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Jorja Smith : « J’ai besoin d’être sincère et de savoir de quoi je parle »

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Jorja s’est toujours débrouillée seule, bricolant dans sa chambre les titres qu’elle poste sur SoundCloud. | © Angela Weiss / AFP

Musique

Jorja Smith a su séduire les pointures de la musique, du rappeur superstar Drake à la bête de scène Bruno Mars. Il y a trois ans, comme beaucoup de jeunes filles, elle tournait des vidéos dans sa chambre et les postait sur Internet. Aujourd’hui, malgré la célébrité et les contrats, pas question de changer les habitudes : son clip « Goodbyes » a été filmé dans son petit duplex londonien à la déco gentiment kitsch. 

Tout commence par un message sur son compte Instagram. C’est Drake, la cinquième fortune du rap selon Forbes, avec 150 millions de dollars. Il lui demande si elle veut bien enregistrer avec lui « Get It Together » : la star du hip-hop a craqué sur Jorja Smith, confiant à qui veut l’entendre que sa chanson « Where Did I Go ? » le rend fou. Ou plutôt qu’elle l’aide à « rester sain d’esprit… sur un vol de dix-huit heures ».

Au lieu de manifester l’enthousiasme qu’il attendait, elle hésite. Elle qui n’a signé avec aucune maison de disques, qui a à peine 19 ans… Entonner les paroles d’un autre ? Bof ! « Mes textes sont inspirés des moments de ma vie, j’ai besoin d’être sincère et de savoir de quoi je parle. » Jorja s’est toujours débrouillée seule, bricolant dans sa chambre les titres qu’elle poste sur SoundCloud. Elle n’a eu besoin de personne pour, à chaque sortie, s’attirer des milliers de « likes ».

Reste qu’en 2017, au bout d’un an de réflexion, elle va finir par accepter la proposition du rappeur dont elle a réécouté le titre, qu’elle trouve à présent « génial ». À Toronto, quelques mois plus tard, elle est même montée sur scène avec Drake, dont les fans vont l’introniser reine de la soul anglaise. Une autre histoire commence. La presse s’emballe : pour les uns, Jorja fait revivre Amy Winehouse. Pour les autres, c’est plutôt Lauryn Hill. De grandes références… mais toujours pas le moindre album au compteur. Jusqu’à la sortie de Lost & Found, en juin 2018. Aussitôt propulsé en troisième position des charts. À tout juste 22 ans, Jorja a été nommée au Mercury Prize, aux Grammy Awards et aux Brit Awards, les Victoires de la musique britanniques, où elle a été élue « meilleure artiste solo ». De concerts en tournées, la voilà plus demandée qu’un P-DG.

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Avant de la rencontrer, il faut s’armer de patience. Et de persévérance. L’Eurostar à peine arrivé, le SMS annonçant que le rendez-vous doit être décalé tombe. Caprice de star ? Pas vraiment. Dans le petit duplex de West London où la « reine » reçoit en claquettes-chaussettes, on note que l’urgence était bien réelle : son four vient d’exploser ! « J’avais mis des saucisses à cuire, soupire-t-elle. La cuisine, ce n’est pas mon truc. »

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Dernière touche de rouge avant de sortir. Le 11 juin, elle a fêté ses 22 ans au Boiler Room, un club londonien, entourée d’amis et de DJ © Richard Schroeder / Paris Match

Son truc, c’est Nina Simone et surtout Amy Winehouse, dont les portraits s’alignent sur les murs. Qu’on la compare à son idole la gêne : « C’est une légende, elle est indétrônable ! » On s’arrête sur les singles et les vinyles qui s’entassent sur une commode, avec ses trophées au milieu de guirlandes lumineuses. « Ne regardez pas le bazar, s’excuse-t-elle. Je n’ai pas eu le temps de tout déballer. » Ça fait un an qu’elle vit ici, dans ce quartier populaire, limitrophe de Kensington, qu’elle « adore ». Mais trois ans qu’elle a débarqué à Londres, un peu paumée : elle arrivait tout droit de Walsall, le petit bled, à 200 kilomètres, où elle a grandi. « J’allais enregistrer en studio, valise à bout de bras. Jusqu’à ce que je trouve un job de serveuse chez Starbucks. » Elle l’admet : à cette époque, elle n’était « pas bien dans [sa] peau ». Mais, comme elle le chante, elle s’est vite « retrouvée » : « J’ai toujours su où j’allais. Même si ça n’interdit pas de se perdre un peu en chemin… »

Pour l’encourager, elle a pu compter sur ses parents. Depuis l’enfance, ils lui répètent : « Fais ce que tu aimes et poursuis tes rêves. » À la maison, pas de pression : « Ils ne m’ont jamais dit : ‘Tu dois devenir médecin ou professeur.’ Ce qui compte pour eux, c’est que je sois heureuse. » La vie d’artiste ne leur faisait pas peur, ils connaissaient : la mère est créatrice de bijoux et le père a été chanteur dans un groupe de soul. C’est lui qui a compris le talent de sa fille et l’a envoyée à l’église faire entendre sa voix. « Je chantais devant tout le monde, j’étais intimidée. » Mais elle y a pris goût. À 8 ans, elle fredonne en s’accompagnant au piano et, à 11 ans, après l’école, elle n’a qu’une hâte : noircir les pages du carnet où elle écrit ses chansons comme on tient son journal intime. Très vite, « Life Is a Path Worth Taking » laisse ses camarades interloqués. Avant de rejoindre l’école de musique où elle est admise avec une bourse, elle a déjà composé une soixantaine de titres !

