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L’album à redécouvrir : Quand Tracy Chapman illuminait la planète avec sa folk contestataire et universelle

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La pochette du premier album éponyme de la chanteuse, entré au panthéon de la musique. | © DR.

Musique

Il y a 33 ans, le monde découvrait celle qui allait devenir l’une des icônes de la musique américaine. Et aussi un symbole de la contestation contre le patriarcat et les privilèges blancs. À travers son premier album éponyme, paru en 1988, Tracy Chapman marquait toute une génération qui allait reprendre ses tubes en chœur.

 

En 1988, lors du concert épique pour la libération d’un Nelson Mandela toujours emprisonné, une jeune femme timide de l’Ohio venait affronter la foule de Wembley armée de sa seule guitare et sans orchestre. Invitée à l’un des événements les plus fous des années 80, Tracy Chapman réussissait à captiver le public et à le réduire au silence, tant sa folk mélancolique et engagée se mariait parfaitement au triste contexte de l’apartheid qui sévissait en Afrique du Sud. Derrière leurs écrans de télévision, les quelques 600 millions de personnes branchées sur le concert assistaient à la naissance d’une légende de la musique en direct.

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Sorti quelques mois plus tôt, l’opus qui contient ses plus grands morceaux n’avait jusqu’ici qu’eu un relatif succès. Mais l’instant suspendu changera tout, et la vie de la native de Cleveland ne sera plus jamais pareille. Issue d’un milieu populaire, la jeune Tracy s’amuse avec son ukulélé depuis ses trois ans et, 21 ans plus tard, écume les bars de Boston où elle fait le bonheur des amateurs de folk. Elle signe alors avec le label Elektra Records, qui a notamment produit The Doors, Queen et Metallica. Rien que ça.

Les déboires de l’Amérique sous des mélodies délicieuses

Écrit et composé par sa créatrice alors qu’elle étudiait l’anthropologie entre 1982 et 1987, l’album oscille entre des sujets graves, profonds, et des chansons d’amour belles à en crever. D’un côté, une profonde tristesse s’exprime et les opprimé.e.s sont mis en avant avec un sens du storytelling à peine croyable. De l’autre, l’interprète communique son besoin viscéral d’être aimée et de donner de l’amour. Un parfait dosage entre le besoin de changer ces choses qui ne tournent pas rond et celui de croquer la vie à pleines dents.

L’ouverture n’est autre que le morceau que tout le monde a déjà chanté devant un feu de camp, « Talkin’ ‘Bout a Revolution », qui deviendra l’hymne des révoltés et optimistes de tous bords. Ce que l’on sait moins, c’est que ce titre a été écrit par Chapman à seulement 16 ans, la jeune femme y exprimant son désarroi face aux inégalités à l’entrée des universités américaines. Les riches y sont surreprésentés tandis que les classes ouvrières n’ont quasi aucune chance d’y accéder. « Wasting time in the unemployment lines / Sittin’ around waiting for a promotion » (« Perdre son temps dans la file du chômage / Rester assis en attendant une promotion ») : la chanteuse confronte deux Amériques, celle de ceux qui ont un avenir doré et une autre qui s’agite sans avoir droit à rien ou presque.

Sur la deuxième piste du bijou folk, c’est un autre combat tout aussi important que l’artiste met en lumière, celui des violences conjugales. Elle nous conte l’histoire d’une femme qui tente de s’extirper de la pauvreté. Après le divorce de ses parents, elle va s’occuper de son père qui est sans emploi et alcoolique. Lorsqu’elle rencontre un homme, elle pense enfin pouvoir sortir la tête de l’eau sauf que, malheureusement, l’histoire se répète et elle doit faire face à l’alcoolisme et l’abandon de son mari. Ainsi elle lui demande de la quitter et de partir au volant de sa « fast car. » Dans le morceau « Behind the Wall », Chapman évoque encore de manière suggestive la violence domestique, un sujet sur lequel elle se bat toujours aujourd’hui.

Une rage contenue et un optimisme sans faille

Le triptyque qui lance l’album, et qui est sans aucun doute le noyau central de toute l’œuvre de la chanteuse, se ponctue par « Across the Lines », véritable plongée sans fioriture au cœur de la question raciale. Tracy Chapman y trace les contours du privilège blanc, et n’hésite pas à dénoncer le système judiciaire américain, les médias, la police et déclame sans détour « They kill the dream of America » (« Ils tuent le rêve de l’Amérique »).

Ces trois titres puissants et engagés sont interprétés par une femme qui contient qui sa rage, qui l’exprime de manière apaisée et de manière pacifique. Leurs succès sont extrêmement liés à ce ton calme et rassembleur choisi par la chanteuse, qui ne veut pas crier dans le vide mais raconter ce qu’elle observe. Chapman veut évidemment que des choses changent à travers des révolutions, mais nous invite à voir la vie de manière optimiste, comme dans « If Not Now… », où elle nous invite à vivre la vie intensément et à mesurer le pouvoir de l’instant présent.

Mais au-delà des idées développées, des sons de cordes parfaits et autres mélodies accrocheuses, c’est aussi une voix lumineuse que le public découvre sur ce premier projet. Comme si toutes les cordes vocales des plus grandes chanteuses avaient été mises à l’unisson pour créer un timbre parfait et apaisant. Celui de Chapman se reconnaît à la seconde, gracieux et ô combien enveloppé de chaleur.

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L’année d’après, en 1989, Tracy Chapman décrochera trois Grammy Awards dont celui de la révélation de l’année et atteindra les cinq millions d’exemplaires vendus, un sacre amplement mérité. Si elle a été injustement affublée du surnom de « Dylan noire », la chanteuse possède au contraire son propre registre, sa propre identité qui conjugue folk, blues, soul, gospel ou encore jazz. Du haut de ses 57 ans, elle jouit toujours d’une aura planétaire et poursuit ses combats dans la plus grande discrétion. Son premier album, lui, a traversé les âges et résonne encore terriblement en 2021, la plupart de ses questionnements restant irrésolus.

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