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Arno et ses mots : « A Nashville, j’avais la nostalgie d’Ostende »

Arno au casino d'Ostende où chacun le connaît.Automne 2019. C'est la fin de la journée. Arno s'est bien donné. ll se prépare à tourner les talons pour d'autres horizons. ©Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Musique

En 2019, le « cow-boy urbain » avait guidé Paris Match à Ostende pour un entretien long et un peu sauvage, à son image. Il y avait évoqué ses ancêtres, résistants, mais aussi Ensor, le Brexit ou l’extrême droite en Flandre. Retour sur quelques échanges colorés avec Arno, le poète punkisant, le crooner « autiste », qui était aussi un indécrottable bûcheur.

Nous avions donc rencontré Arno à Ostende en septembre 2019. Nous l’avions applaudi ensuite à l’Ancienne Belgique début 2020. Il pétait le feu, évoquant, entre deux chansons, son bistrot qui, depuis qu’il avait arrêté l’alcool, était « faillite ». Le public écrasé dans la salle était au comble de l’extase. Le routard des planches n’en finissait pas de se relever. Des dates sold out, d’autres qui s’ajoutaient en cascade. Arno souffrait alors, depuis quelque temps déjà, d’un cancer du pancréas. Il avait été opéré, avait subi un traitement, ensuite repris les concerts en plein air après la première vague de covid. Pétaradant, magnifique, il poursuivait sa route devant des salles d’aficionados comblés.

Arno Charles Ernest Hintjens s’est battu comme un beau diable en bon vivant devant l’éternel. Un jouisseur bûcheur. Un workaholic qui ne payait pas de mine. Sous des allures de dilettante, ce perfectionniste était à l’affût de la moindre faille, soucieux de faire passer son message dans le règles de l’art.

Il fédérait à lui seul rockers de la première heure, post punks ou new-waveux d’antan qui pogotèrent sur TC Matic. Mais aussi les fous de chanson française un poil grésillante, et de sons rauques à la Tom Waits (une comparaison bateau qui a le don de l’exaspérer). Sans oublier l’aspect fanfare, carnaval triste, entre Brel et Les filles du bord de mer, entre un Kusturica et ses accordéons de rue parfois et un drôle de bluesman qui aurait noyé son chagrin dans la mer du nord. Entre horizons infinis et esprit riquiqui vu d’ici. Celui d’un amoureux du pays, un pays de cocagne sans prétention, et européen qu’il le veuille ou non.
Arno était un sacré monstre en interview. Le débit parfois d’un éléphant mais la pétulance d’un pinson dans sa tête. L’impertinence et la liberté chevillées au corps.

« Je suis lesbienne », clamait ainsi Arno à l’envi. Il ne semblait pas se lasser de l’effet que produisaient ses trouvailles verbales, alors parfois il en abusait.

On se souvient de lui taillant le bout de gras à l’Archiduc au coeur de Bruxelles, son « troquet » de prédilection. Ou traversant le DNA au Plattesteen, dans les années 80, alors que Oh la la la c’est magnifique faisait les belles heures de l’after-punk, post-new-Wave et autres sons industriels du moment. Arno chantait volontiers en français, en franglais, en flamanglais, tout était bon dans son gosier savamment imbibé. Les sons gras, voluptueux, vrais. Un Flamand de la Belgique de papa, en mieux. Un Belge pur sucre, avec cette touche British en prime. Des racines britanniques donc, un goût du rock mais fait maison. Un Ostendais, indépendant et fier de l’être.
Plus tard, dans les années 90 on l’interviewera quelques fois. Un jour, chez Virgin, avenue Plasky. Il était badaud, primesautier. Et puis coupait court soudain à la farce. « Allez, moi je vais manger des frites hein. Salut. »

