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Arno : « Si tout le monde était comme moi, on serait dans la merde ! »

Arno prend la pose sur le balcon du casino d’Ostende comme Ensor l’avait fait sur un cliché en noir et blanc exposé au MuZee. ©Ronald Dersin

Musique

Il vient de sortir un 13e album studio et fêtait, en mai dernier, ses 70 printemps. Pour Paris Match, 70 ans cette année aussi, Arno a accepté de revenir sur quelques décennies fondatrices. Nous l’avons suivi dans son fief d’Ostende où il nous parle notamment d’Ensor et des artistes qu’il aime et qui ont hanté la ville.

On l’attendait sauvage voire un brin éméché, il arrive ponctuel, frais comme un gardon, un petit sac en plastique à la main. Il ne le quittera pas. On réalise plus tard qu’il y glisse ses chewing-gums usagés. Il avait envie d’évoquer Ensor, qu’il adore. Rendez-vous a été donné au MuZee d’Ostende. La Maison Ensor est en travaux, même le salon bleu est inaccessible. Il regarde la vue du troisième, nous montre une rue sur la droite. La rue où il a passé son enfance. Arno n’aime pas la nostalgie mais n’a rien contre un bon flash-back, comme il l’annonce d’ailleurs à sa façon dans une chanson de son dernier album. « Vous savez que ce bâtiment était une Coop, une coopérative dans les années 50 ou 60… On pouvait y acheter à manger et tout le bazar… »
Dans ces murs Arno est connu comme le loup blanc. Il y quelque temps encore, il était présent ici pour un hommage au cinéaste et plasticien Raoul Servais, le « magicien d’Ostende ». « C’est un copain. »

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Après une longue halte dans la bibliothèque du MuZee, nous descendons à la salle Ensor et Spilliaert. Un groupe de touristes le prend d’assaut pour quelques selfies. Passage à la boutique. Il s’y attarde sur les beaux livres. Il nous demande si nous connaissons ce tableau d’Ensor qui a inspiré un morceau à Bob Dylan. Et puis cherche le livre qui évoque ce récit, fébrilement. Titré The Superhuman Crew, édité par le Getty Museum de Los Angeles, l’ouvrage rassemble deux œuvres d’art visionnaires : L’entrée du Christ à Bruxelles en 1889 et le morceau Desolation Row de Bob Dylan, extrait de l’album Highway 61 Revisited (1965) qui brosse un portrait grotesque et absurde du monde de l’époque, dans des termes comparables à ceux d’Ensor.
« Savez-vous qu’on appelait Ensor la ‘zwarte madame’ ? Parce qu’il portait de longs vêtements noirs et avait ce côté un peu précieux. » Arno aborde tous les thèmes avec ce mélange unique de délicatesse et de délectation-provocation.

The Superhuman Crew, édité par le Getty Museum de Los Angeles. L’ouvrage, qu’Arno recherche au MuZee pour nous le montrer rassemble deux œuvres d’art visionnaires : L’entrée du Christ à Bruxelles en 1889 et le morceau Desolation Row de Bob Dylan, extrait de l’album Highway 61 Revisited (1965) . ©E. Jowa

Arno connaît les lieux comme sa poche, évoque inlassablement Ensor et Spilliaert. « Il n’y en a pas beaucoup en Belgique des Ensor et des Spilliaert. Quand on arrive au Getty Museum de Los Angeles, on est confronté aux toiles d’Ensor et de Magritte… Ensor est mort l’année de ma naissance, en 49 ! » On lui parle de cette séance de pose qu’on lui propose un peu plus tard, sur le balcon du casino, à la manière d’Ensor sur un célèbre cliché, exposé au MuZee. Il enchaîne : « Vous connaissez Henry Storck? C’était un ami. Il a fait plein de trucs sur Ensor. » (Notamment La vie du peintre James Ensor (1860-1949), une sorte de film-roman, réalisé en 1990 par Luc de Heusch, avec la participation de Henri Storck. NDLR)

