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Stormzy, le grime avant la tempête

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À 26 ans, le rappeur est assis confortablement sur le trône du rap british. | © Adidas.

Musique

Sa Majesté Stormzy vient présenter son deuxième album, Heavy is the Head, dans une AB archi soldout ces lundi et mardi. Devenu le héraut du grime, genre de rap influencé par le UK garage et le dancehall, le gamin issu des faubourgs londoniens a marqué le Royaume-Uni de son sceau. Mais pas seulement pour son flow et ses punchlines dévastatrices. Car si sa voix fait vendre pour des millions, elle est surtout devenue celle d’une génération.  

Le couronnement s’est fait à Glastonbury l’été dernier. Le mythique festival reçoit pour la première fois de son histoire un artiste afro-britannique en solo sur sa scène principale. Ce vendredi de juin ne sera pas comme les autres outre-Manche, tant les réactions élogieuses qui suivront la performance vont des leaders politiques aux superstars de l’industrie musicale comme Adele. Tout le royaume est formel et le pays tient son nouveau roi : historique, « King Stormzy » est né. Pas uniquement pour le charisme que le jeune homme de 26 ans déploie face aux 100 000 personnes venues le voir. Mais surtout pour ce qu’il représente, vêtu pendant son show d’un gilet par balles floqué de l’Union Jack signé Banksy, telle une nouvelle bannière d’une nation effrayée en plein Brexit et plus divisée que jamais. 

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De son vrai nom Michael Ebenazer Kwadjo Omari Owuo Jr., Stormzy sort tout droit de la banlieue sud de Londres, une partie de la capitale anglaise réputée pour être bouillonnante. Né en 1993, le gamin d’alors grandit dans les quartiers chauds, mais vit néanmoins une scolarité rangée jusqu’à l’adolescence avant de décrocher tout doucement. Celui qu’on appelle « Big Mike » s’essaiera un peu au deal pour finalement se ranger et travailler pendant trois ans dans une raffinerie. Sauf que le garçon est voué à devenir quelque chose qui le surpasse, comme il le reconnaît : « Mon parcours a été incroyable et il y a des choses qui ne s’expliquent pas. La seule manière d’expliquer cela – la seule manière -, c’est que Dieu m’y a poussé », confiait-il à I-D. Sans toutefois être un fidèle, l’artiste explicite ici que son succès ne lui appartient pas entièrement. Il y a comme quelque chose de métaphysique au destin du jeune homme.

La renaissance du grime

Michael Omari a depuis tout petit la musique dans le sang. Au commencement il n’y croit pas trop, tente des impros par-ci par-là, et très vite ne peut plus s’en passer. Si bien qu’en 2014 il lâche une série de freestyle sur YouTube. Dans WickedSkengMan, le rappeur s’affiche micro à la main sur un parking de son quartier. Punchlines scandées de manière hyper réaliste et beats surpuissants s’enchaînent. Plus important, Stormzy parle à une jeunesse « délaissée par l’école ». C’est le début d’une ascension fulgurante.

Mais pour bien comprendre la montée en puissance du phénomène, il faut lier celle-ci à l’histoire d’un genre musical né à l’aube des années 2000 (déjà) : le grime. Encore méconnu du grand public, ce rap frontal et très dansant tire ses influences du UK garage et du dancehall. Popularisé par le rappeur Wiley, il raconte frénétiquement les galères des jeunes issus des classes modestes anglaises sur fond de sonorités drum and bass. Wiley s’associe à Dizzee Rascal pour former le collectif Roll Deep, en 2002, mais le genre reste encore coltiné à l’underground. Arrive un peu plus tard Skepta, « celui qui a mis le grime sur la carte mondiale », comme le titrait Les Inrocks en 2016. La déclamation brute de décoffrage et l’accent so british, les deux caractéristiques propres au grime, sont enfin reconnus dans le rap game grâce aux collaborations du vétéran avec le new-yorkais A$AP Rocky, notamment en 2018 sur le brûlant morceau « Praise the Lord ».

Si je vois qu’il y a un problème quelque part et que je l’ignore, je ne suis pas honnête. Parce que si je sens qu’il y a une situation scandaleuse et que je ne lui donne pas une voix, alors je fais moi-même partie du problème. Donc pas le choix, je dois me lever contre les injustices.