Arno au MuZee d’Ostende. Il nous y parlera longuement d’Ensor qui le fascine. ©Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Les journalistes raffolent de ses bons mots mais redoutent les redondances. « Je suis lesbienne », clamait ainsi Arno à l’envi. Il ne semblait pas se lasser de l’effet que produisaient ses trouvailles verbales, alors parfois il en abusait. Tout en redoutant par ailleurs sa créativité verbale, son expression sans filtre, son imagination qui battait la campagne en fanfare, chacun se délectait de ses tournures d’esprit. Inattendues, spatiales, poético-futuristico-prosaïques. Arno cultivait cet art de ramener sur le plancher des vaches l’apprenti philosophie qui tentait, dans un élan désespéré voire suicidaire, de lui extorquer des confidences spirituelles, philosophiques ou pontifiantes.
Du temps où il levait le coude avec entrain, il pouvait tout à coup interrompre un entretien pour demander à son interlocuteur transi – ou pas – si ce dernier avait mangé du boudin blanc ou du pâté de lièvre. Mais ne pas s’en formaliser, c’était souvent en réponse à un cliché qu’il abhorrait. Comme ce leitmotiv réducteur qui consistait à le décrire comme le « Tom Waits belge ». « Ça j’en ai soupé », nous dit-il un jour, goguenard. De même à l’époque où il fut taxé de « punkisant » « Je ne suis pas punk, j’ai bien aimé le mouvement punk mais nous, avec notre groupe, on était là avant et on ne suivait personne », s’enorgueillit, sans falbala notre maître solitaire.
Bon, ce statut de « cow-boy urbain » qu’on évoque parce que ça lui va bien a dû également lui courir sur le haricot mais tant pis. Il est des images qui, même réductrices, plantent bien le personnage.
Arno c’était une bête. L’ovni imprévisible dont les Français percevaient la substantifique moelle : cette belgitude qu’il a élevée au rang d’art majeur. Bien au-delà du décalage ou de l’absurde, concepts galvaudés, Arno excellait à ramener au ras des pâquerettes les esprits flirtant avec quelques aspirations philosophico-éthico-castratrices. Qu’on lui demande si l’amour le guidait, il vous répondait aussi sec, en demandait si votre mère aime la vie.

Alice on the Roof : « Parfois il m’appelle et me demande si j’ai bien mangé

« C’est un personnage hors du temps, je le trouve vraiment touchant. On s’entend bien. Parfois il m’appelle et me demande si j’ai bien mangé ! », nous disait, en 2019, Alice on the Roof lors d’un entretien dans son cocon rose bonbon.
Arno c’est cette douce folie, cet art de partir en vrille tout en restant pied au plancher. Mais c’est aussi de la sueur et quelques obsessions. Celles du travail bien fait entre autres. Le succès prolongé est rarement un hasard. Ce côté perfectionniste, Alice on the Roof, l’avait joyeusement épinglé. Arno avait participé au dernier album de la chanteuse belge. Il figure sur un clip et entonne Le téléphone pleure, de Claude François, avec Alice. « Ce n’est pas Arno pour rien », nous dit celle-ci. « Je l’ai découvert : c’est un grand perfectionniste. Il est hyper bosseur et très angoissé. Il a beaucoup travaillé à l’arrangement du morceau et me demandait : ‘Tu crois que ça a été ?‘. On s’est rencontrés autour de la chanson Malade. Le clip était tourné dans la rue près de chez moi. Pour le convaincre d’y participer, je lui ai dit qu’il y avait de vrais danseurs déguisés en yétis… ‘Alors ça je vais faire !’, m’a-t-il dit. »

Lire aussi > Alice on the Roof : « Au sud de l’Oregon, je suis un peu Beyoncé ! »

Dans une même veine, celle d’un perfectionnisme feutré, on se souvient avec émotion de ce jour où Arno avait tenu à nous donner quelques précisions à la suite de l’entretien fleuve à Ostend. Nous lui avions envoyé le projet de texte. Un soir, nous l’avions eu au téléphone, longuement. Le débit mesuré, des silences épais. Deux heures en ligne avec le chef. Méthodique. Pointilleux. Patient et un rien timide. Tel était l’Arno qui fonctionnait à l’eau. Il relisait chaque phrase à haute voix, gutturale même si l’alcool ne râpait plus son gosier depuis un certain temps. Il déclamait chaque paragraphe d’un air assez pénétré, nous donnait ses impressions phrase après phrase. Repesant certains mots. Après des digressions toute personnelles sur les liens entre grands-oncles, tantes et autres aïeux amateurs d’Ensor et de filles du port, il ne modifiera rien fondamentalement, sauf l’une ou l’autre précision. Comme tout homme mûr qui ressasse l’enfance et sent venir le temps du retour au bercail.

