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Gérard Lenorman : « Plus que jamais, « La ballade des gens heureux » nous est utile »

Gérard Lenorman : « Plus que jamais, "La ballade des gens heureux" nous est utile »

Gérard Lenorman revient avec un dix-huitième album : Le Goût du bonheur. | © ARNAUD DUMONTIER / Photo PQR

Musique

Y en a-t-il encore des gens heureux ? À 77 ans depuis ce 9 février, Gérard Lenorman revient avec un dix-huitième album au titre éloquent : Le Goût du bonheur. Comme pour faire le lien. Ou montrer l’évidence face à son destin. Il le mérite bien.

Par Christian Marchand

Il a collectionné une suite impressionnante de tubes dans les années 1970 : « Les Matins d’hiver » (1972), « Si tu ne me laisses pas tomber » (1973), « Les Jours heureux » (1973), « La Fête des fleurs » (1973), « La Ballade des gens heureux » (1975), « Michèle » (1976), « Voici les clés » (1976), sans compter le fameux « Si j’étais président » (1980). Né le 9 février 1945 à Bénouville dans le Calvados, Gérard Lenorman revient avec un dix-huitième album dans lequel il marie le passé et le présent à travers des textes signés de grands noms de la chanson française comme Serge Lama, Nicolas Peyrac ou Claude Lemesle, mais aussi de talents de la nouvelle génération, tels Vianney et Bénabar.

Paris Match. Vous avez de nombreuses fois tutoyé les sommets, chanté avec Johnny Hallyday, composé des chansons pour Brigitte Bardot… Êtes-vous nostalgique ?
Gérard Lenorman. C’était une époque dingue. J’avais à peine 20 ans lorsque Brigitte Bardot a fait appel à moi. J’ai imaginé « La Fille de paille » en 1969. Tout cela me rappelle de grandes émotions, mais je ne suis pas nostalgique. Nostalgique de quoi ? Faut-il donc avancer en reculant ? Le passé reste le passé. Je ne regarde jamais derrière moi. C’est trop perturbant. Seul le quotidien doit l’emporter. Chaque jour, vous le construisez. Il faut faire briller la vie, la cirer, la faire reluire.

« Le passé reste le passé. Je ne regarde jamais derrière moi. C’est trop perturbant. Il faut faire briller la vie, la cirer, la faire reluire »

Cet amour de la vie vous vient de vos racines ?
Disons que j’ai vécu une vie de merde pour y faire mes premiers pas : on m’avait condamné à des choses pas très sympa (voir notre encadré). Ma chance a été de rencontrer des bonnes sœurs. Dont une qui fut d’une certaine façon la femme de ma vie. C’est la seule qui m’ait souri. Je passais d’orphelinat en orphelinat et puis, un jour, j’ai vu un ange : elle s’appelait sœur Agnès et a illuminé ma vie. Elle m’a aidé à redevenir ce que j’étais profondément dans mon cauchemar permanent : un enfant souriant et créatif. Elle s’est occupée de moi.

Vous qui avez connu une carrière si riche, croyez-vous quand même en votre bonne étoile ?
Bien sûr. J’y ai toujours cru. J’ai pris la fuite face à cette existence pitoyable. On pouvait me dire n’importe quoi ou me taper dessus, je savais qu’à l’intérieur de moi, j’avais des choses à faire. Et je les ai faites. Des gens ont été avec moi d’une une cruauté extrême, mais d’autres avaient un cœur en or : ils m’ont aidé rien qu’en prononçant des mots gentils. J’ai connu le pire et le meilleur en même temps. Et je ne veux garder que le meilleur. Voilà pourquoi je regarde devant.

Votre nouvel album, Le Goût du bonheur, a la saveur des difficultés de nos jours, non ?
Tout est faisable. C’est nous qui choisissons la vie que nous voulons mener. Enfant, on ne peut pas choisir. On ne peut pas changer les événements. Mais on peut rêver. Et moi, j’explosais de lumière. Je rêvais de la gentillesse. D’êtres humains aux bras ouverts. Les bonnes sœurs en étaient. Je ne veux pas pleurer sur mon sort : j’ai gagné et j’ai moi-même fait rêver des millions de gens. Que voulez-vous que je fasse de mieux ?

