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Cerrone super nature : L’écolo French touch

Cerrone a longtemps entretenu une image kitsch et délicieusement décalée. Photo Julot Bandit

Musique

Quarante ans de carrière et un nouvel album brûlant dont le titre lui ressemble furieusement : DNA (Because/Universal) – un instrumental pur jus, dans l’esprit des mixes DJ de ces dernières années, dont le morceau « The Impact » est illustré par un clip déjà historique. Sur fond de dance music (dont des samples du mythique Supernature) on y capte l’extrait d’un discours d’une légende, la primatologue et militante environnementaliste Jane Goodall. Marc Cerrone, le prodige frenchie des seventies est inépuisable. Il nous avait accordé, lors de la sortie de son autobiographie, Paradise, réalisée sous la plume enlevée de la Belge Bee Gordon, un entretien fleuve. Retour sur quelques points du parcours du maestro.

« The Impact » a été réalisé au début de l’été dernier, au pic des incendies de Californie et bien avant l’Australie. L’EP est sorti aux États-Unis, avant la France. C’était en automne 2019. Parmi les autres titres qui embarquent, il y a « Resolution ». Atmosphérique, urbain, bucolico-écologico-lyrique, son clip se regarde comme un petit film aux références visuelles eighties et au thème contemporain. L’intérêt du « parrain de la disco » pour l’environnement et l’avenir de la planète n’est ni neuf, ni galvaudé.

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Avec plus de 30 millions d’albums vendus dans le monde, un demi-siècle de carrière et une énergie d’adolescent propulsé à la vitesse du son, l’homme a révolutionné les seventies qui ondulent du bassin. Après avoir été samplé des dizaines de fois par des pointures comme les Beastie Boys, LL Cool J, Bob Sinclar et tant d’autres, il est passé derrière la console et officie aujourd’hui comme DJ d’apocalypse dans les plus grands festivals.

L’as de la pochette cul et culte peut se lécher les babines. Son aura cartoonesque et son gros son qui décolle n’en finissent pas de ravir les night-clubbers et les aficionados de vintage revisité. Depuis l’autobio Paradise et l’album avec son groupe Kongas, il y eut des sets qui cartonnent… Le pontife du disco sensé, apôtre consommé de la dance bien roulée n’en finit pas de rebondir.

Paradise, l’autobio de Cerrone, avec Bee Gordon. Ou les aventures fantastico-futuristiques d’un incroyable créateur. Editions E/P/A – Hachette. 256 pages – 19,90 €

Le fils de cordonnier italien aux ambitions spatio-temporelles, pote de Delon, fan de Quincy Jones et du Dalaï-lama nous a parlé parle sexe, drogue, Amérique. Et nous a dit pourquoi, à ses yeux, l’avenir c’est ici et maintenant. Dans l’Hexagone et pas ailleurs.

C’est imprimé sur les rétines ad vitam. On le revoit entouré de créatures dévêtues aux lèvres glossy. Lui en maître absolu, éternel playboy, machiste d’opérette. Cerrone, son brushing nickel-chrome, plus vrai que vrai, sa fine moustache et son regard d’acteur de muet font partie du patrimoine hexagonal. De même que son torse glabre, chemise en soie échancrée, col pelle à tarte, pantalon immaculé et talonnettes du diable. Des allures italo-américaines, la classe internationale. Aujourd’hui il a le poil blanc, toujours fourni et porte des lunettes fumées de gangster de BD. La batterie, personnage de sa vie, a fait place aux platines mais il n’a pas perdu la main, que du contraire.

