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Charlotte Adigéry & Bolis Pupul : « Par une harmonie, on peut modifier la perception du monde »

charlotte adigéry & bolis pupul

Duo organique. | © DR.

Musique

Le duo électro-pop lâchait il y a dix jours 50 minutes de petites bombes auditives avec son premier album Topical Dancer. En plus de nous faire bouger comme jamais, Charlotte Adigéry et Bolis Pupul s’emploient avec brio à ausculter notre monde mais sans jamais se prendre au sérieux. Masterclass.

 

Depuis 2015 et leur rencontre grâce aux frères Dewaele – duo prolifique derrière Soulwax, 2manydjs, le label Deewee et qui fait la fierté de la Belgique sur la scène électro -, Charlotte Adigéry et Bolis Pupul n’ont eu de cesse de nous proposer une musique à part, hors-cadre, qui nous donne une furieuse envie de bouger nos fesses mais suscite aussi des interrogations bienvenues. Il aura fallu attendre sept ans pour enfin avoir droit à un premier album des deux artistes devenus amis, et chez qui tout n’est que simplicité, légèreté et bienveillance.

charlotte adigéry et bolis pupul
Un duo qui regarde dans le même sens. © Camille Vivier.

On aime travailler avec des contrastes, trouver la balance sans être moralisateur.

« Si on devait résumer vite fait notre rencontre je mentionnerais ‘The Slits’ (l’un des premiers groupes de punk rock féminin british), qui est le premier truc que Charlotte a mis dans le studio quand on a commencé à bosser ensemble. J’ai tout de suite compris l’esprit de Charlotte, l’ouverture vers une liberté décuplée, vers une musique déconstruite, expérimentale », nous confie d’emblée Bolis, tel l’aveu d’une connexion qui s’est faite quasi instantanément. Leur première création, le très beau « The Best Thing », se retrouve sur la soundtrack du film Belgica. De là, quelque chose est lancé, une cohésion entre la voix captivante de Charlotte et les qualités de producteur de Bolis, soucieux d’écouter son binôme de la manière la plus altruiste possible. « On a tenté des trucs de manière intuitive, instinctive. Et je me suis très vite rendue compte que Boris ne me jugeait pas… Ce qui est primordial pour que je puisse m’exprimer en toute liberté », lâche Charlotte avec un regard complice pour son collègue. 

Une électro-pop foisonnante, parfait miroir de notre monde étrange

Suivront un premier EP éponyme et le second, Zandoli, où le duo n’est pas encore officiel, pas encore affirmé aux yeux du monde. Les morceaux ne sont signés que du nom de Charlotte, comme l’entêtant « Paténipat », merveille électro-punk qui donne juste envie de se jeter sur le dancefloor et de se trémousser comme un idiot. À partir de là, on arrive à distinguer les contours d’un projet hyper excitant, où cette drôle de Charlotte et le discret Bolis dessinent leur idée : faire une musique percutante et hilarante tout en abordant des sujets qui leur sont chers. Le racisme, la vanité, le harcèlement, la maternité ou l’appropriation culturelle sont autant de thèmes traités dans leur Topical Dancer, somme de leurs interprétations du monde, balancée avec juste ce qu’il faut d’autodérision.

« On aime travailler avec des contrastes, trouver la balance sans être moralisateur », détaille Bolis, suivi par sa moitié qui confirme : « On ne veut pas aborder le grave avec de la tristesse ». Même s’il avoue volontiers vouloir tout d’abord trouver l’harmonie pour faire bouger son public, le duo espère qu’à travers celle-ci sa musique pourra ici et là avoir un impact. « L’important c’est une question de perspective. Par la danse, par une harmonie, on peut modifier la perception du monde. Quand tu chantes ‘retourne dans ton pays’ (sur le morceau « Blenda ») sur une musique dansante, c’est une manière d’aborder un sujet grave légèrement mais de laisser un impact, aussi infime soit-il », explique avec clairvoyance Charlotte.

Tous les deux venant de Martinique et partageant un passé migratoire loin de n’être qu’un détail – Charlotte est descendante d’une tribu nigériane Yoruba qui a réussi à échapper à l’esclavage, Bolis est issu de la première et unique vague d’immigration chinoise en Martinique -, les deux amis s’entêtent depuis leur rencontre à mélanger leurs histoires et leurs émotions depuis la jolie Gand, toujours avec le poing levé et un sourire en coin : « Le racisme a toujours fait partie de nos vies et l’ironie est que nous ne saurions pas où est notre vraie place. Mais nous avons transformé cette douleur en une force », disent Charlotte et Bolis à l’unisson.

Topical Dancer se traduit par une poésie extrême, touché par des moments de grâce sublimes comme sur « Reappropriate », où le harcèlement sexuel est traité sous la question du comment se reconstruire, retrouver son corps et son esprit après des expériences traumatisantes. On passe sans interruption au bouillant « Ceci n’est pas un cliché », où le duo tord le cou à la pop song vide de sens, pour en faire une merveille de tube à haute portée symbolique. Funk, house, techno, punk, choisissez l’influence et vous la retrouverez parfaitement dosée sur ce petit bijou d’album. Une électro-pop consciente, foisonnante, parfois complexe, et parfait miroir de notre monde étrange.

Topical Dancer, sorti le 4 mars chez Deewee

Charlotte Adigéry et Bolis Pupul seront en concert à l’Ancienne Belgique le 20 avril

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