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Valéry Zeitoun : « Mes vieilles canailles », soit la dernière tournée de Johnny

Concert les vieilles canailles avec Eddy Mitchell, Johnny Hallyday et Jacques Dutronc.

Concert les vieilles canailles le 6 juillet 2017 avec Eddy Mitchell, Johnny Hallyday et Jacques Dutronc. | © NATHALIE AMEN VALS / L INDEPENDANT

Musique

Alors que sort enfin l’album des concerts donnés par Johnny Hallyday, Eddy Mitchell et Jacques Dutronc, le producteur et initiateur du projet nous raconte cette aventure extraordinaire. Qui sera aussi la dernière tournée de Johnny.

Paris Match. Comment est né le projet des Vieilles Canailles ?
Valéry Zeitoun. J’ai eu l’idée en 2004, alors que j’étais à la tête du label AZ. Pour les bonus d’un DVD de Michel Sardou, on a eu l’idée d’organiser un dîner avec Eddy Mitchell. À table, ils se racontent des histoires sensationnelles. Ça fait “tilt” dans ma tête. On a des stars phénoménales en France, il faut les réunir ailleurs que dans un resto. Je pense évidemment à Johnny, que je connais un peu, avec l’idée d’organiser un concert avec les trois vedettes.

Valéry Zeitoun
Valéry Zeitoun © Hélène Pambrun / Paris Match

Sauf que Sardou et Hallyday se fâchent…
Oui. Michel sort une connerie sur la fille adoptive de Johnny lors d’un concert. Et je comprends que mon idée est morte. J’oublie cette histoire pour un certain temps. Mais, en juillet 2013, je suis à Barcelone en vacances, j’ai perdu mon boulot, ma femme et mes enfants en 2012, et je ne suis pas au top de ma forme. Un matin, à l’hôtel, le soleil se lève, mon iPod se met à jouer “Il est cinq heures, Paris s’éveille”. Et là, ça me saute aux yeux. C’est avec Dutronc qu’il faut faire ce projet. Eurêka ! Je me rappelle que Dutronc était à la Trinité, qu’il a été guitariste d’Eddy et qu’il a une amitié particulière avec Johnny. Ils ont tous les trois des chansons iconiques et je commence à imaginer le début du concert.

Quand je lui vends le projet, Eddy me dit: “Je n’y crois pas du tout, mais je suis partant. Alors, démerde-toi.”

Mais comment concrétiser l’affaire ?
Début septembre, Eddy accepte de déjeuner avec moi. Je vois que son œil pétille quand je lui vends le projet. Il me dit : “Je n’y crois pas du tout, mais je suis partant. Alors, démerde-toi.” Il me laisse les coordonnées de Jacques ; je connais Sébastien Farran, le manager de Johnny, donc à moi de jouer. Seb adore l’idée, en parle à Johnny et me dit très vite : “Vas-y.”

Dutronc est-il le plus difficile à convaincre ?
Oui. Il n’a pas chanté depuis sept ans, mais il me convoque quand même en Corse. J’arrive là-bas comme un enfant, avec des cigares, évidemment. Jacques aime l’idée, mais me demande deux accessoires importants, un fouet et un tabouret. “Parce que ce n’est pas toi qui vas chanter avec Johnny, et il faut l’apprivoiser, cette bête-là.” C’était sa manière de faire part de son appréhension.

Est-ce que cela coûte cher, de lancer un tel concert ?
Ça coûte le cachet de ces artistes-là. Mais ils ont le même chacun et cela a été la clé de la réussite du projet. Personne n’a considéré qu’il devait toucher plus que l’autre. J’ai discuté avec leurs managers, Rose Léandri pour Jacques, Claude Wild pour Eddy, et Sébastien pour Johnny. On s’est réunis, on a négocié et on a fini par trouver un accord. À partir du moment où les trois chanteurs étaient partants, ça montrait leur envie de le faire et il n’y avait plus d’ego. Ce sont des professionnels rodés, et tout se passe correctement.

Le 13 janvier 2014, vous réunissez tout le monde au Costes, pour un dîner.
Eddy est en avance, Jacques arrive à l’heure et Johnny n’a que vingt minutes de retard ! Tout de suite, il s’installe avec ses deux potes au bout de la table. Ils parlent de musique, de leurs souvenirs, et ils se mettent à chanter. Farran se tourne vers moi et me dit : “Tu les as, tes vieilles canailles.” On décide de se laisser encore quinze jours pour tout annoncer. Mais, dès le lendemain, Johnny poste sur Instagram une photo de lui avec Jacques et Eddy, écrivant : “Bientôt un futur projet avec mes meilleurs amis.” C’était parti…

Comment se sont passées les répétitions ?
Ce sont de vieux briscards, ils ne chantent pas vraiment pendant les répétitions. Je remarque que Jacques a bossé et qu’Eddy est le garant de l’affaire. Mais, au fond, je ne sens pas une excitation extraordinaire. Le pire, c’est qu’ils ne font aucune vanne entre les chansons. Et là, ça fout un peu mon concept par terre.