Flow acrobatique et porte-parole d’une génération

Stormzy, lui, arrive pile-poil dans ce grime game en pleine renaissance. Il décolle véritablement en 2015 sur le titre « Shut Up », petit bijou lâché tranquillement dans un parc entouré de jeunes. Sur YouTube, la vidéo culmine aujourd’hui à 100 millions de vues. Car depuis, le rappeur enchaîne les records de vues et de streams avec un style bien à lui : un flow brutal, rapide et sec, articulé à l’extrême. « L’enfant du grime », comme il s’est lui même autoproclamé, est bourré de talent mais ne s’arrête pas là. La sphère publique, il veut l’embrasser, quitte à devenir le porte-parole de toute une génération : « Mon message est celui d’un jeune homme de 23 ans venant de rien et qui en a fait quelque chose, qui se tient ici en tant qu’être humain, en tant que fils, frère, petit ami… (…) À mes yeux, c’est important d’exprimer mon opinion car je suis un homme noir », déclarait-il déjà en 2016. Le grime, au travers de ce personnage magnétique cherchant la lumière, voit sa culture et son identité prendre un visage.

S’en suit un premier opus sorti en 2017, Gang Signs & Prayer, qui rafle tout sur son passage. Premier album de grime à se hisser au top des charts britanniques, il vaut à son interprète d’être élu meilleur artiste de l’année par la BBC et les Brit Awards. Lors des Brit Awards 2018, justement, le rappeur pose un freestyle énervé dans lequel il invective la Première ministre Theresa May : « Yo Theresa May, où est passé l’argent pour Grenfell ? », déclame-t-il en faisant référence au dramatique incendie de cette tour de logements sociaux, en juin 2017, qui a tué 71 personnes.

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Super Black British

Le garçon ne se cache pas derrière sa célébrité, il s’en sert pour exprimer la parole des délaissés. Sa nouvelle cible est évidemment Boris Johnson, nouveau locataire du 10 Downing Street. Mais la star ne s’arrête pas aux petites phrases, loin de là, et s’adonne à la philanthropie. Quand il ne s’engage pas à payer les frais (exorbitants) de scolarité de l’Université de Cambridge à quelques étudiants noirs – augmentant de 50% leur nombre dans cette école prestigieuse -, Michael lance une bourse pour aider les jeunes écrivains britanniques à être publiés. Un « role model » tout trouvé pour les millions de jeunes qui se sentent oubliés par leurs aînés. « I’m a rebel with a cause », martèle sans cesse le jeune homme.

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© TIME.

2019, l’année de sa vie

2019 va sonner comme l’année de son avènement. Un beau matin d’avril est lâché le clip de « Vossi Bop » et le morceau devient un classique instantané. « I could never die I’m Chuck Norris, f**k the government, f**k Boris », y glisse-t-il. Un Glastonbury de légende plus tard, Stormzy se verra désigné comme l’un des « leaders de la prochaine génération » par le magazine Time, dont il fera la couverture. L’année est décidément bien chargée et il sort début décembre son deuxième album, Heavy is the Head, titre tiré de la fameuse tirade d’Henri IV, de Shakespeare (« Inquiète est la tête qui porte une couronne ! »).

La tentation américaine

Un album qui polit les pointes de son style et emmène le grime côtoyer la pop (« Own It », avec Ed Sheeran et Burna Boy), l’afrobeat contemporain, la soul et le gospel (« One Second » avec H.E.R., l’éblouissante « Crown »). Le grime est rendu plus accessible que jamais en ralentissant de cadence, devient un brin moins intense (« Audacity » ravira cependant les puristes). L’idée semble claire : rendre la prosodie héritée du dancehall jamaïcain plus compréhensible pour toucher le plus grand nombre possible. Et se tourner intelligemment vers le public U.S., comme le note le New York Times.

 

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MY SECOND ALBUM – ‘HEAVY IS THE HEAD’ – OUT NOW (LINK IN MY BIO) #HITH 👑

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Celui qui se dit « pro-noir mais pas anti-blancs » a toujours affiché sa fierté d’être britannique, mais pourrait-il succomber à l’appel d’un avenir outre-Atlantique, à la manière des royals Meghan et Harry ? Son portrait désormais accroché dans la prestigieuse National Portrait Gallery et alors qu’il a fait entrer le grime dans le panthéon de la culture british, le rappeur semble plus préocuppé par la place des personnes noires dans celle-ci que de vouloir conquérir la planète à tous prix.

Stormzy est en concert ces lundi 10 et mardi 11 février à l’Ancienne Belgique (complet).

Il sera également headliner le vendredi 17 juillet au festival de Dour.

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