 

Arno au MuZee d’Ostende où il est connu comme le loup blanc. Plus tard, il nous emmène au casino, sur la plage. Il y bouclera la journée. Une journée durant laquelle il se sera donné à fond. ©Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Une chose aussi : il se demandait si ses commentaires sur la montée de l’extrême droite en Flandre étaient bien nécessaires. Oui, il avait parlé des politiques nationalistes présents à Ostende mais non, décidément, il n’avait pas envie d’en faire état noir sur blanc. C’est, nous rappelle-t-il, qu’il a été échaudé par quelques agressions, au moins verbales. Mais bon, insistait-il alors : il n’y a pas de quoi en faire un fromage, hein. Il ne tirait aucune gloriole de l’agression, un exemple parmi d’autres sans doute.
S’il maniait le verbe à sa guise, s’il était libre comme l’air, il y avait, quoi qu’on en dise, des limites à l’expression de ses idées. Un poil d’autocensure peut-être, qui aurait surgi sur le tard mais dont nul ne prendra ombrage. Ce n’est pas de toute façon sur ce genre de déclarations qu’Arno faisait le coup de poing. Se souvenir aussi que c’est un artiste populaire et qui entendait le rester, mine de rien. Fédérateur dans l’âme. « Arnoïste », comme il disait, sans autre coloration officielle, « punt aan de lijn ».

Comme le loup blanc au MuZee d’Ostende

En mai 2019, il fête ses 70 printemps. Au bout de l’été, il a accepté, pour Paris Match, de revenir sur quelques décennies fondatrices. On le retrouvera à Ostende, sa ville natale, où il nous parlera des artistes qu’il aime et qui ont hanté les lieux.
On l’attendait lunaire, tendu, voire un brin éméché, il est arrivé tranquille, ponctuel, frais comme un gardon, un petit sac en plastique à la main. Ce petit sac ne le quittera pas. On constatera un peu plus tard qu’il y fourrait ses chewing-gums usagés. Mâchouiller plutôt que fumer. Occuper le terrain buccal autrement, piéger le corps. Une façon éprouvée de faire la nique à l’addiction.
Il avait envie d’évoquer Ensor, qu’il adore. Rendez-vous était pris au MuZee d’Ostende. Dans ces murs, Arno est connu comme le loup blanc. Après une longue halte dans la bibliothèque, nous sommes descendus à la salle Ensor et Spilliaert. Un groupe de touristes l’a pris d’assaut pour quelques selfies. Des couples âgés, quelques quadras. Rien de wild. Une attaque amicale, à la bonne franquette, teintée de respect. Une sorte de silence s’est fait, interrompu par quelques borborygmes du maestro. Discret, patient toujours, pas mécontent d’être au centre de l’attention. Et puis soudain impatient. Il détale. Fille vers la boutique qu’il connaît comme sa poche.
Il s’attarde sur les beaux livres, nous demande si nous connaissons ce tableau d’Ensor qui a inspiré un morceau à Bob Dylan. Et puis cherche le bouquin qui évoque ce récit, fébrilement. Titré The Superhuman Crew, édité par le Getty Museum de Los Angeles, l’ouvrage rassemble deux œuvres d’art visionnaires : L’entrée du Christ à Bruxelles en 1889 et le morceau Desolation Row de Bob Dylan, extrait de l’album Highway 61 Revisited (1965) qui brosse un portrait grotesque et absurde du monde de l’époque, dans des termes comparables à ceux d’Ensor. “Savez-vous qu’on appelait Ensor la « zwarte madame » ? Parce qu’il portait de longs vêtements noirs et avait ce côté un peu précieux. » Avec un mélange de délicatesse et de délectation, Arno aborde tous les thèmes.

