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Noa Moon : « J’ai du mal à m’identifier à ma génération »

Avec le clip de "Sparks", Noa Moon dévoile sa nouvelle esthétique. | © DR

Musique

Quatre ans après Let Them Talk, Noa Moon revient avec un second disque, comme la concrétisation du chemin parcouru depuis « Paradise ». Rencontre les yeux dans le bleu des yeux.

 

Azurite, de Noa Moon.

Quand elle plante ses yeux dans les vôtres, on n’imagine pas. On n’imagine pas ce regard étonné par un raz-de-marée d’attention, celui qui vient après la vague du succès. On n’imagine pas les doutes, la solitude nécessaire, les choix à faire et ce qu’ils ont vu, ces yeux félins. On voit juste le bleu de l’iris, couleur azurite – du nom du deuxième album de la chanteuse belge Noa Moon.

Alors, on lui parle d’abord d’Azurite, et du clip de son single « Sparks », qui la voit flotter dans les eaux de Ténérife et courir dans sa jungle aux teintes qui tirent sur le bleu – toujours -, d’avoir été trop verte. L’esthétique a changé, le style musical aussi. Normal, en quatre ans Manon de Carvalho Coomans a changé, elle aussi. « Je vois des tableaux assez précis quand je compose. Des couleurs apparaissent : des couleurs, une ambiance », explique-t-elle, à propos du disque. « Ça relève plus du cinéma » que de la chanson, précise-t-elle. Ou est-ce sa période bleue, comme une peintre qui s’ignore ? « Je ne suis pas si calée en histoire de l’art, mais pour moi ça représente une période de flottement et de choix. C’est très doux et dur à la fois. C’est comme la vie : elle renferme des choses très belles, et très dures. Je voulais aussi dire qu’on pouvait ouvrir plein de portes nous-mêmes ».

J’avais besoin de temps pour moi.

Comme elle a osé s’aventurer sur les plages et les rochers de l’île espagnole, sans idée précise de ce qui allait se tourner où quels lieux exacts abriteraient « Sparks », elle ose un pas dans son jardin intérieur. Elle se jette à l’eau, sans voile ni fausse pudeur : « Ça a été hyper intense entre 2012 et 2015, avec beaucoup de concerts et l’enregistrement d’un EP et d’un album. Je me suis demandée s’il n’était pas temps de me poser et de me demander ce que je voulais », raconte-t-elle. Elle loue alors une maison en borde de mer et se met à composer, toute seule – comme du temps de ses 17 ans et de « Paradise », qui l’a précipitée « dans une grande vague qui me correspondait alors tout à fait ». « Mais c’était un processus à double tranchant », ajoute-t-elle, « je me libérais de beaucoup de ce que j’avais pu créer avant, mais en même temps, j’étais limitée, d’un point de vue technique. Je ne savais pas comment retranscrire tout ce que j’entendais dans ma tête ».

Vient ensuite la rencontre avec le producteur et musicien Daniel Offermann, des Girls in Hawaii, qui délaisse les filles à la plage pour partir à la quête du nouveau son de Noa Moon. « Je voulais que la voix soit plus au centre de mes chansons (…) Ma voix est vraiment un instrument désormais, pas un accompagnement », raconte-t-elle, expliquant par la même occasion les changements importants au sein du band qui l’accompagne. Le changement de couleur de sa musique aussi, plus électronique, bien que toujours fidèle à l’esprit pop qu’elle avait fait sien. « Je me suis juste dit que j’avais besoin de temps pour moi. J’avais besoin de m’écouter. J’ai essayé de composer avec les musiciens que j’avais autour de moi, mais j’étais coincée dans ce qu’on avait ‘nous’ et dans ma zone de confort. Je devais retrouver du plaisir ».

La crise des 25 ans

Du plaisir, et une confiance jamais vraiment acquise, pour cette artiste en proie aux doutes. Une démarche qui dénote d’une simplicité dont elle fait preuve, assise contre la pierre du Botanique, malgré une chanson qui a hanté les ondes radio. « Je me suis posée beaucoup de questions de légitimité sur cet album : est-ce que je veux encore raconter quelque chose ? Est-ce que j’ai encore quelque chose à raconter ? », questionne-t-elle simplement. « Tout ça m’a valu des mois de migraines et de doutes ».