Au MuZee, dans la salle Ensor et Spilliaert, devant la photo d’Ensor sur le balcon du casino d’Ostende. « Les peintres et les écrivains raffolaient d’Ostende. Parce qu’il y avait cette liberté, ces maisons closes, et puis un quartier gay. C’était très libéral. Aujourd’hui ces quartiers se sont amoindris.» ©Ronald Dersin
On en profite pour parler cinéma, de Jaco Van Dormael notamment, qui a réalisé le clip Ostende Bonsoir, un morceau extrait de son dernier album. « J’ai fait deux clips avec lui », précise Arno. Il enchaîne sur une autre amitié du 7e Art, plus intergénérationnelle celle-ci. « J’ai un bon copain au cinéma : Michel Piccoli. J’ai joué dans son film Le goût des myrtilles il y a quelques années. C’est quelqu’un que j’aime dans le cinéma, Michel. C’est vraiment un bon copain ». Piccoli le lui rend bien, il avait déclaré être sous le charme d’Arno, le couvrant d’éloges et soulignant volontiers « extravagante honnêteté” du chanteur ostendais. Piccoli a-t-il dans la vie cette folie qui transparaît dans son jeu d’acteur ? « Pas fou du tout. Michel, c’est quelqu’un de très normal… Et puis normal, c’est quoi ? »

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Arno déclarait récemment que son autisme l’avait “sauvé”. « Ouais. Ça m’a sauvé parce qu’à cause de ça je suis devenu un chanteur de charme raté ! J’étais très introverti et j’ai pu m’exprimer à travers la musique. Et pas seulement à l’égard des autres mais vis-à-vis de moi-même aussi. La musique m’a vraiment sauvé. »

« T’inquiète pas pour Arno »

Au-delà de la mélodie, il y a les sons des mots bien sûr, le vocabulaire, la scansion, cette poésie innée que l’Ostendais porte en lui. Ce sens de l’humour truculent et cet art du jeu de mots. Un langage extrêmement développé dans ce qu’il nomme son autisme. « Je pense que beaucoup d’artistes sont autistes mais ils ne le savent pas toujours. Chacun a son propre autisme. Et on ignore exactement à quel stade on en est et le pourquoi de cet état. Moi je bégayais beaucoup quand j’étais jeune. Aujourd’hui ça m’arrive encore de temps en temps. Ça dépend de l’état dans lequel je suis. Mais ce n’est plus comme avant. Je parle parfois comme quelqu’un qui souffre de la prostate! Quand on fait pipi, ça part par petits jets ! »  On lui demande s’il lui arrive de regretter cette période où il bégayait ostensiblement. « Ah non… Ce n’était pas du tout chouette ! » Parce que le regard des autres le gênait ? « Eh bien j’ai eu de la chance car je n’ai pas été beaucoup harcelé quand j’étais gamin. Les enfants peuvent être durs avec les autres mais avec moi ils ne l’ont jamais été. Parce que j’étais fort en sport aussi… J’en ai fait beaucoup. Je peignais et dessinais beaucoup aussi. Je me souviens que mes copains disaient aux autres : T’inquiète pas pour Arno. Il ne dit rien mais il ne faut pas se formaliser ! »

Ici ils ont attaqué Anuna De Wever. Nous sommes aujourd’hui à Ostende, à la mer. Mais peut-être que dans quelques années ce sera Ostende… dans la mer!

Est-ce que l’autisme d’une Greta Thunberg, dont on parle beaucoup ces jours-ci et qui s’exprime d’ailleurs très bien, lui inspire quelque chose ? Comprend-il qu’elle ait été dénigrée ? « La fille du climat, la Suédoise, là ? Ils ont attaqué ici Anuna De Wever, la jeune leader de Youth for Climate en Flandre. Je trouve ça triste. Parce que nous sommes aujourd’hui à Ostende, à la mer. Mais peut-être que dans quelques années ce sera Ostende… dans la mer ! »

Génération cul dans le beurre

Curieux de l’imaginer concentré sur ces risques d’inondation, de terres noyées liées au réchauffement. Est-ce une angoisse profonde qu’il nourrit ? « Je songe à mes enfants et à leurs enfants. J’y pense et j’ai peur. Parce que je dis toujours : notre génération a vécu le cul dans le beurre. »