Eddy Mitchell, Johnny Hallyday, Jacques Dutronc
Eddy Mitchell, Johnny Hallyday, Jacques Dutronc. © Bestimage

Donc, le soir de la première, vous êtes catastrophé ?
J’avais fait appel à des auteurs pour écrire des vannes. Je me suis fait jeter. Johnny me dit notamment, pendant les répétitions, qu’il n’a aucun humour. Mais Jacques va prendre les choses en main. Il se pointe avec un extincteur avant “Il est cinq heures, Paris s’éveille”, et dit : “Il n’extincteur, Paris s’éveille.” Sur les premiers Bercy, je suis content, mais, artistiquement, j’ai vite senti qu’on pouvait faire mieux. Je sors de cette première partie de l’histoire avec un sentiment un peu mitigé.

Il n’y aura d’ailleurs ni disque ni DVD de ces concerts. 
Les bandes sont au frais, car Johnny sort un disque au même moment. Dès le départ, c’était clair que son album était la priorité et qu’il annoncerait sa nouvelle tournée.

Par quel miracle, deux ans et demi plus tard, une tournée des Vieilles Canailles est-elle lancée ? 
Parce que Johnny l’a voulu. En octobre 2016, Sébastien Farran m’appelle : “Johnny a parlé à Jacques et à Eddy, il veut refaire Les Vieilles Canailles.” Moi, je ne sais pas que Johnny est malade. Mais je note l’élégance des garçons, qui pensent à moi alors qu’ils auraient pu partir en tournée sans moi. Farran me précise que Johnny souhaite chanter en province et qu’il a déjà prévenu Eddy, qui avait pourtant annoncé ne plus vouloir faire de tournée.

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Quand Johnny annonce sa maladie, en mars 2017, la tournée est-elle remise en question ?
Pour moi, il est évident qu’elle ne se fera pas. Mais Farran me dit : “On maintient tout.” Dans la mesure où le manager affirme qu’on va le faire, je ne peux que le croire. Je suis proche de Sébastien, s’il y avait eu le moindre doute, il me l’aurait dit. La maladie de Johnny n’est jamais entrée en ligne de compte.

La rumeur dit alors que vous avez approché Michel Polnareff et Michel Sardou pour remplacer Johnny, au cas où….
Ces rumeurs viennent de chroniqueurs d’émissions people qui ne savent pas de quoi ils parlent. Cela n’a jamais été envisagé. Comment peut-on imaginer que Michel Polnareff fasse un concert avec Eddy ? C’est du bon sens…

Johnny arrive à Paris début juin. Dans quel état est-il ?
Il vient pour enregistrer le JT de TF1, et il est fatigué. Mais je sens qu’il a besoin de faire ces concerts. Johnny voulait peut-être boucler la boucle, en revenant vers ses potes de la Trinité.

Johnny a eu un courage impressionnant, venant parfois chanter après une chimio

Le premier concert de Lille est catastrophique. Ça vous inquiète ?
La salle n’est pas adaptée au spectacle, Johnny n’est pas en forme, mais il est là. Et dès qu’il foule la scène, tout le monde est scotché par sa métamorphose, le concert le régénère. On a connu ensuite des conditions plus compliquées. Un soir, à Toulouse, il n’a pas pu faire le rappel. Le public n’a pas compris. Il a sifflé. Mais c’est vraiment parce qu’il n’en pouvait plus. Il a eu un courage impressionnant, venant parfois chanter après une chimio.

Était-ce de la survie ?
Non, c’était de la vie. La scène était le seul endroit où il était bien. Il a vécu cette tournée comme une vraie fête.

Pourquoi fait-il venir ses filles sur scène, le dernier soir, à Carcassonne ?
Peut-être au fond savait-il que c’était son dernier concert. Johnny appartenait à son public, ce n’était pas un mec normal. Peut-être a-t-il senti qu’il était aussi un papa. Il a eu cette envie-là, à ce moment-là, de dire à ses filles : “Voilà ce que je vois, voilà ce que je vis.” Il fait durer ce moment le plus longtemps possible. Puis après le concert, il a filé. Je ne l’ai jamais revu.

Pourquoi n’étiez-vous pas à ses obsèques ?
Parce que je déteste les obsèques et que je n’avais pas envie de m’y montrer. Mais, surtout, c’était mon voyage de noces. J’ai considéré que l’avenir était plus important que la mort.

Universal vient de sortir Johnny, un disque symphonique qui cartonne. Qu’en pensez-vous ?
Je trouve ça un peu froid, même si les arrangements d’Yvan Cassar sont excellents. J’ai une angoisse, si on monte là-haut, c’est de me faire gravement engueuler par l’artiste. Les Vieilles Canailles, c’est le concert des potes, il l’a fait, il était là. J’ai juste été étonné que ce disque symphonique arrive deux semaines avant le live des Vieilles Canailles. Mais c’est le business…

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