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L’arrestation de la rappeuse Asayel Slay révèle les doubles standards du régime saoudien

Asayel Slay rappeuse saoudienne

Asayel Slay dans son clip "Bnt Meeca". | © DR

Musique

En Arabie saoudite, les autorités réclament l’arrestation de la rappeuse Asayel Slay, après la publication de sa chanson « Fille de la Mecque », une ode aux femmes vivant dans la ville sainte de l’islam.

Le sort d’Asayel Slay, rappeuse saoudienne, est incertain. Suite à la publication du clip « Bnt Meeca », « Fille de La Mecque » en français, les autorités de la ville sainte ont réclamé l’arrestation de l’artiste, accusée d’avoir porté atteinte aux us et coutumes. Difficile de savoir avec certitude si Asayel Slay a effectivement été arrêtée. Selon le site saoudien Erem, cité par le Courrier International, elle aurait été relâchée après plusieurs jours de détention, mais « aucun communiqué officiel ne le confirme, et on ne sait pas si c’est une libération définitive ou si elle reste sous le coup d’une instruction judiciaire ».

Dans son clip controversé, on peut voir la rappeuse, une femme noire portant le foulard, accoudée à un bar, portant également des lunettes de soleil et un piercing au nez. Des adolescentes en jean ou en salopette dansent autour d’elle, pendant qu’elle salue le courage et la force des femmes vivant dans la ville la plus sainte de l’islam, qu’elle compare à des « bonbons en sucre ». « Une fille de La Mecque, c’est tout ce dont vous avez besoin / Ne la contrariez pas, elle vous fera du mal », rappe-t-elle, avant de décrire ces femmes vivant dans ce lieu sacré comme « plus belles » et « plus fortes » que toutes les autres Saoudiennes.

Femme et noire

La chanson d’Asayel Slay n’a donc rien de très choquant. « C’est sans doute le principe même d’un clip de rap féminin qui déplaît, symbole de la volonté d’émancipation des femmes dans ce pays de 33 millions d’habitants, longtemps fermé à toute évolution sociale », selon France Info. Après la publication de cette vidéo controversée, supprimée depuis de son compte YouTube, lui-même suspendu, la rappeuse saoudienne a été victime de harcèlement et d’insultes racistes et misogynes sur les réseaux sociaux.

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« Une prétendue ouverture »

Face à ce déferlement de haine, de nombreux internautes lui ont apporté leur soutien, choqués par son arrestation ordonnée par le gouverneur de La Mecque, Khaled al-Faiçal. Certains ont relevé le contraste saisissant et hypocrite de cette décision avec les récentes levées de restriction sur les divertissements dans le royaume ultraconservateur. « C’est si typique du gouvernement saoudien : inviter des influenceurs occidentaux pour laver les crimes du régime mais attaquer les véritables femmes saoudiennes qui essaient d’exprimer artistiquement leur identité culturelle », s’est insurgée une internaute. « Dédicace au gouvernement saoudien qui invite Nicki Minaj à se produire dans le but de paraître ‘moderne’, mais qui a banni et arrêté une *véritable* rappeuse noire Saoudienne qui a créé un tube à propos de sa ville d’origine », ironise Hanna Ali, autrice londonienne, sur Twitter, tandis que Leila Babès, sociologue spécialiste de l’islam contemporain, lance : « Preuve en est qu’en ciblant une femme, mekkoise, artiste, subversive, qui plus est noire, ce régime aura du mal à convaincre que sa prétendue ouverture n’est pas destinée à autre chose qu’à redorer son image en Occident. »

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Modernité et répression

En juillet dernier, près de Riyad, la capitale, un festival de musique a été organisé sous l’impulsion du prince héritier Mohammed ben Salmane, homme fort du royaume cherchant à le débarrasser de son image ultraconservatrice via une série de réformes. Sans Nicki Minaj, l’événement a tout de même rassemblé Janet Jackson, 50 Cent, Steve Aoki et d’autres artistes internationaux sur la même scène. De nombreuses Saoudiennes ont assisté à ce festival, parfois non voilées. Ce qui, pour le directeur général du festival, Raed Abuzinada, prouvait que les « stéréotypes » sur le royaume soient en train de « disparaître » au profit d’une « nouvelle image ».

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Toutefois, depuis son accession au pouvoir, la « modernité » affichée par le prince héritier s’est accompagnée d’une implacable répression interne contre toute forme de critique. Les associations et les organisations non gouvernementales ont ainsi dénoncé l’arrestation de journalistes, d’écrivains et de militants en novembre, et le royaume reste scruté par la communauté internationale pour son bilan en matière de droits humains. Du 16 au 22 décembre dernier, soit en une semaine, 120 hommes et femmes ont ainsi été interpellés pour avoir notamment porté des « vêtements inappropriés ». Cet assouplissement des normes sociales, bien accueilli par les habitants dont les deux tiers ont moins de 30 ans, tarde à se concrétiser.

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