L’occasion d’un autre flash-back, sur les années 60 d’abord. « Mon père a connu une Guerre mondiale, mon grand-père, deux. Et je fais partie de la première génération qui n’a pas connu de Guerre dans cette partie de l’Europe. Donc je pense que c’est la première fois dans l’histoire que les jeunes ont construit leur propre culture. Musique rock, mode… Tout a changé dans les années 60, c’était la liberté, la pilule, tout. On partageait tout à cette époque. On faisait de l’auto-stop par exemple, on pouvait aller en stop à Katmandou aller-retour. Aujourd’hui, ça ne se fait plus. Et on partageait tout – dans le temps je n’ai jamais fumé un joint tout seul. Maintenant je ne fume plus hein ! »

«La Flandre est plus conservatrice, oui. Ici à Ostende les partis les plus forts sont la N-VA et le Vlaams Belang. Si on avait dit ça il y a cinq ans, personne ne l’aurait cru.» ©Ronald Dersin
Toute cette notion de partage grand-seigneur n’est pas un cliché, il le jure. « Moi j’ai vraiment vécu ça ! Je me souviens quand j’avais 19 ans, en 68, un mec de 25 ans c’était un vieux car il avait vécu la guerre. Il n’était pas habillé comme nous. Aujourd’hui les mecs de 20 ans aujourd’hui pensent tout à fait différemment je crois que les mecs de 26 ans…Le très jeunes manifestent pour le climat par exemple. Ils ont raison car on vit dans une société très, très dangereuse. Et puis ils font peut-être des études pour des métiers qui n’existeront plus dans cinq ans… Tout évolue de plus en plus rapidement. Les choses ont terriblement changé ces deux dernières années. Le conservatisme est monté à fond ».

Tout évolue de plus en plus rapidement. Les choses ont terriblement changé ces deux dernières années. Et le conservatisme est monté à fond.

Ce conservatisme, le perçoit-il partout en Belgique ou davantage dans le nord du pays ? « La Flandre est plus conservatrice, oui. Ici à Ostende les partis les plus forts sont la N-VA et le Vlaams Belang. Si on avait dit ça il y a cinq ans, personne ne l’aurait cru. » Comment explique-t-il ces poussées ? « Il faut demander ça au peuple. C’est la population qui a majoritairement voté pour ces partis ».

« Trump ? Entre Warhol et le cul d’un lapin rose »

Trump fait-il vibrer la fibre créative d’Arno ? Quelle image extravagante lui souffle-t-il ? « Sa coiffure m’évoque un peu Andy Warhol. Elle me fait penser au cul d’un lapin rose… C’est très artistique je trouve ! Par exemple notre copain du Brexit, Johnson, a aussi une coiffure très spéciale. Je pense que les coiffeurs aujourd’hui sont très importants. Ce sont eux qui changent le monde ! Plus j’y pense plus je me dis que c’est la faute des coiffeurs. Ce sont eux qui font tout le bazar! Mais n’oubliez pas qu’on a connu aussi Margaret Thatcher dans les années 70… »

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Que lui rappellent ces seventies en priorité, la naissance du punk par exemple, ensuite ce sacré hit des Sex Pistols, God Save The Queen, et tant d’autres hymnes à réveiller les morts ? Était-ce une source d’inspiration ? « TC Matic est arrivé après le punk. Mais j’ai eu un groupe avant qui s’appelait Tjens Couter (entre 1975 et 80). On a fait des disques et des tournées dans toute l’Europe. On a fait le ‘college circuit’ en Angleterre, on a même eu une maison de disques là-bas. Mais c’était moins connu en Belgique qu’ailleurs en Europe. Au club CBGB de New York, il y a dans le juke-box une chanson de notre groupe, Tjens Couter qui s’appelle « Give me what I need ». C’était un truc un peu fou… On était des fous. C’était rock, oui, mais ce n’était pas punk. J’avais les cheveux plus longs et je n’ai pas habillé en punk. L’esprit punk dont vous parlez, je l’ai eu avant. J’ai toujours été comme ça mais sans les clichés punk ».

