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Eddy de Pretto : « La résilience dans le texte, ça me fait chier »

Eddy de Pretto : "La résilience dans le texte, ça me fait chier"

« Même s'il peut nous arriver toutes les merdes possibles, on y arrivera, on va passer au-dessus, et ce sera beau derrière. » | © Marie Schuller

Musique

Trois ans après le succès de son premier album Cure, Eddy de Pretto revient avec un second opus intitulé À tous les bâtards. Avec des textes toujours aussi frontaux et revendicatifs, il souhaite comme toujours « mettre un coup de pied dans la fourmilière ». Interview.

 

Eddy de Pretto a fait une entrée fracassante dans la musique française il y a maintenant trois ans. Avec des tubes comme « La fête de trop » ou « Kid », il est parvenu très rapidement à se faire une place dans le paysage musical. Avec ses textes particulièrement soignés et ses musiques accrocheuses, cet artiste fait l’unanimité. Il réussit même – presque l’exploit – à plaire aussi bien aux parents qu’aux enfants.

Il revient cette année avec un nouvel album plus personnel et plus revendicateur que le premier, À tous les bâtards. Rencontre avec cet artiste aux textes forts et au style singulier.

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Comment avez-vous vécu le succès de votre premier album ? C’était plutôt galvanisant, ou plutôt stressant pour la suite ?
Un peu des deux, ça dépendait. Parfois c’était galvanisant, parce que ça m’a permis aussi de penser un peu plus loin, de me permettre de nouvelles choses, d’avoir les possibilités aussi de le faire. Mais ça m’a amené aussi pas mal d’angoisses, parce que je me demandais : « Est-ce que je pourrais réitérer le lancer ? » Enfin il y a plein de questions qui arrivent bien sûr, comme à chaque fois qu’on marque un premier but.

La chanson « Kid » sur votre premier album a été un véritable succès. On l’utilise même dans les écoles pour parler de la socialisation genrée. Est-ce que vous pensiez que ça aurait un tel impact sur l’éducation des jeunes, et sur la société de manière générale ?
C’est de la folie, ça me dépasse. Moi je l’ai écrite parce que je le sentais véritablement. Je voulais parler de la virilité parce que je n’ai jamais été viril, ou en tout cas, j’ai toujours fait semblant. Et que maintenant, ce soit dans les livres, ça me flatte énormément, ça me fait énormément plaisir. Quand je l’ai écrite, je ne pensais pas que ça irait jusque-là : être dans un programme d’institution, où on dit aux enfants « en fait la virilité elle est culture, et elle n’est pas obligatoire chez les hommes », c’est génial de pouvoir avoir ce discours.

Vous avez l’espoir que ça change dans notre société, et pas seulement sur ce sujet-là ?
On essaye tous, je crois, en tant qu’artiste, de mettre un coup de pied dans la fourmilière (aussi petit soit-il) et on essaye de faire avancer les choses. En tout cas, c’est comme ça que je vois le rôle de l’artiste : tenter de sensibiliser un minimum sur notre monde, et tenter de faire du mieux qu’on peut pour faire évoluer les consciences.

En quoi ce deuxième album est-il différent du premier ?
Pour moi, il me raconte un peu plus. Il y a des nouveaux sujets que je n’avais jamais traités, qui me définissent, qui me redessinent encore un peu. La musicalité est beaucoup plus riche, beaucoup plus intense, beaucoup plus recherchée. Je l’ai fait avec des vrais humains, des vrais claviers, des vrais orgues, des vraies guitares… donc ça se ressent un peu plus dans la couleur de l’album, qui est un peu plus chaleureux que le premier.
Même vocalement, je trouve qu’il va plus loin. Je me suis permis d’aller dans des notes ou des envolées vocales que je ne faisais pas avant, donc j’ai passé un cap aussi, par rapport au premier.

Et puis sur les sujets abordés, il y a un côté plus assumé, plus fier, plus revendicateur que sur le premier album où je me posais beaucoup plus de questions : « Comment mettre un masque ? Comment faire semblant ? ». Là, je ne veux plus mettre de masque et arrêter de faire semblant.

Vous avez des textes engagés, comme dans la chanson « Val de Larmes » qui parle des contrôles au faciès. Comment vous est venue l’idée de ce sujet ?
Je cherchais un sujet qui me tenait à cœur. Comme toujours, je cherche surtout des angles de vue subjectifs, qui me correspondent, et qui n’ont souvent pas été traités de cette manière-là. Pour moi, c’est ça le but d’un artiste : c’est comment ramener mon regard, ma subjectivité. Et du coup ce thème-là n’était pas abordé de cette manière-là, je ne l’avais jamais entendu en tout cas auparavant, et pour moi il était inévitable de passer à côté d’un sujet, d’une expérience que je vis au quotidien. En 26 ans, je me suis jamais fait arrêter de ma vie. Et tous mes potes, qu’ils soient de couleur de peau différente, ont eu ces expériences-là plus d’une fois. Pour moi, il était important de le raconter et de le mettre en avant.

