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Pomme :  Les fêlures offertes

"Défendre mes imperfections m’a permis d’avancer, d’avoir un autre regard sur ma musique" nous a expliqué Pomme. | © Photo by Bertrand GUAY / AFP

Musique

En un an de temps, elle aura chamboulé la chanson française avec sa poésie tour à tour légère et déchirante et une musicalité qui capte les sens à la seconde. Révélation aux Victoires de la Musique en 2020, Artiste féminine en 2021, Pomme a transformé ses failles en une émotion universelle.

 

La valse des interviews et des sollicitations ne s’arrête plus, à l’heure où l’on force les artistes à une vie en retrait. Pourtant, son album « Les Failles » nous a accompagné en douceur tout au long de ces mois en suspens. Claire Pommet, à peine 24 ans, s’est métamorphosée en une artiste indispensable au nom de fruit rond et croquant. Multi-instrumentiste, elle s’accompagne volontiers de sa autoharpe. Pomme a inventé le moment de grâce perpétuel.

Paris Match. Comment ressentez-vous cette double consécration en 12 mois ?
Pomme. Être désignée Révélation m’a fait pénétrer dans un monde des médias qui m’était presqu’inconnu. J’étais surtout présente sur scène et les réseaux sociaux. J’avançais à mon rythme et ma reconnaissance a pris des années. Ce premier prix est arrivé pour mon deuxième album et je sillonnais la France des concerts depuis déjà 6 ans. Cette année, je me suis sentie beaucoup plus légitime, moins stressée. Mais toute ma vie, si ça arrive encore, je serai surprise de remporter des prix. La création est quelque chose de tellement intime. D’autant plus avec cet album, fruit d’un recentrage sur moi-même, et qui pourtant parle à tant de monde et me place dans la lumière. J’ai pris beaucoup de confiance en moi. J’ai en général horreur de revoir mes prestations, je me trouve affreuse. Mais là, j’étais tellement fière d’avoir conçu toute la direction artistique de ma prestation de A à Z, d’avoir livré un moment qui me ressemblait totalement.

« Les Failles » est un beau titre d’album. Ne sont-elles pas des brisures, des fêlures comme nous en avons tous, plutôt que des défauts ?
Défendre mes imperfections m’a permis d’avancer, d’avoir un autre regard sur ma musique. Je ne peux pas, à la fois, présenter ce que je considère être mes failles et m’autoflageller en critiquant la moindre de mes erreurs. J’ai non seulement lâché prise sur beaucoup de choses depuis cet album mais aussi depuis la pandémie. En fait, je ne lui trouvais pas de titre. Mon premier extrait « Je sais pas danser » s’appelait en fait « Les failles » mais il était plus important qu’il définisse tout l’album, chacune de mes chansons parle d’un sujet un peu tabou ou sensible. La première édition ne comportait que 11 titres car j’avais peur que les gens ne l’écoutent pas en entier. Je suis de cette génération qui, à cause des réseaux sociaux, a un déficit d’attention important. Mais quand j’ai vu combien le public accrochait, j’ai eu envie de leur proposer, avec l’édition « Les Failles cachées », 5 titres supplémentaires encore plus forts pour un album complet très fluide. À un point tel que j’ai peur aujourd’hui de me remettre à écrire. Vais-je trouver la même fluidité ? Le même naturel ? Je me suis tellement livrée. Cet album, sorti quatre mois avant la pandémie, a décidément une vie à rallonge.

Avez-vous découvert que le rapport au temps était différent pour une artiste ?
En effet. Mon dernier single « Grandiose » a été écrit en 2017 ! Aujourd’hui j’ai 24 ans et pourtant je ne changerais pas une ligne de cette chanson. C’est un truc de fou de penser que j’avais déjà envie d’exprimer ce ressenti. Le plus difficile à gérer est de se dire qu’on a livré toutes ses tripes devant la France entière, sans oublier la Belgique, la Suisse et le Canada. Et qu’il va falloir creuser à nouveau pour raconter d’autres choses aussi sincères.

Cherchez-vous à raconter une histoire un plutôt à décortiquer un sentiment ?
On en revient aux failles, j’ai ce désir d’en dévoiler une dans chaque titre. L’anxiété, la peur de la mort, le désir d’enfant en tant qu’homosexuelle… À 15 ans comme à 24, ma manière d’écrire reste la même : le point de départ est toujours une émotion. Avec le temps, j’ai acquis une précision et une poésie que je n’avais pas à 15 ans, afin de capturer un sentiment en particulier. J’ai lu, j’ai vécu, je me suis ouverte à l’art en général… Je sais où je vais quand je compose même si rien n’est jamais défini complètement.