Ses racines européennes, solidement continentales, priment. « Pour moi le punk vient d’Angleterre. J’ai le plus grand respect pour le rock anglais et le rock américain mais je ne suis ni anglais ni américain. Je suis Européen. Et je ne veux pas être la copie de qui que ce soit ». On lui demande si le fait d’avoir été surnommé à ses heures le “Tom Waits belge” l’agace ? « Je n’ai rien du tout contre Tom Waits hein, mais je ne suis pas et je ne fais pas du Tom Waits ! »

« Les années 90 ? Les gens ont commencé à se parler à eux-mêmes en rue. »

Avec le recul, les années 80, il les décrit comme un poil castratrices. « C’était la fin de la liberté. Et depuis deux ans, je le répète, le changement s’accélère ». Quid des années 90, sont-elles associées à une montée du hip hop par exemple ? « Le rap existait depuis très longtemps, même depuis les années 30, le talking blues. Ça vient d’Amérique. Même James Brown a fait du rap. Sinon les années 90 c’était surtout le début du téléphone portable ! Les gens ont commencé à se parler à eux-mêmes en rue. Vous connaissez cette blague de blonde : elle reçoit un portable en cadeau de son mec. Elle est en train de déambuler avenue Louise. Son mec l’appelle et elle lui dit : Allo, comment tu sais que je suis ici ? »

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« Vieux dinosaure »

Arno refait un bond dans le temps et embraie sur les nouvelles technologies qui, sans surprise, le laissent de marbre ou l’exaspèrent. « Dans le temps, dans les années dont je vous parle, SMS et tout le bazar, ça n’existait pas ! On sonnait à la porte des copains et le frigo, c’était pour tout le monde. Aujourd’hui je vois une famille : père, mère, fille et fils. Tous devant leur laptop… Ils communiquent avec le monde entier mais pas entre eux ! »

On lui demande si le fait qu’un de ses fils est informaticien le rebute ou au contraire le stimule. « Oui, un de mes fils est informaticien. Quant à moi, je suis un vieux dinosaure ! » Il extrait de sa poche un téléphone d’antan, de ces modèles qui semblent, avec le recul, microscopiques : Nokia-addict comme tant de puristes. « Il faut faire attention avec moi, quand je touche les outils informatiques, ça peut faire un de ces bazars ! Je n’ai jamais envoyé un mail de ma vie ». Quant aux réseaux sociaux, n’en parlons pas : « C’est quelqu’un d’autre qui s’en charge pour moi ».

Que va-t-il advenir de l’Europe avec le Brexit ? Mes copains en Angleterre flippent. (…) Aujourd’hui on vit dans un film de cow-boys. Et tout est possible dans les films de cow-boys.

Les progrès de la science inspirent Arno modérément. « Écoutez, hier est mort, demain n’existe pas et je vis aujourd’hui. Je n’aime pas la nostalgie mais j’y suis confronté. Le passé est mort mais je porte le bagage. Tous les jours j’ai des flash-back. Je n’aime pas ça mais je ne peux rien y faire. Ce ne sont pas des mauvais souvenirs mais je n’aime pas parce que ça m’absorbe et ça me donne la nostalgie ».

Au MuZee, Arno est connu comme le loup blanc. Comme ailleurs, les fans se pressent instantanément, l’abordent et demandent un selfie. L’homme qui n’est pas, de son propre aveu, très fan de nouvelles technologies, s’exécute néanmoins avec élégance. Une pirouette encore et il prend le large. ©Ronald Dersin

Quant à la suite, aux années 2010 et bientôt 2020, à l’avenir de l’UE, Arno s’interroge. « Que va-t-il advenir de l’Europe avec le Brexit ? C’est un vrai point d’interrogation. Mes copains en Angleterre flippent ». Des amis plutôt pro “remain”, on l’imagine. « Pour les artistes et les musiciens, c’est stressant. Ils redoutent par exemple la traversée des frontières avec du matériel, le passage laborieux aux douanes, comme dans le temps etc. Ils ne comprennent pas et moi non plus! Et qu’en pensent les Irlandais, les Ecossais ? »

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Des années après son Putain Putain, Arno est-il toujours un Européen plus vrai que nature ? « Aujourd’hui, on vit dans un film de cow-boys. Et tout est possible dans les films de cow-boys… Et qui fait tout ça ? L’être humain. J’habite au centre de l’Europe. A Bruxelles, Belgique. À 50 kilomètres au sud de Bruxelles, je suis en France. 50 kilomètres au nord, je suis aux Pays-Bas. En une heure et cinquante minute j’atteins le centre de Londres en Eurostar. Bruxelles-Paris, c’est un heure vingt, comme Bruxelles-Ostende… Moi je n’ai pas de frontières ! »

« Je viens d’une famille de réfugiés »

L’Angleterre, Arno connaît bien, on l’a dit. Il vient, comme il le souligne volontiers, d’une famille de réfugiés. « Mon père a vécu en Angleterre, il a fait son service militaire là-bas chez les Spitfires. Mon grand-père paternel était résistant. C’était un gauchiste, politiquement actif. Il était bien sûr opposé aux nazis. Quand ceux-ci sont arrivés en Belgique, il a emmené sa femme, mon père, qui avait 16 ans, et sa sœur dans un bateau pour l’Angleterre. Quant à mon grand-père maternel, il était dans la résistance aussi, pendant la Guerre, ici en Belgique ».