C’est un exutoire pour vous d’écrire ou c’est plutôt pour sensibiliser votre public ?
Il est important d’en parler parce que je trouve que cette histoire déjà, c’est intolérable en fait. Donc quand j’entends ces injustices-là, bien sûr que j’ai envie de prendre mon stylo et d’écrire. Ensuite, si ça sensibilise, si ça fait bouger nos sociétés… ça c’est le plus grand rêve d’un auteur.

« Je cherche du sens, je cherche des sujets tendus, parfois urgents »

Dans « Tout vivre », vous dites « maintenant me revoilà, je remets mon cœur en vente ». Est-ce que vous avez l’impression avec ce nouvel album de tout remettre en jeu ?
Bien sûr. Les gens ont oublié ce qui s’est passé en 2018 (rires).

Vous pensez, vraiment ?
(Hésitation) Je pense pas que les gens ont oublié, mais en tout cas, chacun a vécu sa vie, donc il faut toujours refaire du lien, il faut toujours retaper fort, il faut toujours être pertinent, frontal … Et c’est ce dont je parle dans « Tout vivre », qu’il faut remarquer l’essai. Même s’il y a eu quelque chose en 2018, l’histoire n’est pas finie d’être écrite.

Dans cette chanson justement vous dites « le troisième j’y arriverais peut-être pas ». Qu’est-ce que vous voulez dire ? Qu’il n’y aura pas de troisième album ?
Si je n’ai pas des choses suffisamment intenses ou en tout cas personnelles, avec un nouveau regard… je n’écrirai pas pour écrire la petite chanson cool sous toutes les formes. Je cherche du sens, je cherche des sujets tendus, parfois urgents, et si ça ne m’arrive pas, si j’ai trop de résilience, j’arrêterai. La résilience dans le texte, ça me fait chier.

Dans votre chanson « Freaks », vous parlez de ceux qui sortent un peu du moule. Vous vous retrouvez dans ces personnes-là ?
Totalement oui, je me suis toujours senti… et on me l’a dit en fait, on m’a fait me sentir toujours un peu à l’écart. Pour moi c’était une volonté que de pouvoir réinverser ça et de se dire « mais en fait, ce ne sera pas que moche, ce ne sera pas que lourd à porter ». C’est ce qui fait nos différences le fait qu’on soit tous un peu le bizarre de l’autre. Et je trouve ça cool de pouvoir mettre aujourd’hui ça en avant, et de dire « bah en fait, avec toutes mes différences, quelles qu’elles soient, je vais mettre ça sur la table, et je te jure que ça va être la plus belle chose de notre société de mettre nos différences en avant ».

Vous avez dû faire face à ce regard critique quand vous êtes arrivé dans le milieu de la musique ? On vous a fait sentir que vous étiez différent ?
Dans le milieu de la musique, non. Je suis arrivé avec un discours directement assez radical, donc j’étais étrange, mais c’était plutôt positif, donc ça c’est cool. Après, d’autres gens, dans d’autres milieux : oui. J’ai eu des réflexions où j’étais trop bizarre, trop moche, trop monstre … pas comme tout le monde quoi.

Dans « Désolé Caroline », vous parlez de vos addictions, de votre consommation de drogue.
Pas que, pas que, c’est vraiment une chanson à double sens. Chacun y verra ce qu’il voudra, mais pour moi il y a véritablement un double sens à 50/50. Une fille voulait plus de moi, et je ne pouvais pas lui donner. Et pareil pour la cocaïne qui a voulu plus de moi et je ne voulais pas lui donner. Donc ce sont des choses que j’ai décidé frontalement d’arrêter, enfin, de ne même pas aller plus loin, pour ne pas tomber dans des excès justement…

Vous chantez dans votre chanson « La Fronde », c’est « fini d’être assis, d’être soumis », c’est un appel à la révolte ou c’est plus une position personnelle ?
Je pense que ça part d’une position à moi-même, mais aussi d’une génération où on sent que même s’il peut nous arriver n’importe quoi, toutes les merdes possibles, comme l’écologie, le patriarcat, les catastrophes multiples et incessantes ; on y arrivera, on va continuer de tout casser, on va passer au-dessus, et ce sera beau derrière. Et on va tout faire pour que notre société brille davantage avec nos façons de penser.

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