Quarter-life crisis ? « Je suis peut-être un peu torturée ou toujours en train de me demander comment je pourrais faire les choses mieux », auto-analyse celle qui, au sortir des secondaires, était partie pour une carrière de réalisatrice de documentaires animaliers. « J’ai du mal à m’identifier à ma génération. Je n’ai pas terminé mes études, je ne sais pas à quoi ressemble le marché de l’emploi, je ne sais pas quelles sont les réelles difficultées à trouver un boulot, ou à être épanouie, tout simplement. Je ne sais pas comment je m’en serais sortie si j’avais terminé mes études de cinéma. Je ne sais pas si tous mes doutes sont liés à cette période-ci ou à mon parcours ».

©Extrait du clip de « Sparks

On n’a qu’une vie, certifient certains. Mais Noa Moon pourrait en avoir sept, comme les chats auxquels elle a emprunté les mirettes. « Mais je pense aussi qu’on est à une époque où l’on peut faire plusieurs choses en une seule vie. Je me dis que certaines choses arrivent à un moment, parce qu’elles devaient arriver », professe-t-elle avant de poursuivre, « Il y a eu des moments où je n’étais pas convaincue de ce que j’allais raconter. Mais j’allais au concert, je chantais, et je me rendais compte qu’il y avait un lien qui se créait. C’est à ça que je sers pour les gens, et ça me soulage aussi de savoir que j’ai un rôle un peu social dans ce boulot, qui n’est pas qu’égocentrique ».

Bruxelles-Kinshasa-Bruxelles

« Égocentrique » et « social ». Si elle redoute le premier terme, elle tend largement la main au second. En témoigne son engagement auprès de la Fondation Damien, qu’elle a accompagné une première fois à Kinshasa. Une expérience forte, humaine. « C’était très dur, honnêtement. J’ai rencontré des gens malades, en difficulté. Quand on me demandait de jouer un morceau de guitare pour quelqu’un, parfois couché par terre, je me demandais ce que j’étais en train de faire ou si c’était ma place. Je ne savais pas si c’était condescendent… on n’arrive pas à avoir de recul », interroge-t-elle à demi-mots.

Chaque matin, je me réveille en me disant que j’aurais pu faire mieux.

Son deuxième voyage dans la capitale de la République démocratique du Congo pour les Francofolies de Kinshasa, en 2015, est davantage musical. Ce qui ne l’empêche pas de rendre visite à un centre d’accueil pour gamins défavorisés, sur place. À nouveau, c’est le choc pour celle qui est pourtant restée loin des paillettes : « En dehors des enfants, les trois-quarts de la population ne vivent pas dans de bonnes conditions. C’est dur quand l’avion redécolle et qu’on se rend compte que tous les gens à qui on a fait une bise ou serré une main, ils restent là, alors que moi, je retourne dans ma petite vie confortable ». Alors elle fait le vœu, la promesse même, de s’engager encore davantage d’ici ses trente ans – dans moins d’une demi-décennie. « En même temps, je m’en veux : chaque matin, je me réveille en me disant que j’aurais pu faire mieux. Mais qui sait, la musique peut peut-être guérir cetraines choses ».

©Extrait du clip de « Sparks

Retour au pays. Si elle a grandit dans la campagne bruxelloise, à Alsemberg plus précisement, elle a migré vers la capitale belge aux premières heures de sa carrière. Dans son dernier opus, on décèle la trace urbaine de Bruxelles dans son histoire. Le titre s’intitule « My city », par pudeur, « pour ne pas l’appeler Bruxelles, Paris, Beirut ou même Bagdad. Après ce qu’il s’est passé à Bruxelles, je n’avais pas forcément envie d’écrire dessus, de donner de l’attention à ces gens qui ont fait des choses horribles, ni de m’accaparer l’attention des gens parce que j’écrivais une chanson là-dessus ». Elle évoque pourtant « un truc bloqué, physiquement ». « J’avais besoin d’écrire là-dessus sans utiliser les mots dont on nous gavait à longueur de journée. Je voulais faire quelque chose qui apportait un peu de lumière, qui recréait du lien. Bruxelles est festive, bouillonnante. Je l’aime dans sa simplicité ». Se rend-elle alors seulement compte que c’est également valable pour elle ?

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