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Imany : « La musique est l’outil le plus direct pour atteindre le cœur des gens »

Imany : "La musique est l'outils le plus direct pour atteindre le cœur des gens"

Voodoo Cello compile des classiques de la musique pop comme vous ne les avez jamais entendus. | © Eugenio Recuenco

Musique

À travers des reprises totalement inédites, Imany se dévoile avec une grande sincérité.

 

Imany n’a pas fini de nous surprendre par son talent. Cinq ans après son dernier opus, la chanteuse propose cette fois-ci un album de reprises qui ne manque pas d’originalité. Des classiques de la musique pop totalement revisités, que vous n’aurez jamais entendus de cette manière. Difficile à croire quand on voit « The A Team », « Like a Prayer » ou encore « Wild World » dans la liste. Et pourtant, la chanteuse française (d’origine comorienne) se réapproprie totalement chaque chanson, accompagnée par huit violoncelles.

Avec sa voix profonde, Voodoo Cello nous ensorcelle et nous fait redécouvrir ces titres, où l’on boit sans difficulté chaque mot. Nous avons rencontré Imany pour la sortie de son album le 3 septembre dernier, l’occasion de discuter avec elle de son amour pour la musique, du pouvoir d’une reprise, et de l’engagement qu’elle mène contre l’endométriose et le réchauffement climatique.


Comment vous est venue l’idée de faire un album de reprises avec des violoncelles ?

Je voulais faire un album de cordes et voix depuis presque 10 ans. Et je voulais aussi faire un album de reprises depuis longtemps. Et je me suis dit que le meilleur moyen de mettre en avant les arrangements de cordes, c’était de passer par des chansons que les gens connaissaient. Il y a vraiment quelque chose de jouissif à chanter des bonnes chansons, des chansons qui vous ramènent à des époques, à des sentiments… Mais je n’avais pas non plus envie de reprendre juste les arrangements qui existaient déjà. Si c’est pour faire la même chose, autant laisser ce qui existe déjà. Avec des cordes, ça apportait tout de suite une lecture différente. Après je ne me rendais pas compte de la difficulté d’arranger des titres rien qu’avec des cordes, avec des ambitions pop mais sans batterie et sans basse. On a quand même réussi et finalement, la contrainte a été mère de créativité.

Et pourquoi avoir choisi le violoncelle en particulier ? 

Au départ, je pensais à un quatuor à cordes classique – avec violon, alto, violoncelle et contrebasse. Et quand j’ai approché un de mes violoncellistes, qui est avec moi en tournée depuis longtemps, il m’a dit : « un quatuor, c’est mignon, mais ça a un petit son. Va écouter un octuor de violoncelle. Tu vas voir, je te connais, et ça va te parler ». Et il avait raison, parce qu’il me connaît bien. Il m’a fallu 30 secondes et je savais que c’était ça.

Une chanson très bien écrite qui n’a pas la mélodie, tout le monde va passer à côté

Les chansons, vous les avez choisies pour leur musicalité ou pour le thème qu’elles abordent ?

Les deux. Pour moi, une grande chanson, c’est d’abord une mélodie. Une chanson très bien écrite qui n’a pas la mélodie, tout le monde va passer à côté. Tandis qu’une chanson pas hyper bien écrite mais dont la mélodie est forte, là vous allez faire chanter des millions de gens. Et quand vous avez les deux, là c’est le Graal. C’est génial de pouvoir piocher dans la bibliothèque presque infinie de ces 60 dernières où il y a énormément de chansons bien écrites, et avec des mélodies hyper fortes. C’est le rêve de n’importe quel artiste de pouvoir toucher les gens le plus possible.

Comment vous décririez ce que vous apporte la musique ?

Ce n’est pas facile… La musique, quand j’en fais, je me sens vraiment à ma place en fait. Ça tombe sous le sens. Je ne me questionne pas beaucoup. Et quand il m’arrive de chanter des chansons, et souvent des chansons des autres, là je me dépossède de tous mes questionnements et mes complexes. Je suis dans le moment présent quand je fais de la musique.

Vous faites une reprise de « If you go away », qui est une adaptation en anglais de « Ne me quitte pas ». Pourquoi avoir choisi la version anglaise ? 