« La Ballade des gens heureux » est-elle encore d’actualité ?
Elle est immortelle. Elle va rester à perpétuité. Et elle est plus utile que jamais dans la période que nous vivons. Les temps sont durs, de nos jours. Voire difficiles, parce que les gens ne savent plus trop quoi. Que sera demain ? Qu’est-ce qui nous fait avancer ? Qu’est-ce qui nous fait encore sourire ? Qu’est-ce qui nous donne envie de rêver ? On ne sait pas. On ne sait plus. Depuis deux ans, une chape de plomb nous asphyxie. Elle est insupportable.

Vous qui avez si bien chanté « Voici les clés », laquelle pourrait ouvrir nos esprits ?
La clé de la certitude : c’est nous qui fabriquons notre enfer. Il ne faut pas mettre de barrières au bonheur. Il faut se faire du bien. Respirer. Vivre. Avoir de l’humour. Ne pas se laisser embarquer dans le négatif. Moi-même, j’ai souffert, mais j’ai pansé mes blessures. J’ai toujours été optimiste, déconneur dans l’âme, un grand farceur.

Gérard Lenorman : « Plus que jamais, "La ballade des gens heureux" nous est utile »
Avec sœur Agnès sur le plateau de « Vivement dimanche », le 28 novembre 2007 : « Je passais d’orphelinat en orphelinat et puis, un jour, j’ai vu un ange : elle s’appelait sœur Agnès et a illuminé ma vie. » © Max Colin / Abacapress

Si la vedette Lenorman devait rencontre le petit Gérard que vous étiez, quel conseil lui donnerait-il ?
Je n’ai pas de conseil à lui donner. C’est lui-même qui a su. Le petit Gérard que j’étais savait. Et même si je n’étais pas très heureux, je faisais rire ma classe. J’étais gagnant parce que c’était ma victoire. Les professeurs me détestaient mais, en même temps, ils m’aimaient bien. Ne pas se prendre au sérieux, avoir confiance et être patient : telle est la formule gagnante. Au départ, tout était pourtant contre moi.

Vous avez souvent construit un collectif artistique, donné des chansons aux autres, partagé le bonheur en chantant. Une façon de montrer la voie ?
De donner ? Oui. Vous êtes toujours gagnant quand vous donnez. Inversement, si vous ne savez pas donner, vous êtes un perdant. Une vie sans amis est bien triste, non ?

Vous avez entamé votre carrière à l’âge de 12 ans, en composant votre première chanson : « Le Vagabond ». Qui rêviez-vous d’impressionner ?
C’était naïf et mignon. Je ne voulais impressionner personne sauf ma grand-mère, Augustine Lenormand, et mes copains. Dès que j’ai pu, j’ai voulu créer des chansons pour donner du bonheur aux gens. D’ailleurs, comme j’étais un déconneur dans l’âme, lorsque l’évêque venait à l’école une fois par an, et des cardinaux aussi, j’étais celui qu’on appelait pour chanter et réciter des poèmes. Même les professeurs qui me détestaient me choisissaient. Ils se disaient : « C’est celui qui nous ennuie qui va nous sauver. Il n’y a que lui. » J’avais 7 ans.

Vous êtes souvent venu chanter en Belgique. Quels souvenirs en gardez-vous ?
J’ai une grande tendresse pour la Belgique. J’aime les Belges. Je trouve qu’ils sont honnêtes. Et cette honnêteté m’a toujours séduit. Je n’ai pas la notion du temps, mais je suis d’abord venu en Belgique pour tourner une émission de télévision. Ensuite, j’y ai donné des centaines de concerts. Depuis le début de ma carrière, l’entente a toujours été très belle avec le public belge. Nous, les Français, avons tendance à penser que nous sommes plus intelligents et plus malins que beaucoup d’autres. Quelle grave erreur !

À vos yeux, quel est l’artiste belge qui incarne la « belgitude » ?
Jacques Brel, évidemment. C’est mon idole, le chanteur de ma vie. Je connais toutes ses chansons. Malheureusement, je ne l’ai jamais rencontré. J’aurais aimé être lui… J’aime les gens qui paient cash et qui peuvent en crever. Et j’espère qu’un jour, je vais en crever moi-même.