Je parle parfois comme quelqu’un qui souffre de la prostate

Il déclarait récemment que son autisme l’avait délivré, affranchi. Sauvé, quoi. Il nous le confirme. “Ouais. Parce qu’à cause de ça je suis devenu un chanteur de charme raté ! J’étais très introverti et j’ai pu m’exprimer à travers la musique. Et pas seulement à l’égard des autres mais vis-à-vis de moi-même aussi. La musique m’a vraiment sauvé.”
Au-delà de la musique, il y a les sons bien sûr, le culte des mots, la scansion, cette poésie innée que « l’Ostendais » (cet autre irrésistible cliché) porte en lui. Ce sens de l’humour truculent et cet art du jeu verbal. Arno est créatif en diable mais il ne redoute pas non plus la répétition des bons mots. Son fameux « Je suis lesbienne » etcaetera. On connaît la chanson mais on ne s’en lasse pas. “Je pense que beaucoup d’artistes sont autistes mais ils ne le savent pas toujours. Chacun a son propre autisme. Moi je bégayais beaucoup quand j’étais jeune. Aujourd’hui ça m’arrive encore de temps en temps. Ça dépend de l’état dans lequel je suis. Je parle parfois comme quelqu’un qui souffre de la prostate. Quand on fait pipi, ça part par petits jets!”

Trump ? Sa coiffure m’évoque un peu Andy Warhol. Elle me fait penser au cul d’un lapin rose.

A Ostende toujours, dans le désordre, nous parlons un peu politique – de comptoir s’entend. Un soupçon de Trump, de Boris Johson, du Brexit, de la Flandre « conservatrice », des extrémistes et autres ultra-nationalistes. Bon, on ratisse large et il adore ça. Trump fait-il vibrer sa fibre créative ? Quelle image lui inspire-t-il ? “Sa coiffure m’évoque un peu Andy Warhol. Elle me fait penser au cul d’un lapin rose… C’est très artistique je trouve! Notre copain du Brexit, Johnson, a aussi une coiffure très spéciale. Je pense que les coiffeurs aujourd’hui sont très importants. Ce sont eux qui changent le monde! Plus j’y pense plus je me dis que c’est la faute des coiffeurs. Ce sont eux qui font tout le bazar… » Et puis, sans lien avec ce qui précède, quoi que, Arno fait un bon dans le temps, une association d’idées dont il a le secret. « N’oubliez pas qu’on a connu aussi Margaret Thatcher dans les années 70…” Il n’a pas tort. Les leaders hyper-conservateurs et/ou à poigne de fer ne datent pas d’hier.

« L’esprit punk, je l’ai eu avant. J’ai toujours été comme ça mais sans les clichés qui allaient avec »

En parlant des seventies, que lui rappellent ces seventies en priorité, la naissance du punk par exemple, ensuite ce sacré hit des Sex Pistols, God Save The Queen ? “TC Matic est arrivé après le punk. Mais j’ai eu un groupe avant qui s’appelait Tjens Couter (entre 1975 et 80). On a fait des disques et des tournées dans toute l’Europe. On a fait le « college circuit » en Angleterre, on a même eu une maison de disques là-bas. Mais c’était moins connu en Belgique qu’ailleurs en Europe. Au club CBGB de New York, il y a dans le juke-box une chanson de notre groupe, Tjens Couter qui s’appelle « Give me what I need ». C’était un truc un peu fou… C’était rock, oui, mais ce n’était pas punk. J’avais les cheveux plus longs. L’esprit punk dont vous parlez, je l’ai eu avant. J’ai toujours été comme ça mais sans les clichés qui allaient avec le mouvement.”

« Avant d’être des Flamands, on est des Ostendais »

Les racines européennes d’Arno solidement continentales, priment. “Pour moi le punk vient d’Angleterre. J’ai le plus grand respect pour le rock anglais et le rock américain mais je ne suis ni anglais ni américain. Je suis Européen. Et je ne veux pas être la copie de qui que ce soit.”
Des années après son « Putain Putain », Arno est-il toujours un Européen convaincu ? “Que va-t-il advenir de l’Europe avec le Brexit ? C’est un vrai point d’interrogation. Mes copains en Angleterre flippent. Pour les artistes et les musiciens, c’est stressant. Ils redoutent la traversée des frontières avec du matériel, le passage laborieux aux douanes, comme dans le temps etc. Ils ne comprennent pas et moi non plus! Et qu’en pensent les Irlandais, les Ecossais ? Aujourd’hui, on vit dans un film de cow-boys! Et tout est possible dans les films de cow-boys… »
“Avant d’être des Flamands, on est des Ostendais !”
« Nous, on est des Ostendais avant d’être des Flamands! Ostende était un État indépendant, libre, et bien avant ma naissance ! Les bateaux avaient leur propre drapeau. Je vous conseille ce livre qui s’appelle Oostende & Compagnie: Van Arno tot Zweig. Il parle de tous les gens qui ont vécu ici à Ostende et va être bientôt traduit en français.”