C’est une grande chanson, qui a été reprise par des millions d’artistes, mais je ne connaissais pas du tout l’adaptation en anglais. Je suis tombé dessus par hasard, en regardant une série, dont je ne me souviens plus le nom d’ailleurs (peut-être la série Mr. Robot, ndlr). C’est un tel classique en français, l’anglais apporte une dimension complètement nouvelle. C’est-à-dire que la chanson en français c’est triste, c’est dramatique, le gars est au bord du suicide. La version américaine, c’est : « oui si tu me quittes je serai dévasté, mais si tu restes, voilà ce que je te propose ». La personne se bat, il y a encore de l’espoir. C’est l’opposition entre les Latins et les Anglo-saxons, je trouve. Ce côté un peu dramatique, et beau aussi, mais extrêmement radical des Latins, et en face, il y a le côté toujours un peu optimiste des Anglo-saxons. Et ça m’a plu en fait. C’était une revisite dans la revisite quelque part : avec l’anglais, je redécouvrais un titre que je connaissais par cœur.

Et ce qui est intéressant – ça me revient là, en parlant – c’est que quand j’ai commencé à faire de la musique aux États-Unis, je me suis retrouvé dans un espèce de festival, complètement par hasard, où je devais remplacer une chanteuse au pied levé. À l’époque, j’étais ultra débutante, et je me retrouvais à côté de stars de la new soul. Et comme c’était une spéciale Nina Simone, on m’a demandé de chanter « Ne me quitte pas », chanté par Nina Simone. Et à l’époque, je ne la connaissais pas par cœur. J’avais deux jours pour l’apprendre et je l’ai fait. Ça a changé beaucoup de choses dans ma perception de la scène. Je me suis dit que c’était possible si tu bosses, même si tu es pétrifiée et morte de peur. Il y a aussi des gens de la petite scène underground américaine qui sont venus me chercher. Donc je lui dois beaucoup à cette chanson.

Par rapport à « Believer » d’Imagine Dragons, vous dites que « c’est en la chantant que j’ai réalisé que les femmes se construisent sur la douleur ».

Je ne pense pas qu’Imagine Dragons quand ils chantent « Believer » ils pensent à la souffrance des femmes, je ne crois pas (rires). Mais moi, en la chantant, en essayant d’y mettre qui je suis, j’avais l’impression que c’était une chanson qui parlait d’endométriose, ou de la souffrance des femmes en général pendant leurs règles. Et je me suis dit : « tiens, les femmes, on est obligées de composer avec cette douleur », que ce soit les règles ou autre chose d’ailleurs, et c’est ce qui nous construit finalement. On se construit contre la douleur, sur cette douleur, malgré la douleur… et c’est ce qui m’a aidé à arranger le titre comme je l’ai arrangé et à l’interpréter aussi comme je l’interprétais.

Justement, vous êtes engagée dans l’association française ENDOmind, qui sensibilise et agit contre l’endométriose. Vous êtes également engagée dans la cause environnementale. C’est important pour vous de vous engager au-delà de votre musique ?

C’est important pour moi-même, en tant que qui je suis, par rapport à comment j’ai été élevée. Je me dis que si j’avais été boulangère, j’aurais aussi essayé de m’engager à mon niveau. Et je trouve que les artistes ont un rôle à jouer, on doit être les conteurs de notre temps. Nina Simone, c’était une artiste qui décrivait ce que c’était d’être noir.e dans les années 60-70 aux États-Unis par exemple. Après, la notoriété est une chance incroyable. Si on peut payer notre loyer avec la musique, ce n’est pas mal, mais si en plus on peut toucher un tas de gens, je pense qu’il faut le mettre au service du bien. La musique est l’outil le plus direct pour atteindre le cœur des gens et la conscience politique des gens. Si un homme politique vous parle pendant 2 heures, ça va vous souler, mais il suffit qu’un Bob Marley chante « One Love », et vous aurez tout compris.

Vous et moi on aura beau trier nos poubelles, ça ne changera pas grand-chose

Est-ce que vous voyez une évolution avec le temps, une prise de conscience des gens ?

Concernant l’endométriose, je me souviens que quand je commençais à en parler, personne ne savait ce que c’était. Les journalistes ne savaient même pas comment prononcer le mot en une seule fois, c’était quand même grave. Aujourd’hui, il y a d’autres artistes qui se sont emparés de la question, il y a plein de petits médias, de pages Instagram, de médias féministes qui en parlent. Moi je vois que les choses ont changé. À l’époque, le ministre de la Santé ouvrait à peine la porte. Aujourd’hui, l’association (ENDOmind, ndlr) travaille main dans la main avec tous les gouvernements qui voudront bien travailler avec nous, parce que les souffrances des femmes, c’est apolitique. Si vous êtes de gauche ou de droite, les femmes souffriront pareil. L’idée, c’est que cette coopération avec le gouvernement survive aux changements de gouvernement. Il y a des choses qui avancent, pas assez vite finalement comme toujours, mais ça avance.