Si Arno n’a pas vécu cet exil, cet épisode familial est ancré dans son ADN. En rejeton d’après-Guerre, il n’a rien oublié et se remémore le traumatisme que ses aînés ont souvent raconté. « Dans les années 50, quand j’étais enfant, les parents de mes copains et mes parents parlaient beaucoup de la Guerre. Ça restait ancré en eux. Parce qu’ils avaient eu faim, froid et peur. Et qu’ils avaient été confrontés à la mort ».

Les « white asses » du Midwest

« J’allais beaucoup à Londres et les gens très jeunes, et toute la scène musicale en Angleterre était contre Margaret Thatcher… Que se passe-t-il aujourd’hui avec cette ‘music scene’ ? C’est devenu entièrement dominé par le marketing ! Lors des dernières élections américaines, Donald Trump a utilisé des musiques de vieux groupes rock. Les anciens, les Stones, Led Zeppelin etc s’y sont opposés. Mais certains groupes récents n’ont rien dit ».

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Comment Arno, qui a souvent voyagé aux États-Unis, voit-il ce fameux contraste entre l’Amérique profonde, du Midwest notamment, et celles des mégalopoles cosmopolites ? « Quand je suis allé au Texas, j’ai vu cette Amérique profonde. J’ai enregistré un disque à Nashville, au Tennessee. C’était dans les années 90. À Nashville à cette époque, on ne voyait pas de Blacks dans les rues du centre ville. On me dit qu’aujourd’hui ça a changé, mais dans le temps, ça m’a frappé… » Les Wasps (white anglo-saxon puritans) en mode dominant ? « C’était surtout les white asses, les culs blancs! Bien sûr j’ai des copains américains qui ont l’esprit très ouvert mais il faut faire la différence en effet entre certaines grandes villes et certains États – la Californie ou New York par exemple sont beaucoup plus progressistes comme on sait ».

« Je suis arnoïste. Je suis le seul, c’est mieux comme ça »

On lui parle aussi des Eagles of Death Metal, ce groupe de rock américain qui se produisait lors des attentats du Bataclan le 13 novembre 2015. Le chanteur Jesse Hughes, conservateur reconnu, provocateur aussi, s’était notamment illustré en fustigeant les jeunes qui avaient manifesté contre les armes à feu après la fusillade de Parkland en Floride en février 2018. « L’être humain est comme ça. Il y a des cons partout ! Mais je ne parle pas ici de droite ou de gauche. Moi je ne suis ni de droite, ni de gauche! Je suis un arnoïste ! Je suis le seul, c’est mieux comme ça. Sinon je n’aime pas les -istes… Mais je dis toujours qu’il y a des raisons pour lesquelles les gens optent pour les extrêmes politiques. Pourquoi ? Je l’ignore. Peut-être ont-ils peur. Pourquoi à Ostende beaucoup de gens ont-ils voté pour l’extrême droite ? Mais je vais vous dire une chose : je ne veux pas que tout le monde soit comme moi… Sinon, on est dans la merde ! Si tout le monde était comme moi, il n’y aurait pas de cordonnier, de boulanger, de plombier, de charcutier. Moi j’ai deux mains gauches. Me confier ce genre de choses serait beaucoup trop dangereux ».