Quand j’étais jeune, les femmes étaient dans les vitrines des maisons closes. Ostende était une ville libre. Les mosquées, synagogues et toutes sortes d’églises s’y côtoyaient.

Arno feuillette le livre lentement et le commente. Il y est question de Léon Spilliaert, d’Hugo Claus, de Léopold Ier et de Léopold II, d’Henri Storck, d’Arno bien sûr, mais aussi de Permeke, Einstein, Caruso, Stefan Zweig, Marvin Gaye… “Il y a Karl Marx aussi. Il a écrit son manifeste ici. Proust a vécu à Ostende aussi, Verlaine, Victor Hugo… Einstein a vécu à cinq kilomètres d’ici, au Coq. Il y a des photos de lui avec James Ensor… Tous les intellectuels juifs lors de la montée du nazisme ont commencé à fuir avec l’intention de se rendre en Angleterre. Et nombre d’entre eux ont oublié de prendre le bateau Ostende-Douvres. Ils sont restés ici. Pourquoi ? Les maisons closes, le quartier gay qui n’existait pas dans d’autres pays… Pourquoi les Français sont-ils venus ici ? Pour les mêmes raisons. Tous ces quartiers se sont amoindris depuis. Quand j’étais jeune, les femmes étaient dans les vitrines des maisons closes. Ostende était une ville libre. Les mosquées, synagogues et toutes les sortes d’églises s’y côtoyaient. »

“Je viens d’une famille de réfugiés »

L’Angleterre, Arno connaît bien, on l’a dit. Il vient, comme il le souligne volontiers, d’une famille de réfugiés. “Mon père a vécu en Angleterre, il a fait son service militaire là-bas chez les Spitfires. Mon grand-père paternel était résistant. C’était un gauchiste, politiquement actif. Il était bien sûr opposé aux nazis. Quand ceux-ci sont arrivés en Belgique, il a emmené sa femme, mon père, qui avait 16 ans, et sa sœur dans un bateau pour l’Angleterre. Quant à mon grand-père maternel, il était dans la résistance aussi, pendant la Guerre, ici en Belgique.”
Si Arno n’a pas vécu cet exil, l’épisode familial est ancré dans son ADN. En rejeton d’après-Guerre, il n’a rien oublié et se remémore le traumatisme que ses aînés ont souvent raconté. “Dans les années 50, quand j’étais enfant, les parents de mes copains et mes parents parlaient beaucoup de la Guerre. Ça restait ancré en eux. Parce qu’ils avaient eu faim, froid et peur. Et qu’ils avaient été confrontés à la mort.”

« Il y avait chez tonton Théo, un tableau d’Ensor qui a disparu »

Arno évoque alors, par une transition de l’esprit qui n’appartient qu’à lui, un patrimoine familial d’une valeur inestimable qui s’est volatilisé. Cette histoire qui lui reste en travers de la gorge, il la hache menu et la délivre avec un regard curieux d’un touriste étonné. Car c’est, de fait, un mystère épais, digne d’une bonne série télé avec plongée dans le cadre vintage d’Ostende au début du XXe siècle. “Deux des frères de mon grand-père maternel ont été mariés chacun avec une madame de maison close, une tenancière de bar. » Bon, on ne tique pas sur le bordel proprement dit, mais sur ce qu’on pressent être une sacrée embrouille familiale. « A l’époque, ce type de bars étaient avant tout un lieu d’échange et de conversations sur l’art et la politique. Ces clubs étaient situés aux alentours du casino. Je me souviens que mon père, qui était syndicaliste et tout le bazar, parlait politique le dimanche après-midi avec un de ces deux grands-oncles, qui était un ancien colonel de l’armée belge. J’étais le chouchou de cet oncle et de sa femme car ils n’avaient pas d’enfant. Chez eux il y avait beaucoup de peintures et de dessins. C’étaient en fait des œuvres que leur laissaient les artistes qui fréquentaient les bars et les restaurants et qui payaient avec ces tableaux. Il y avait même chez tonton Theo un Ensor, entre autres… Lui et sa femme sont morts dans les années soixante. Quand on a vidé la maison, les tableaux de valeur avaient disparu. Où sont-ils aujourd’hui ? On n’en a pas la moindre idée. A l’époque, Ensor n’avait pas la même notoriété ni la même cote qu’aujourd’hui, personne n’y a été très attentif sans doute. Ma grand-mère était la meilleure copine de la sœur de Spilliaert. Une de mes tantes avait épousé un sculpteur qui avait remporté le Prix de Rome, Guy Maclot. Mais dans le temps, la valeur, notamment marchande, ou la notoriété des artistes, on n’y prêtait pas attention. On était loin du marketing d’aujourd’hui. Des années plus tard, j’y pense et je me dis : mais où sont passés ces tableaux ? ”