On qualifie souvent Stromae de « Jacques Brel des temps modernes ». Qu’en pensez-vous ?
Stromae est un génie. Il ne faut pas chercher : il y a eu Mozart et il y a Stromae. Et croyez-moi, je n’ai rien à vendre ! Il m’a bluffé.

Gérard Lenorman : « Plus que jamais, "La ballade des gens heureux" nous est utile »
Gérard Lenorman sera en concert le 12 novembre au Centre Culturel d’Uccle. © DR

« J’ai appris que mon père était un soldat allemand »

Gérard Lenorman a révélé jadis son secret dans les colonnes de Paris Match.

« Je suis né en février 1945 au château de Bénouville, tenu par des religieuses. Le lieu accueillait les jeunes femmes en difficulté, surtout les filles-mères. Madeleine Lenormand, ma mère, enceinte à 16 ans, avait pris la précaution de ne pas accoucher chez elle. Je n’étais pas programmé pour exister. À chaque minute de mon enfance, malgré moi, je lui rappelle la “faute” qu’elle a commise. Je sens très bien que je suis de trop. Alors je rase les murs. Tout petit, j’ai découvert des clichés qu’elle avait subrepticement étalés sur une chaise, des images qui se sont aussitôt gravées dans ma mémoire. Je me souviens de cet homme au port altier, le visage séducteur, posant délibérément face à l’objectif, très soucieux de son apparence. Madeleine, hélas, ne souhaitera jamais me parler de lui, de leur relation. À l’école, dans la cour de récréation, les questions sur l’absence de mon père fusent. Je préfère ne pas répondre. Longtemps, je rêve d’entendre ma mère me dire : “Gérard, j’ai quelque chose de très important à te raconter, maintenant que tu es en âge de comprendre.” Mais les années s’écoulent et le silence persiste. Je reste en attente d’un mot, d’une phrase… (…) Hiver 1980. J’ai 35 ans. Devenu chanteur, je coule des jours heureux chez moi, au château de Corbeville. En fin de matinée, le téléphone résonne dans cette bâtisse du XIIIe siècle. Au bout du fil, Madeleine, qui ne s’embarrasse pas de préambules : “Allô Gérard, je te passe ta sœur.” Je m’attends à ce que Dominique, née d’un deuxième mariage de maman, prenne le relais. Or il s’agit d’une voix inconnue, hésitante et troublée. “Bonjour, je viens d’arriver chez votre mère, j’ai la confirmation que mon père, un soldat allemand, est bien le vôtre aussi.” Voilà, on vient de me jeter mon histoire à la figure. Sonné, démantelé, j’écoute son impitoyable récit. Les mots et le souffle me manquent. (…) “Je suis la fille d’Erich, ce que m’a confirmé votre mère au vu des éléments que je lui ai fournis.” (…) Ma “nouvelle” sœur déclare que ce père était musicien. Violoniste et chef d’orchestre. Émotion ! On m’a souvent demandé d’où je tenais ma relation privilégiée avec la musique. Le mystère est élucidé. Je suis le fils d’un soldat allemand, certes, mais d’un artiste avant tout. Je ne vais pas renier cet héritage. Cette femme au bout du fil me frappe par sa droiture, son honnêteté, sa belle âme. Elle affirme qu’elle a rencontré notre père en Allemagne. Il est toujours vivant. Mais en la voyant, il est resté de glace. Il se fichait totalement de ses paternités secrètes. Alors j’ai décidé d’en rester là. Remuer le passé et les blessures anciennes ne m’intéresse pas. Quand la vérité éclate, c’est une détente, une espèce de libération. En même temps, c’est une perturbation, un cataclysme. On ne dort pas tranquille. On ne pense pas tranquille. On ne fait plus rien tranquille. (…) Le lendemain de cette révélation, hasard de la vie, je m’envole pour Berlin, où je n’ai jamais mis les pieds. Ce concert avait été programmé bien longtemps auparavant. Dans l’avion, j’écrirai d’un trait la chanson “Warum mein Vater”, “Pourquoi mon père”. Je n’ai jamais souhaité le rencontrer. »

Gérard Lenorman : « Plus que jamais, "La ballade des gens heureux" nous est utile »
Gérard Lenorman a publié « Je suis né à vingt ans » aux éditions Calmann-Lévy. © DR
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