Un bon demi-siècle de folies douces, ça vous cautionne un homme. On l’appelle le maître du dancefloor, le patron du gros son, le guide ultime du funk seventies, le pionnier de la dance. Le king of the disco. Ce disco qui fédérait blancs et Afro-Américains sur les rythmes luxuriants. Celui d’avant Saturday Night Fever, qui sonnera le glas du grand cru. Ce disco d’appellation contrôlée, qui portait en son âme la rébellion punkisante, Cerrone en parle comme pas deux dans son autobiographie flambant neuve. Dans ce Paradise très enlevé et rédigé donc avec Bee Gordon, il raconte notamment comment les maisons de disques ont voulu, à un moment donné, mettre tout à la sauce dégoulinante, sans âme. Le disco cheap qui renfloua les caisses des rockers presque has-been. Il narre cette anecdote savoureuse, parmi mille autres : Rod Stewart en plein enregistrement de Da Ya Think I’m Sexy, vitupérant dans le studio d’à côté, se plaignant qu’on lui ait imposé un rythme disco sur cet hymne qui marquera les boîtes. Récit ultime du grand virage du rock mainstream vers les rythmes électrisants d’un ersatz funkisant et popu-fédérateur. En 77 et 78, on distribue des tracts à l’entrée des concerts de Blondie : John Travolta en costume blanc et en plein déhanché s’y voit affublé d’une tête de mort qui ne badine pas. C’est l’ère du slogan « Death to Disco ». Elle peinera les aficionados du jus authentique. Du disco des origines, le vrai de vrai. Marc Cerrone en fait partie.

Le maître sur peau de bête et trône démesuré. Le second degré est un art qui se vit. ©Jill Cerrone.

Sa vie est un roman qui devrait être un jour porté à l’écran. Bee Gordon l’a perçu dès sa première rencontre avec Cerrone, il y a des lustres. Bee Gordon est journaliste. Belge, brillante, rompue aux affaires internationales, elle a travaillé pendant une vingtaine d’années à New York,  en Afrique et dans les Caraïbes, pour les Nations Unies ainsi que comme correspondante pour différents médias, dont la BBC. Elle rencontre Cerrone pour une interview en 2003. L’échange durera quinze ans.

Bee connaît la Grosse Pomme comme sa poche. Un de ses potes, le DJ Dwayne Holt, figure légendaire du Studio 54, est un inconditionnel de Cerrone. Ensemble ils se lancent sur les traces du maestro. Dwayne Holt participera d’ailleurs un peu plus tard, par l’intermédiaire de Bee, à l’excellent documentaire d’Olivier Monssens : High Energy : Le disco survolté des années 80.Il y apportera une fraction de sa science – incommensurable – en la matière.

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Bee Gordon a donc convaincu Cerrone de la pertinence de transmettre son expérience de dingue. De creuser sa vie, de la remettre en contexte et de la découper en tranches bien saignantes. Lui, l’homme à la fois explosif et discret, fantasque et réservé, mégalo et extra-lucide, comme elle le décrit si bien, se livre à la routarde des terrains de guerre onusiens. Celle-ci relate le tout dans un style alerte qui n’appartient qu’à elle, avec des mots de sa propre conception, un vocabulaire fantasque, piquant, urbain, qui colle à la peau du king.

L’histoire est émaillée de références musicales dans une fantaisie chatoyante qui tient le lecteur, profane ou non, en haleine. Elle s’articule en mode chronologique, entrecoupé d’anecdotes de derrière les fagots.

Nights in white satin

Avec sa silhouette étroite, son « slightly bouffant » capillaire et ses tenues satinées qui lui donnent des allures de personnage de manga avant la lettre, Cerrone est un homme d’image (presque) malgré lui. Il a ça dans le sang. Mais au-delà de l’image, il donne la matière. Concevoir des ambiances, faire planer le monde, le faire danser pour oublier qu’il va mourir, voilà son art. Et il est généreux avec le client. L’ex apprenti-coiffeur aux peignoirs de souteneur s’est focalisé sur les drums. Son énergie, canalisée par une mère attentive et visionnaire, s’est concentrée sur la batterie qu’il reçoit à 12 ans. La récompense des efforts scolaires qu’il a consentis dans ce but ultime.

Pas grand, sec, pâlot, Marc Cerrone est un gamin qui apprend à se débrouiller tôt. L’ex-titi parisien, fils d’un cordonnier immigré italien, a les ambitions aussi amples que ses bas de pantalon.