Avant d’être des Flamands on est des Ostendais

Puisqu’il est question de Flandre, et de flamingants, Arno a-t-il entendu cette déclaration de Jean-Claude Juncker qui disait en substance ne plus vouloir parler français à la côte belge, affirmant qu’il y était mieux accueilli lorsqu’il parlait allemand ? « Je peux juste vous dire que dans le temps, les menus à Ostende étaient formulés en quatre langues : français, flamand, anglais et allemand ». Et aujourd’hui ? « Je ne sais pas, il faut regarder ! Mais les garçons, les serveurs, parlaient quatre langues. À l’époque aussi, la bourgeoisie parlait le français. Et les travailleurs parlaient l’ostendais, qui est une langue en soi. Nous, on est des Ostendais avant d’être des Flamands! Ostende était un État indépendant, libre, et bien avant ma naissance ! Les bateaux avaient leur propre drapeau. Je vous conseille ce livre qui s’appelle Oostende & Compagnie : Van Arno tot Zweig. Il parle de tous les gens qui ont vécu ici à Ostende et va être bientôt traduit en français ».

« Oostende & compagnie ». Van Arno tot Zweig. Un livre de Claude Blondeel sur les personnalités qui ont vécu dans la ville, de Proust à Einstein. « Bientôt traduit en français », insiste Arno qui nous montre quelques trésors dans la boutique du MuZEE. ©E. Jowa

Arno feuillette le livre lentement et le commente. Il y est question de Léon Spilliaert, d’Hugo Claus, de Léopold Ier et de Léopold II, d’Henri Storck, d’Arno bien sûr, mais aussi de Permeke, Einstein, Caruso, Stefan Zweig, Marvin Gaye… « Il y a Karl Marx aussi. Il a écrit son manifeste ici. Proust a vécu à Ostende aussi, Verlaine, Victor Hugo… Einstein a vécu à cinq kilomètres d’ici, au Coq. Il y a des photos de lui avec James Ensor… Tous les intellectuels juifs lors de la montée du nazisme ont commencé à fuir avec l’intention de se rendre en Angleterre. Et nombre d’entre eux ont oublié de prendre le bateau Ostende-Douvres. Ils sont restés ici. Pourquoi ? Les maisons closes, le quartier gay qui n’existait pas dans d’autres pays… Pourquoi les Français sont-ils venus ici ? Pour les mêmes raisons. Tous ces quartiers se sont amoindris depuis. Quand j’étais jeune, les femmes étaient dans les vitrines des maisons closes. Ostende était une ville libre. Les mosquées, synagogues et toutes les sortes d’églises s’ y côtoyaient ».

Deux de mes grands-oncles avaient épousé des tenancières de clubs, près du casino. Chez l’un d’eux il y avait des peintures que leur laissaient, en guise de paiement, les artistes qui fréquentaient les bars. Il y avait même un Ensor…

Ensor disparu

Arno évoque alors, par une transition de l’esprit qui n’appartient qu’à lui, un patrimoine familial d’une valeur inestimable qui s’est volatilisé. « Deux des frères de mon grand-père maternel ont été mariés chacun avec une madame de maison close, une tenancière de bar. À l’époque, ce type de bars étaient avant tout un lieu d’échange et de conversations sur l’art et la politique. C’étaient plutôt des clubs qui étaient situés aux alentours du casino. Je me souviens que mon père, qui était syndicaliste et tout le bazar, parlait politique le dimanche après-midi avec un de ces deux grands-oncles, tonton Theo, qui était un ancien colonel de l’armée belge. J’étais le chouchou de cet oncle et de sa femme, tante Martha car ils n’avaient pas d’enfant. Je me souviens que chez eux il y avait beaucoup de peintures et de dessins. C’étaient en fait des œuvres que leur laissaient les artistes qui fréquentaient les bars et les restaurants et qui payaient avec ces tableaux. Il y avait même chez mon oncle un Ensor, entre autres… »

Arno dans la salle Ensor et Spilliaert du MuZEE d’Ostende. «Il y avait chez un de mes oncles un Ensor, entre autres. (…) Quand on a vidé la maison, les tableaux avaient disparu. Où sont-ils aujourd’hui ? On n’en a pas la moindre idée. A l’époque, Ensor n’avait pas la même notoriété ni la même cote qu’aujourd’hui.» ©Ronald Dersin

« Écoutez ceci », pousuit-il. « Tonton Theo et tante Martha sont morts dans les années soixante. Ils n’avaient donc pas de descendants. Quand on a vidé la maison, les tableaux de valeur avaient disparu. Où sont-ils aujourd’hui ? On n’en a pas la moindre idée. À l’époque, Ensor n’avait pas la même notoriété ni la même cote qu’aujourd’hui, personne n’y a été très attentif sans doute. Mais qui s’en est emparé, mystère. J’avais alors 8 ans, mes parents étaient jeunes aussi, c’était le moindre de nos soucis. Des années plus tard, j’y pense et je me dis : mais où sont passés ces tableaux ? Ma grand-mère était la meilleure copine de la sœur de Spilliaert. Une de mes tantes avait épousé un sculpteur qui avait remporté le Prix de Rome, Guy Maclot. Mais dans le temps, la valeur, notamment marchande, ou la notoriété des artistes, on n’y prêtait pas attention. On était loin du marketing d’aujourd’hui ».

