Paris Match Belgique

Les Beatles comme vous ne les avez jamais vus !

les Beatles

Un livre revient sur la préparation de leur dernier concert et sur la naissance de l’album mythique Let It Be. | © Belga Image

Musique

Dans le secret de leur alchimie. Jusqu’à la rupture en avril 1970, le groupe phare de la pop a écrit la bande originale de nos vies. Un livre revient sur la préparation de leur dernier concert et sur la naissance de l’album mythique Let It Be. Avec des images inédites et des retranscriptions de conversations enregistrées en studio, « The Beatles : Get Back », aux éditions Seghers, rend hommage au souffle créateur des « quatre garçons dans le vent », dont même les désaccords étaient savoureux.

D’après un article Paris Match France de Benjamin Locoge.

John et George sont arrivés les premiers, emmitouflés dans de larges manteaux de fourrure. Ce jeudi 30 janvier 1969, il fait froid à Londres. Le 2 du même mois, les Beatles se sont lancés dans une aventure rocambolesque : ils ont accepté la proposition du jeune réalisateur Michael Lindsay-Hogg d’un grand show télévisé en public. Depuis leur dernier concert au Candlestick Park de San Francisco, le 29 août 1966, les Beatles se sont concentrés sur l’enregistrement d’albums studio. Les tournées harassantes, les cris stridents des fans ont eu raison de leur enthousiasme juvénile, eux qui avaient donné plus de 1 400 shows depuis leurs débuts, en 1960. Mais la flamme s’était peu à peu éteinte, bousculée par ce tourbillon dingue du succès. Pas question pour autant de roupiller.

En juin 1967 puis en novembre 1968, les Beatles ont enregistré deux disques qui ont changé l’histoire de la pop mondiale. L’incroyable Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band  d’abord, puis The Beatles, plus communément appelé l’Album blanc, un très long format, ouvert aux idées musicales les plus folles. Les puristes ont déjà compris qu’il s’agit désormais de quatre individualités qui apportent là une mélodie, ici un bout de texte, plus loin un arrangement. Mais les Beatles ne fonctionnent plus ensemble. La machine s’est brisée avec l’arrêt des tournées. De facto, ils passent moins de temps réunis. Et puis John a rencontré Yoko ; il a divorcé de Cynthia pour elle. Paul a délaissé l’actrice Jane Asher pour une jolie photographe, Linda Eastman, blonde aux yeux clairs, mère d’une petite Heather âgée de 5 ans. Et si Ringo file encore le parfait amour avec Maureen, George, lui, ne va pas tarder à se faire larguer par la sublime Pattie qui filera dans les bras d’un guitariste prometteur, Eric Clapton. Mais c’est une autre histoire…

Lire aussi > Les Beatles se sont séparés à cause de John Lennon, assure Paul McCartney

Courant 1968, les quatre garçons plus que jamais dans le vent ont accepté de tourner une vidéo pour « Hey Jude », leur tube de plus de six minutes, dans un studio de télévision à Twickenham, la grande banlieue londonienne. Les musiciens rejouent ensemble face à une cinquantaine de personnes. Entre deux prises, ils balancent quelques standards du rock, comme à leurs débuts… « Ils ont compris ce jour-là que cela pouvait avoir un intérêt musical d’être à nouveau face à un public », décrypte Michael Lindsay-Hogg. La diffusion de cette séquence à la télévision britannique est un immense succès. Un de plus. George Harrison se réjouit d’avoir enfin proposé quelque chose qui n’avait encore jamais été fait. Mais c’est Paul McCartney, l’homme qui a pris le destin du groupe en main depuis que John Lennon « fait des apparitions dans un sac de blanchisserie avec Yoko au Royal Albert Hall », qui a compris l’enjeu d’un spectacle plus ambitieux : ce fameux show total, prévu au départ pour le 18 janvier 1969, sera forcément plus fort que le  Rock And Roll Circus des Rolling Stones.

Le 2 janvier, donc, les Beatles se retrouvent dans l’immense studio de Twickenham, entourés d’une vingtaine de personnes. Ils ont accepté de se laisser filmer en permanence par deux caméras qui vont suivre le processus de création. Une sorte de télé-réalité avant l’heure. Pour la première fois, des regards extérieurs sont admis dans le saint des saints, le studio d’enregistrement, cet antre de création où sont réunis les quatre membres des Beatles. Seulement voilà, la désillusion n’en est que plus spectaculaire pour les « invités ». L’horaire est trop matinal pour leur mode de vie. Comme pour les techniciens de cinéma, la feuille de production a prévu le « get in » à 8 h 30 ; mais les Beatles se pointent à 10 heures. John, évidemment accompagné de Yoko, est d’humeur taquine tandis que George et Ringo semblent maussades. Alors que les caméras tournent déjà, les musiciens prennent leurs instruments, discutent. Et, vite, l’idée apparaît… Pour ce concert, autant proposer de nouvelles chansons. « Et pourquoi pas refaire quelques anciennes, mais une ou deux maximum ? » suggère Harrison. Les Fab Four sont arrivés les mains dans les poches. Ne sachant pas à quoi cette histoire allait ressembler, ils partent donc de rien pour inventer de nouveaux morceaux. Et quels morceaux ! « Let It Be », « Get Back », « The Long and Winding Road » naissent et grandissent chaque jour sous les yeux d’une équipe de cinéma éberluée.

À 12h30, les Beatles jouent six chansons sur le toit. Des voisins appellent la police pour se plaindre du bruit !