« J’étais un grand fan de Fabiola »

Le regard à la fois humide et coquin, il nous parle de quelques symboles du Plat pays. “Moi j’étais un grand fan de Fabiola. Elle avait beaucoup d’humour je trouve. Je pense aussi que c’était une femme qui avait des tripes. Je songe à cet épisode où elle tenait une pomme (pour répondre aux menaces qui avaient été proférées à son égard en 2009 par un homme qui avait dit envisager de tirer à l’arbalète sur l’ancienne souveraine pendant le défilé de la Fête nationale. NDLR). Et Paola, c’est une belle femme hein ! Elle a un style à la Gina Lollobrigida. Elle me fait penser aussi, dans l’attitude, le style, à une Claudia Cardinale. » Et il enchaîne, l’oeil humide, quasi-solennel : « Tout ça nous renvoie à cette époque bénie des grands réalisateurs comme Fellini, Pasolini…”

Les saucisses de Maurice

On évoque sans transition La Vie de Brian, des Monty Python. Arno entonne aussi sec “Always Look on the bright side of life”, avec des intonations à la Eric Idle et un accent cockney puissant.
Plus tard, sur la terrasse du casino, pris dans un vent entêtant, il s’impatiente soudain. On redoutait cet instant. Arno en a marre mais il reste élégant. Accepte un selfie dans le restaurant avec l’immense baie vitrée qui donne sur cette plage interminable, grise à mort. Cette plage qu’il a choisie pour cadre de son 13e album studio, Santé Boutique.
Un très grand cru. Dont le déjà fameux Ostende Bonsoir, et son clip réalisé par Jaco Van Dormael, Lady Alcohol, Flashback blues, Court circuit dans mon esprit. Ou Tijp Tijp c’est fini. « J’ai emprunté une phrase de ma grand-mère dans les années 60: elle bavardait dans le living avec ses copines. Elle parlait de la jouissance des mecs, disait : Tijp Tijp et c’est fini!

 

“Deux des frères de mon grand-père maternel ont été mariés chacun avec une madame de maison close, une tenancière de bar. A l’époque, ce type de bars étaient avant tout des lieux d’échange et de conversations sur l’art et la politique. Ces clubs étaient situés aux alentours du casino. Je me souviens que mon père, qui était syndicaliste et tout le bazar, parlait politique le dimanche après-midi avec un de ces deux grands-oncles, qui était un ancien colonel de l’armée belge. » ©Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Il y a encore Les saucisses de Maurice, une chanson qui aurait pu être un court-métrage et qu’il a écrite “avec ses rêves”. “C’est basé sur un un couple macrobiotique et végétarien. Le monsieur est très sportif et la femme tombe amoureuse du charcutier qui s’appelle donc Maurice et est réputé pour ses saucisses… C’est une réalité de l’être humain. C’est lui qui m’inspire encore toujours. »
Au Casino, Arno serre des pinces, les serveurs en livrée le connaissent bien. Il y est comme chez lui. Du coup, on s’y sent bien aussi, jusqu’à un certain point. Ano a mis ses lunettes de pilote pour les photos sur la plage. La lumière est forte, le sable vole et le crooner commence à se lasser. Ce fut donc une journée intense durant laquelle Arno s’est livré, nature, tout feu tout flamme, frais et pétulant. Enfin jusqu’au point de saturation, lorsqu’il a pris congé sans crier gare. Il a tourné les talons d’un coup sec. On a vu alors sa silhouette un rien voûtée s’éloigner à vive allure, les jambes de cow-boy urbain, arquées, l’uniforme gris-noir, entre deux eaux sombres.