J’étais un grand fan de Fabiola. C’est une femme qui avait des c…

En parlant de Belgique toujours, parmi les symboles encore vaillants du pays, la famille royale le fait-elle fantasmer dans un registre ou l’autre ? « Moi j’étais un grand fan de Fabiola. Elle avait beaucoup d’humour je trouve. Et je pense aussi que c’était une femme qui avait des c…. Je songe à cet épisode où elle tenait une pomme (pour répondre aux menaces qui avaient été proférées à son égard en 2009 par un homme qui avait dit envisager de tirer à l’arbalète sur l’ancienne souveraine pendant le défilé de la Fête nationale). Et Paola, c’est une belle femme hein ! Elle a un style à la Gina Lollobrigida. Elle me fait penser aussi, dans l’attitude, le style, à une Claudia Cardinale. Tout ça nous renvoie à cette époque bénie des grands réalisateurs comme Fellini, Pasolini… »

Always look on the bright side of life

À traves quelques détours divertissants, on en arrive à évoquer avec émotion La Vie de Brian, des Monty Python. Arno entonne aussi sec « Always Look on the bright side of life », avec des intonations à la Eric Idle et un accent cockney puissant.

Plus tard encore, sur la terrasse du casino, pris dans un vent entêtant, il s’impatiente soudain. On redoutait cet instant. Arno en a marre mais il reste élégant. Accepte un selfie dans le restaurant, devant l’immense baie vitrée qui donne sur cette plage interminable, grise à mort. Cette plage qu’il a choisie pour cadre de son nouvel opus. Une pirouette encore et il met les voiles.

Macrobiotique

Arno Charles Ernest Hintjens vient donc de sortir son treizième album studio, Santeboutique. Superbe cuvée, dont le déjà hymnesque Ostende Bonsoir, et son clip réalisé par Jaco Van Dormael. Mais aussi Lady Alcohol, Flashback blues, Court circuit dans mon esprit. Ou Tijp Tijp c’est fini : « J’ai emprunté une phrase de ma grand-mère il y a très longtemps : elle bavardait dans le living avec ses copines et je l’ai entendue depuis la cuisine. Elle parlait de la jouissance des mecs, disait ceci : Tijp Tijp et c’est fini ! Ça a donné le titre de la chanson. On parle des années 60… » Il y a encore Les saucisses de Maurice, juste magique. Une chanson qu’il a écrite « avec ses rêves » dit-il, ce qui laisse de fait songeur. « Ca s’inspire de la vision d’un couple macrobiotique et végétarien. Le monsieur est très sportif et la femme tombe amoureuse du charcutier qui s’appelle donc Maurice et est réputé pour ses saucisses… J’ai voulu en faire un court-métrage mais j’en ai fait d’abord une chanson ». La verve arnoïste culmine avec cet extrait merveilleux par ailleurs : « Comme deux animaux domestiques, ils regardent la TV sans faire de bruit ». En commentaire off et sans effet de manche, il constate : « C’est une réalité de l’être humain. C’est lui qui m’inspire encore et toujours ».

Arno sera le 23 janvier 2020 à l’Ancienne Belgique à Bruxelles. Le concert est complet mais deux autres dates ont été ajoutées, les 24 et 25 janvier. ABconcerts.be – LiveNation

Il sera également le 11 février 2020 au Trianon à Paris et en tournée dans toute la France ces prochains mois – www.infoconcerts.com – https://www.infoconcert.com/artiste/arno-103/concerts.html

Remerciements au Kuurzaal/Casino et au MuZee d’Ostende pour leur accueil – Musée d’Art-sur-mer. Romestraat 11. 8400 Ostende – www.muzee.be

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