Concernant l’environnement, je suis assez pessimiste. Je ne vois pas beaucoup de changements, j’entends beaucoup de blabla. On dépense beaucoup d’argent pour aller créer des conférences et des accords que personne ne tient. Ce qui est un peu démoralisant, c’est qu’avec la pandémie, on s’est rendu compte qu’on pouvait éteindre des pays en un claquement de doigt. L’excuse de dire qu’il faut protéger l’économie avant l’environnement elle ne tient plus. Quand on veut sauver les gens, on y arrive à mettre l’économie et les emplois en danger pour le bien commun, mais pour l’écologie, on n’y arrive pas. On comprend bien que le problème n’est pas de sauver les gens, le problème il est économique : il faut beaucoup d’argent. Donc le capitalisme, ça ne l’intéresse pas tellement l’écologie.

Ça vous démoralise ou ça vous donne encore plus envie de vous investir ?

Ce n’est pas parce qu’on est démoralisé qu’il faut baisser les bras. Parce que si les gens qui sont conscients du problème laissent tomber, et bien ça ne va pas durer longtemps. On a l’impression quelque part que le capitalisme est prêt à s’autodétruire : il est prêt à tout en fait, sauf à se remettre en question. Si les hommes qui ont le pouvoir de décision ne prennent pas les bonnes, c’est foutu pour nous tous. Vous et moi on aura beau trier nos poubelles, ça ne changera pas grand-chose.

Pour revenir sur votre album, vous avez repris la chanson « Wild World » en comorien. Comment vous est venu l’idée ?

Un peu par hasard encore une fois. J’avais fait 3-4 versions de « Wild World », la chanson originale de Cat Stevens que j’aime beaucoup. J’aime beaucoup la mélodie, mais les arrangements n’étaient pas à la hauteur. J’étais à deux doigts de laisser tomber quand soudain, ma mère l’entend et me dis « ah, c’est une chanson en comorien ça ». Et en fait, ma mère se souvenait d’une adaptation comorienne qui passait à la radio dans les années 60, mais elle ne l’avait jamais connu en anglais. Et c’est ça la force d’une mélodie forte, parce que 40 ans plus tard, elle s’en souvenait.

Avec ma mère et ma cousine, on a nous-mêmes fait l’adaptation. Le comorien est une très belle langue, mais c’est une langue qui n’a pas beaucoup de mots. Avec le même mot, on peut dire plusieurs choses différentes. Ce qui était intéressant de le faire en comorien, c’est que je pouvais changer un peu le prisme. Dans la chanson de Cat Stevens, c’est un mec qui vient de se faire larguer et il le prend très mal : donc on ne peut pas dire qu’il soit très bienveillant envers cette femme à qui il souhaite bonne chance. C’est hyper ironique. Moi ça ne me plaisait pas, et donc j’ai changé le prisme et c’est plutôt une mère qui parle à sa fille qui lui souhaite bonne chance dans ce monde qui sera plus dur avec elle qu’avec son frère.

Il est autobiographique quelque part cet album

Est-ce que vous voulez me parler d’une chanson en particulier de votre album ?

On pourrait parler de plein de chansons mais il y a en une qui est particulièrement intéressante, qui s’appelle « Little Black Angels », que la plupart des gens ne connaîtront pas. C’est important de dire qu’il n’y a pas que des gros classiques de la pop sur cet album. Il y a aussi des chansons qui sont moins connues chez nous, mais qui sont très connues au Mexique, comme celle-là par exemple. C’est une chanson qui a été écrite en 1929, et qui dit aux peintres de l’époque : « pourquoi si vous mettez de l’amour dans votre art, vous ne peignez pas les anges en noir » ? Et je trouve ça assez magnifique parce que c’est une chanson, d’une poésie folle, qui dénonce à la fois le racisme, la colonisation, mais de manière très fine, très juste. Et finalement, ce sont encore les mêmes combats que l’on a aujourd’hui.

Dans cet album, il y a des coups de cœur de mon enfance, mais il y a aussi des titres qui révèlent ce que je défens, ce que je suis, et ce qui me touche. Donc finalement, il est autobiographique quelque part cet album. Ce n’est pas qu’un album de reprises, c’est un album qui en dit plus sur moi, presque, que les chansons que j’écris.

Imany sera en concert à Bruxelles au Palais des Beaux-Arts le 31 janvier 2022.

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