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Bernard Lavilliers : « les mots blessent davantage que les coups de poings »

Bernard Lavilliers, toujours cœur volcan émouvant à 75 ans : « Mon père était dans la Résistance. Il a été condamné à mort pour la démocratie. » | © PHOTOPQR / LE PARISIEN / JEAN-BAPTISTE QUENTIN

Musique

De passage en Belgique avant ses concerts à Bruxelles, Liège et Mons, « le poète écorché » dépose son cœur de révolté entre nos mains.

Interview Christian Marchand

 Paris Match. « Le bien-nommé Sous un soleil énorme est un album solaire, à multiples facettes. Un album qui résonne d’une intensité rare, d’une désarmante honnêteté et de la force de ceux qui avancent, malgré les épreuves. » On s’arrête à ce communiqué bien ficelé, ou vous désirez tirer les ficelles autrement ?

Bernard Lavilliers. (Il rit de sa voix grave, magnifique et inchangée) Non, j’ai des choses à dire et je n’ai jamais fait parler les autres à ma place. Nous vivons une époque où il n’y a plus de dialogue. Les gens s’enferment dans leurs convictions. Ils se répètent la même chose. Personne n’échange, dans rien. Pourtant, il suffit d’oser. Cela arrive de ne pas être d’accord, mais il faut l’exprimer ! La discussion permet d’éclairer l’autre, d’ouvrir un lien social. Aujourd’hui, les gens se tapent dessus comme à coups de massue, s’insultent énormément… On a beau parler de respect, il y en a de moins en moins. Pourtant, l’espoir est là. Je suis parti plusieurs mois à Buenos Aires avant le Covid. J’y étais seul, je ne connaissais personne. Je me suis installé dans un petit hôtel qui portait le nom de Maradona et j’ai commencé à marcher dans cette ville immense, très plate mais très grande. À sentir les quartiers. Je suis allé à la « Bombonera », le stade où Maradona jouait. C’était un personnage extraordinaire. J’ai rencontré des musiciens, toutes sortes de gens. Étant inconnu là-bas, c’était magnifique. J’allais dans la banlieue faire des maquettes. Finalement, à force de côtoyer les gens, j’ai écrit « Le Piéton de Buenos Aires ». Ça, c’est la vie ! Pas celle de chez nous.

Pourtant, cette pandémie a suscité de nouveaux comportements, des élans de solidarité, de bienveillance envers les autres, non ?
Oui, mais tout cela a rapidement sombré. Et c’est bien dommage. Pour ne citer qu’un exemple : où est passé le respect qu’on doit aux gens qui travaillent dans les hôpitaux et ont notre santé entre leurs mains ? Qui doivent nous sauver et ne ménagent pas leurs efforts pour y arriver, au péril de leur vie ? J’ai eu un problème cardiaque, j’ai pensé que j’allais en crever. Un souci de longue date puisque lorsque je boxais, je souffrais déjà d’un souffle au cœur. Brutalement, ça s’est dégradé. J’étais entre la vie et la mort, mais je restais calme. Certains paniquent, moi pas. Après l’opération, je me suis réveillé dans le noir total. Je suis resté en observation. Quelques jours plus tard, j’ai demandé une lampe pour pouvoir écrire. J’ai tellement été impressionné par le corps médical, par le professionnalisme et le calme des médecins et des infirmières ! Tout cela en plein Covid. J’ai donc écrit une chanson pour ceux qui m’ont soigné. Ces mots sont un hommage détourné à ceux qui m’ont sorti de là, les sentinelles qui nous surveillent. Même ma femme ne pouvait pas venir me voir. Quand je pense que j’ai failli mourir…

Vous irez au paradis ou en enfer ?
Alors, ça… (Il sourit) Dans « L’Ailleurs », je chante « Pour saluer le diable et trinquer à sa table ». Le paradis et l’enfer ? C’est quoi, les bonnes définitions ? Pour répondre à votre question, j’ai peut-être eu une vie un peu turbulente, mais pas méchante. Je n’ai tué personne. Admettons, si le paradis existe, que mes parents doivent y être. Ainsi, si j’y atterris, je pourrai les revoir et retrouver des amis.

 

Avec sa femme Sophie Chevallier, l’artiste et graphiste qui gère les pochettes de ses albums et tout ce qui touche à son image. « J’ai failli la perdre parce que j’étais fâché. Pourquoi ?
Je ne sais pas. » ©PHOTOPQR/LE MIDI LIBRE/VINCENT LACOUR

Comment analysez-vous les années passées ?
On a profité d’une belle période, avec beaucoup de liberté. On a pu faire les cons sans méchanceté. On savait aussi s’éclater. Mais je ne veux pas qu’on pense que je suis nostalgique. Je crois toujours en demain, je n’ai pas peur du futur. Par contre, il faut se bagarrer pour pouvoir encore vivre d’aussi belles années. Je suis fidèle en amitié, c’est une notion capitale pour moi. J’ai eu la chance d’être entouré d’amis qui m’ont ouvert l’esprit. Qui étaient à mes côtés dans des périodes un peu bizarres de ma vie. J’ai toujours besoin d’eux. J’aime l’effort, le respect, l’amitié.

Dans « Le Cœur du monde », vous faites allusion à la finance en chantant « Si les banques surnagent en attendant le naufrage ». Pensez-vous que nous sommes à la fin d’un cycle ? Que nous sommes enchaînés ? Que la guerre économique est bien présente ?
Depuis qu’il n’y a plus l’opposition Est-Ouest, les capitalistes font n’importe quoi. Comme souvent, d’ailleurs. Ils n’auraient pas pu agir ainsi auparavant quand ces deux mondes s’affrontaient. Je ne dis pas que l’URSS était synonyme de liberté, mais cette opposition manque. Cette espèce de défi perpétuel de deux puissances nucléaires qui se regardent en chiens de faïence. De nos jours, les gens fortunés ne travaillent plus vraiment. Ils gagnent de l’argent avec de l’argent. Ce ne sont que des capitaux. Nous, le peuple, on travaille pour gagner notre vie, pour manger. Moi, j’écris des chansons. Et avant, j’étais tourneur sur métaux. Regardez Jeff Bezos, dont la fortune dépasse les 200 milliards de dollars ! Vu l’âge qu’il a, qu’est-ce qu’il peut bien foutre de tout ce pognon ? Au moins, nous, si nous ne sommes pas très riches, nous sommes heureux. Je ne suis pas sûr qu’il le soit.

(…)

 

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