’homme à la fleur de lys éjaculatoire tatouée sur la fesse « juste pour le fun » est d’ailleurs l’une des personnalités les plus détestées dans la Belle Province. Dans un classement des personnes qui ont marqué l’année 2018 négativement, publié par le Journal de Montréal, il arrive même à la huitième position. Derrière Alexandre Bissonnette, auteur de la tuerie de la Grande Mosquée de Québec.

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Si des gens pensent que je vais arrêter, je les emmerde profondément.

Sa personnalité dérange, Hubert Lenoir le sait et s’en câlisse. « Ce sont surtout les 45 ans et plus qui avaient voté pour moi », clarifie le chanteur à la langue bien pendue, aussi bien pour embrasser ses musiciens durant ses shows que pour sucer son trophée Félix, en hommage au chanteur Félix Leclerc. Un geste jugé déplacé par de nombreux Québécois. « Je ne fais pas attention à ce que je dis ou à ce que je fais », lance l’artiste qui retrouve souvent ses actions ou ses paroles dans la presse. « Tout le monde me déteste au Québec », confie-t-il avant d’ajouter : « Je suis un objet de controverse pour les journalistes. Ils savent que s’ils publient mes paroles de travers, c’est bon pour les clics et l’argent. Je comprends bien leur jeu, je ne suis pas débile. Mais est-ce que je vais me taire pour autant ? Ou faire attention à ce que je dis parce que des gens n’aiment pas qui je suis, que je sois différent ? Jamais de la vie. (…) Si des gens pensent que je vais arrêter, je les emmerde profondément. »

Pour rester polis, certains aiment le qualifier de « provocateur ». « Souvent, les gens au Québec parlent de moi avec ce mot-là pour me réduire à quelqu’un qui n’a pas de talent, qui fait juste de la provocation », explique le Québécois originaire de Courville. Le terme peut sembler alors péjoratif, mais Le Baron Bandit, comme il se nomme sur Instagram, donne une toute autre signification, plus optimiste : « On peut prendre ‘provocateur’ dans le sens provocateur de changement et de nouvelles idées », comme Tinker Hatfield, designer américain à l’origine des Nike Air Max, donne-t-il comme exemple. « Dans ce cas-là, c’est intéressant comme rôle », ajoute-t-il, même s’il admet qu’une part de lui « veut provoquer parce qu’[il a envie] de faire chier les gens, les plus vieux ».

Contre les injonctions sociales

Cet enfant d’Internet, aux multiples influences musicales, refuse les étiquettes de genre, tant dans la musique que dans la société. « Mettre une étiquette sur quelque chose c’est le condamner à ne jamais changer, à ne pas évoluer et à ne pas avancer. Et comment appelle-t-on quelque chose qui ne bouge pas ? ‘Mort’. Je n’ai pas envie d’être mort », confie-t-il, avant de poursuivre : « C’est drôle parce que plus je tiens ce discours – de ne pas vouloir d’étiquette -, plus les gens veulent m’en donner ».

Loin des normes sociales, l’artiste décomplexé prône l’acceptation de soi, tout en admettant que cela nécessite du courage. Il est bien placé pour le savoir. Après avoir longtemps été « le genre de personne qui longeait les casiers à l’école pour juste passer inaperçu », Hubert Lenoir a pris confiance en lui grâce à la musique. « Je connais les répercussions de rester silencieux. Donc j’ai décidé de ne plus faire ça de ma vie », explique-t-il, avouant que le déclic est arrivé « assez tard », « vers 18-19 ans ».

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Fuck les normes sociales et fuck ce que tu as appris, ce que tu penses que tu dois faire ou porter. Pense librement et ouvre toi à des choses que tu aimes toi !

Peu importe le milieu social, l’orientation sexuelle, la couleur de peau, etc, le chanteur veut que les gens soient qui ils ont envie d’être. « Je suis venu te dire que tu peux changer/J’ai vu un avenir de femme libérée/Où tu portais le cuir et la tête rasée/J’ai vu ton avenir », chante-t-il notamment dans « Fille de Personne II ». Une vision qui dérange surtout les personnes plus âgées. « J’ai l’impression que parfois je fais des interviews pour parler d’identité de genre, de sexualité, et au final… fuck that shit. Si tu parles à des plus jeunes, ils s’en foutent. Pour eux, c’est normal qu’il n’y ait pas seulement deux genres dans la société. Pas besoin d’en parler et de débattre là-dessus. Le fait que je mette du rouge à lèvres, ça pique seulement la curiosité des 40 ans et plus ».

Celui qui vient d’une ville conservatrice « où je ne peux pas me balader dans la rue avec du maquillage sans que l’on ne m’emmerde » casse les codes de la société binaire, et va encore plus loin. « Parfois je me peints complètement le visage d’une couleur. Ce n’est ni garçon, ni fille, remarque-t-il. C’est au delà de l’identité de genre, j’aime juste montrer que c’est une possibilité. Pourquoi on se limite à un certain type de maquillage ? Pourquoi, si j’ai envie de peindre ma face en vert, je ne pourrais pas ? Fuck les normes sociales et fuck ce que tu as appris, ce que tu penses que tu dois faire ou porter. Pense librement et ouvre toi à des choses que tu aimes toi ! » Hubert Lenoir rappelle ainsi qu’il y a autant d’identités de genre ou sexuelles dans la société que d’êtres humains, mais affirme accepter également celles et ceux qui respectent les normes. « Si t’as envie d’être un vrai mec parce que t’adores ça ou la fille la plus féminine au monde parce que c’est ça qui te fait triper, j’ai aucun problème avec ça. Chacun son rôle, chacun fait son propre choix. »

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