Les Filles du bord de mer, tsoin-tsoin

Un an plus tôt, en septembre 2018, nous avions rencontré Arno lors du lancement de la 4e saison de Tout le Baz’Art, l’émission culturelle et bilingue diffusée sur la Rtbf et Arte, présentée alors par Hadja Lahbib. Sur une scène intimiste de Saint-Josse, la Jazz Station, Adamo gratte la guitare comme un jeune homme. Frémissant, la voix immuable. Un gros son lourd, rauque : Arno enchaîne, vaille que vaille. Jamais avare d’une bonne farce, il scande « joint, joint », au lieu du traditionnel « tsoin tsoin ». Le moment est presque historique. Encadrés de musiciens jazz, dont Stef Kamil Carlens (bassiste, chanteur, musicien et plasticien, frontman de Zita Swoon et ex-Moondog Jr), Adamo et Arno entonnent Les Filles du bord de mer. Béatitude intégrale. Le morceau résonne dans la Jazz Station. Un public acquis qui entonne sans regarder les paroles, disposées sur chaque table. Melanie de Biasio y discutera longuement avec Adamo tandis qu’Arno s’attarde gaiement au bar. Sur écran, on a droit à un aperçu plus qu’alléchant de l’émission en l’honneur d’Adamo: Installé dans son canapé, ce dernier y évoque la genèse des Filles du bord de mer. L’époque où une marque de lessive faisait sa pub pour une action « en douceur et profondeur»… Quand soudain surgit, en guest de choix, Arno. « J’ai un cadeau pour toi », lance-t-il. « Excusez-moi, je n’ai pas été chez le coiffeur mais j’ai des chaussettes propres. »

Voilà comment je suis devenu un chanteur subersif – Salvatore Adamo

Arno enchaîne en racontant comment il a décidé de reprendre « Les Filles du bord de mer ». «J’étais en train d’enregistrer à Nashville, j’avais écouté une cassette des greatest hits d’Adamo. Je suis là dans le Tennessee et j’ai la nostalgie d’Ostende. Je rentre dans le studio et je commence à chanter “C’était chouette, les filles du bord de mer…” Les mecs qui m’accompagnent, des musiciens américains, me disent : “Mais c’est super, on va l’enregistrer !” Je leur réponds : “Ce n’est pas de moi.” » Et Arno de raconter avec la verve qui l’honore comment le biblique « tsoin tsoin » est devenu « joint, joint », avant d’extraire de sa valise le paquet cadeau : trois joints géants offerts à Adamo, hilare. «Ça va me permettre de joindre les deux bouts », pouffe ce dernier qui notera, en substance : « Voilà comment je suis devenu un chanteur subversif. »
Tous deux sont alors en pleine tournée. Adamo se prépare à jouer à Athènes, en Belgique et ailleurs. Arno est sur les chapeaux de roue aussi, quelques prestations publiques l’attendent. Même si, lorsque nous le croisons au bar, il prétend s’en souvenir moins bien.

“Vous ressemblez furieusement à ma femme de ménage”

Ces scènes en cascade, Arno les a toutes abordées avec le même entrain, sans une once de préméditation. Les a foulées à larges enjambées, avec sa dégaine habituelle de citadin noctambule, féru d’exotisme « chic et pas cher ».
“Arno me rappelle tellement les délires de Gainsbourg. Et puis c’est un très grand acteur!”, nous disait, en février 2008 Michel Drucker. Lors d’un long entretien qu’il nous avait accordé en amont d’une émission sur la Grand-Place, le monument de la télé hexagonale soulignait la qualité des silences d’Arno. « Il m’est arrivé de passer un quart d’heure avec Arno en ne disant pratiquement rien que des banalités du style « le temps fraîchit ! »  Et comme il est très timide, si on ne l’aide pas, il ne fait pas sa promo ! Il chante, il vient s’asseoir, il me regarde et il attend. Et puis à un moment, il s’arrête et y dit « je vais y aller » ! J’adore le recevoir… Quand on s’assoit et qu’on commence à parler avec lui, on découvre un personnage d’une grande poésie. Et puis c’est quand même le seul artiste qui a dit à la fille de Romy Schneider : Sarah Biasini : « C’est fou ce que vous ressemblez à ma femme de ménage. Vous êtes son portrait craché.»

 

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