Batteur, compositeur, producteur, DJ, créateur de big shows, Marc Cerrone a inspiré quatre générations de DJ. Photo Julot Bandit

Si le lycée le botte très moyen, la débrouille il connaît. Quelques rencontres utiles plus tard (Gilbert Trigano, qui lui permet d’imposer des groupes de rock dans les Club Med et d’en gérer l’organisation ; Eddie Barclay, le patron du Papagayo à Saint-Tropez, où se produira Kongas, le premier band du batteur fou…), Cerrone lance son propre magasin de disques. C’est l’heure des US imports. Vient alors l’anecdote qui tue. Une caisse de galettes invendues de Barry White est remplacée par erreur par une caisse de Love In C Minor : le premier album de Cerrone est ainsi expédié aux États-Unis.

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Les DJ’s s’en emparent sans pouvoir identifier l’inconnu. Le disque ne porte pas d’adresse et offre pour seule piste une mention : « Printed in England ». Cerrone incarne à son insu la fièvre du samedi soir sur les planchers et plateformes à moquette d’Amérique du Nord. Informé plus tard de ce succès malgré lui, il s’envole pour New York où il démontre, preuve à l’appui qu’il est bien l’auteur du hit en C majeur. En 1976, alors qu’il vient de se faire aimablement refouler par les maisons de disques françaises (les plages sont « trop longues » pour la radio), Atlantic Records signe comme un seul homme l’album Love in C Minor. The boss, Ahmet Ertegün, conseille à Cerrone de se faire passer pour italien. Le concept du frenchie n’a pas encore la cote outre-Atlantique. Notre homme atteints les pics des charts américains.

Le récit de son premier show made in US c’est de la bombe. Il attend en coulisse où Atlantic lui a conseillé de se pointer à tout hasard. Il n’y croit pas et puis on l’appelle on stage : une reproduction quasi millimétrée de sa batterie l’attend sur scène. Il vole.

Du bicentenaire de la Révolution française commandité par Jack Lang au Nouvel An à Hollywood

Cerrone sera plus tard l’orfèvre de projets spatiaux, des shows mégalos qui l’empêcheront de dormir. Mu par une sorte de masochisme qui colle à l’hyperactivité d’un esprit bouillonnant, il n’en finira plus de relever des challenges porteurs de cheveux blancs. De ceux qui donnent des sueurs nocturnes et raccourcissent la putain de vie : le bicentenaire de la Révolution française, commandité par Jack Lang, le Nouvel An 2000 à Hollywood ou le lancement d’une chaîne satellite à Tokyo… Rien n’arrête l’électron libre. Il surfe sur les éclats d’une époque de libéralisation du sexe. Il devance les tendances et fait de la provoc futuristico-sexy une marque de fabrique.

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Dans « Cerrone’s Paradise » (1977), sorte d’apogée du clip kitsch cerronisant, les Monty Python, qui réalisent l’ouvrage, réussissent l’exploit d’injecter cet humour britishissime dans des péripéties aux accents terriblement italiens. On y voit le héros en petit personnage fringant, frappant comme un malade sa batterie hors format. Il en descend, complaisant, pour être pris d’assaut par une nuée de créatures sensuelles qui couvrent son torse aux allures prépubères de baisers huilés. La prunelle change de couleur, et bientôt, le regard apeuré, le musicien appliqué remonte fissa sur son engin qui le protège du parterre d’amazones en chaleur.

Notre entretien vrai avec l’éternel adolescent bouillonnant sera à découvrir ultérieurement.

Sa première batterie était un cadeau maternel. L’enfance de Cerrone est hachée menu dans « Paradise », son autobiographie flamboyante, écrite avec la Belge Bee Gordon. ©Jill Cerrone

DNA, le nouvel album de Cerrone – Because/Universal

Paradise, l’autobiographie, avec Bee Gordon. Editions E/P/A – Hachette. 256 pages – 19,90 €

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