Pour le fameux concert, rien n’est décidé : Lindsay-Hogg envisage d’emmener tout le monde en Libye, sur le site de Sabratha. Mais Ringo s’y oppose : « Je ne veux pas voyager, la nourriture étrangère est trop dégueulasse. » Paul et John croient d’abord possible de demander un ferry à la P&O. « On aurait des passagers à bord pour assister au spectacle, ce serait un show total. » Harrison ramène tout le monde à la raison : « On est incapables de se faire prêter un ampli. Comment voulez-vous qu’on demande un bateau ? » Plutôt que de trancher ou de s’arrêter sur une seule idée, tout reste en plan. Les jours passent, rien ne se précise. Et puis Harrison, encore lui, réputé pour être le plus discret de la bande, n’aime pas ces idées stupides. Au bout d’une semaine, il craque. Le 10 janvier, sweet George pose sa guitare et quitte les Beatles. Plutôt que de se rouler par terre pour le convaincre de rester, Lennon suggère de proposer au jeune prodige Clapton de les rejoindre… « Moi, assène-t-il, je suis prêt à faire ce concert avec ou sans George. » Après onze jours de palabres et de meetings, chez Ringo notamment, George réintègre le navire. Cette fois, exit Twickenham, enterré le projet de concert pour la télé. Un studio a été aménagé au 3, Savile Row, à Londres, dans le sous-sol d’Apple, la maison de disques qu’ils ont montée ensemble. Harrison a insisté pour faire venir un ami : le claviériste Billy Preston, un des musiciens de Ray Charles, entre autres, qu’ils ont rencontré lors de leur séjour à Hambourg, en 1962.

Lire aussi > Quand Peter Fonda inspirait les Beatles lors d’une folle soirée sous acide

Le 21 janvier, les Beatles plus Billy et Yoko retrouvent les caméras de Lindsay-Hogg à domicile. De nouveau, la musique les unit. « Ce qui était incroyable, s’émeut Glyn Johns, leur ingénieur du son d’alors, c’était de les voir créer ensemble. Il n’y avait plus d’ego quand la musique démarrait. Chacun cherchait vraiment ce qu’il pouvait apporter à l’ensemble. » Dans les images jusqu’alors inédites qui ont fourni à Peter Jackson la matière de trois films, à sortir le 29 novembre, on découvre un Lennon doux comme un agneau, en totale connivence avec un McCartney ambitieux et habité par sa tâche. John, qui n’hésitera pas, en 1971, à cracher sur ce mois de janvier 1969 par pure provocation enfantine, essaie pour l’heure de trouver un terrain d’entente. Mais quand Paul lui explique combien la présence de Yoko peut être envahissante, voire contre-productive, sa réponse fuse : « Je n’hésiterai pas à tous vous sacrifier pour elle. » McCartney n’en attendait pas moins de son complice en écriture. Mais c’est lui qui a osé l’affronter. Lui aussi qui raconte ses souvenirs du voyage en Inde, auprès du Maharishi, en se moquant ouvertement de ceux qui ont pris le trip trop au sérieux…Car, au fond, McCartney ne renonce jamais. Ni à ses chansons, ni à sa musique, ni à ses idées. Il impulse la plupart des mélodies. Et remet en route l’idée d’un concert pour clôturer cette séquence mal partie. Lennon finit par s’y résoudre le 25 janvier. Paul, ce jour-là : « J’ai envie qu’on décolle vers l’infini. Mais j’imagine que je déraille un peu. » John : « La récompense finale, c’est peut-être simplement de bien jouer nos morceaux. » George : « Je n’ai pas envie de repartir en tournée. » Personne n’est clairement d’accord. Mais c’est ainsi que naît l’idée du concert sur le toit, du 30 janvier… soit cinq jours plus tard.

Quand Paul explique que la présence de Yoko lui pèse, John rétorque: «Je n’hésiterai pas à tous vous sacrifier pour elle»

Les Beatles ont composé près de quinze chansons depuis les premières séances à Twickenham. John a eu l’idée d’une pochette pour l’album à venir : refaire la photo qui a servi pour leur premier disque, mais avec leurs visages actuels. Un single est annoncé pour avril. Les Beatles s’apprêtent enfin à rejouer en public. En public… Seuls, proches et collaborateurs sont autorisés à se joindre à eux sur le toit. Les médias n’ont pas été prévenus, les gens du quartier et les passants entendent la musique par hasard, les quatre étages de l’immeuble ne permettant guère de voir quoi que ce soit depuis le trottoir. John et George portent encore leurs vestes fourrées, Paul est cintré dans son costume noir et Ringo a enfilé un imperméable rouge, résistant à la pluie, au cas où. Ils occupent sur la scène de fortune les mêmes places qu’à l’époque de leurs tournées. Billy Preston s’est installé sur la gauche, près de Paul. Et à midi trente les Beatles jouent !

Six chansons sont interprétées, certaines à plusieurs reprises, à la fois pour les caméras et pour la prise de son (Glyn Johns enregistre l’affaire depuis le sous-sol). Comme le quatuor s’y attendait, le voisinage sort, étonné par le bruit. Certains adorent l’idée, d’autres décrochent leur téléphone pour prévenir la police. Deux jeunes préposés à l’ordre public filent donc à Savile Row, bientôt rejoints par un troisième émissaire. Leurs molles protestations n’empêchent pas quatre fantastiques de terminer leur happening. En un peu moins d’une heure, l’affaire est pliée. Les Beatles ont donné leur dernier concert. Mais ça, personne ne le sait encore…

SC_Beatles

 

«The Beatles : Get Back», éd. Seghers, 248 pages, 39,90 euros

CIM Internet