Vous avez le don de captiver l’attention immédiatement dès que vous chantez. Comment l’analysez-vous ?

Depuis que je suis née, j’ai un rapport vital au chant. J’ai des souvenirs où, très jeune, je chante pour les amis de mes parents. J’adorais ça, ce n’était pas du tout une corvée. J’étais trop contente et, visiblement, je transmettais une émotion particulière. J’ai intégré une chorale à l’âge de 8 ans, je voyais bien que le chant m’apaisait. De là à en faire mon métier… À l’adolescence, j’avais très peu confiance en moi. Même si j’ai composé très jeune, je n’ai jamais avoué être musicienne avant de pouvoir gagner ma vie à 19 ans en donnant des concerts. Il faut savoir que j’ai une peur de l’échec terrible, je craignais trop de ne pas réussir.

Vous l’avez déclaré récemment, vous avez vécu des choses difficiles à vos débuts, de l’ordre du harcèlement. Vos failles vont-elles de pair avec une grande force de caractère ?
J’ai toujours eu cette dualité qui a été fondatrice dans ma construction. Je suis quelqu’un d’extraverti, de très sociable, enfant je prenais énormément de place, je parlais tellement que ma famille n’en pouvait plus. Mais je prenais toute cette place parce que, sans doute, je me sentais mal. J’avais besoin, en permanence, d’attirer l’attention. Longtemps j’ai eu l’impression d’avoir un problème alors que je suis, sans doute, hypersensible.  J’ai très vite su que j’aimais les filles mais jamais personne ne m’avait expliqué que c’était possible. Je doutais sans cesse. Depuis que je me sens plus assurée, j’ai l’impression d’être moins extravagante. Si je suis en-dehors des codes, j’en suis désormais extrêmement fière. Alors oui, pour m’accrocher comme je l’ai fait, il faut un certain culot et croire un minimum en soi. Il faut du culot et de la détermination pour, à 15 ans, faire le forcing et chanter dans des bars.

« Si je suis en-dehors des codes, j’en suis désormais extrêmement fière. »

Look, style, musique… Comment vous êtes-vous forgé cette identité très marquée ?
Inconsciemment, la personne que je deviens est celle que j’aurais aimé voir à la TV durant mon adolescence. J’avais des idoles mais elles ne parlaient pas de mes angoisses. Mon premier album ne me ressemble pas car j’ai dû chanter des chansons joyeuses juste parce qu’une fille se devait de cacher ses pensées sombres et ses peurs, d’être jolie et bien maquillée. Les choses ont beaucoup changé ces deux dernières années. Il faut arrêter de faire semblant et se montrer telle qu’on est, même si, pour certains, ça fait grincer des dents.

En vous écoutant on pense à Barbara, à Raphaël avec qui vous venez de faire un duo « Le Train du soir ». Mais aussi à Guy Béart dont vous avez chanté « Ceux qui s’aiment, ou encore Angèle et Billie Eilish que vous reprenez volontiers. Autant d’inspirations cohérentes ?
Barbara a été, et est encore, l’artiste qui me fascine le plus. Mon grand drame est de ne l’avoir jamais vue sur scène. Quand j’ai rencontré Albin de la Simone, avec qui j’ai créé mon album, il m’a dit quelque chose qui m’a beaucoup aidé « Tu n’es pas obligée de ne faire que la musique que tu écoutes, tu peux mélanger tous les styles ». Des mots qui ont libéré mon inspiration. Et cette inspiration vient autant d’autres artistes que de moments de vie, de paysages, de lectures… J’ai en moi une forme de spiritualité qui me pousse à découvrir un maximum de choses. Je lis de plus en plus, j’adore jardiner, je me nourris de tout.

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Photo by David Niviere/ABACAPRESS.COM

Diriez-vous que vous êtes empreinte de nostalgie ?
Plutôt de mélancolie. Mais toujours avec un peu de lumière.

Vous avez tourné une superbe vidéo pour l’émission « Bruxelles Ma Belle » dans le Cimetière de Laeken. Est-ce un bon souvenir ?
Très bon et je devais y donner un mini-concert mais qui a été annulé à cause du Covid. J’ai hâte de revenir à Bruxelles que j’adore. J’ai même pensé y déménager il y a quelques années quand j’en avais assez de Paris. Je compte bien y passer plus de temps.

Album : Pomme, Les Failles cachées, Universal Music
 En concert le 4 mai au Théâtre Royal de Mons et le 5 mai au Cirque Royal de Bruxelles.

 

 

 

 

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