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Photo de l’une de ses idoles (Amy Winehouse), guirlande lumineuse et Brit Award : le salon d’une jeune femme presque comme les autres. © Richard Schroeder / Paris Match

« Blue Lights », son premier single, sorti en 2016, va lancer sa carrière. « Je n’imaginais pas que tant de jeunes seraient touchés », confie-t-elle. Elle y explore la peur dans les cités, celle de la communauté noire face à la police, le son des sirènes. C’est la vie de ses copains de quartier dont elle a collecté les témoignages pour un exposé sur le « white privilege ». Elle écrit « pour que ça cesse » mais, trois ans après, constate attristée que « rien n’a changé » : « Le système est injuste pour les gens de couleur. »

Ça fait bizarre, c’est fou que Dior ait choisi une fille comme moi !

Pourtant, pas de fatalisme chez Jorja, juste ce mantra : « Si on veut, on peut. » Génération Obama oblige. Elle insiste : « Si tu as du talent et si tu travailles, tu seras repéré. Tout est possible avec Internet. » Internet lui a amené Drake, puis Kendrick Lamar, qui la sollicite pour « I Am », titre de la bande originale du film Black Panther. Et Bruno Mars, pour les premières parties de sa tournée. « Ils sont si humbles, ils m’ont ouvert leur monde. J’ai tellement appris avec eux ! » s’extasie-t-elle. Quant à son succès, elle ne se l’explique toujours pas : « J’ai continué à faire ce que j’aimais, je n’aurais jamais imaginé en arriver là. » Et encore moins que Dior lui proposerait de devenir l’ambassadrice de sa ligne Makeup. Dans les défilés de la Fashion Week, elle s’exhibait déjà dans des tenues excentriques, au point de voler la vedette aux « it girls ». De là à voir son visage en couverture des magazines de mode… « Ça fait bizarre, confie-t-elle. C’est fou qu’ils aient choisi une fille comme moi ! »

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De ses racines jamaïcaines, elle est fière. Cet été, elle partira sur les pas de sa grand-mère, accompagnée de son boyfriend, le producteur Joel Compass. Ils ont tous deux les mêmes origines. Dans sa chambre, il est partout : en Polaroid sur les murs, encadré sur la table de chevet… Ils ne vivent pas ensemble mais leur histoire, « c’est du sérieux ». Elle lui a même dédié un titre, « The One ». Tumultes ordinaires de la vie de couple, avant l’engagement définitif. De quoi clouer le bec à ceux qui lui prêtaient une liaison avec Drake. Tout ça parce qu’ils avaient été aperçus, un soir, dans un supermarché de Walsall ! « Quand on est une femme, soupire-t-elle, c’est compliqué. »

Je pense beaucoup trop !

Dans ses chansons, elle a choisi de défendre la cause féminine, en militante. Elle connaît sa force de frappe : 2,3 millions de followers qui scrutent ses gestes, adoptent son look et ses tenues. Elle voulait répondre aux sermons de Daisy dans Gatsby le magnifique : non, les filles ne sont pas condamnées à être de « jolies petites sottes ». C’est l’objet de sa composition « Beautiful Little Fools ». « Sur les réseaux sociaux, on ne jure que par la perfection. J’aimerais encourager les filles à être elles-mêmes, sûres d’elles, plus fortes. » Leah, sa styliste, approuve : « Ces réalités du quotidien, qu’elle aborde dans ses chansons, résonnent en nous. »

Elle a l’âge de parler d’avenir mais préfère rester « concentrée sur le moment », vivre « au jour le jour ». Plus tard, elle aimerait écrire des textes pour d’autres. Et puis, « dans très longtemps, fonder une famille, acheter une maison »… Dans sa tête, elle admet que ça tourne à cent à l’heure : « Je pense beaucoup trop ! » Pour calmer ce vacarme, elle s’est mise au sport : running, boxe, yoga. Cet été, il va falloir tenir le rythme : elle enchaîne 14 dates de festivals, dont Pukkelpop, le 17 août. « Quand j’ai découvert mon planning, je me suis dit : ‘Wouahou !’ » Stressée ? Pour un concert, « jamais ». Et dans la vie ? « En permanence ! »

Mots-clés:
Musique Jorja Smith soul
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