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Juicy : « L’idée, c’est clairement d’être des femmes-orchestres ! »

juicy album mobile

Sasha Vovk et Julie Rens. | © Benjamin Vigliotta.

Musique

Le duo bruxellois signe son retour avec Mobile, premier album irrévérencieux et réjouissant. Julie Rens et Sasha Vovk s’autorisent tout, montrent que leur projet est enfin arrivé à maturité, et s’amusent beaucoup.

 

Elles se définissent comme « une entitée mutante à deux têtes », et celles-ci sont bien vissées sur les épaules de Sasha Vovk et Julie Rens. Commencée il y a sept ans avec des géniales reprises de classiques du hip-hop U.S., l’aventure Juicy a pris son envol en 2018 avec un premier EP, Cast a spell, suivi d’un second nommé Crumbs l’année suivante. La suite logique devait prendre la forme d’un premier disque long, retardé par cette foutue pandémie et finalement sorti à la mi-mars. Mobile, c’est son nom, confirme tous les espoirs placés dans le duo avec une recherche musicale hyper riche et variée, le tout en s’attaquant à des sujets forts. Un coup de poing qui méritait une rencontre.

Le nom de l’album, Mobile, c’est pour revendiquer votre liberté de mouvement, d’aller où bon vous semble, que ce soit dans vos sons ou dans vos performances scéniques ?
Julie. Tout le monde peut se faire son interprétation ! À la base c’est parce que l’album est représenté par un mobile d’enfants, et qu’on a 13 personnages qui représentent chaque morceau du disque. Mais tu as aussi raison ! La création de l’album, c’était clairement un processus sur lequel on ne voulait faire aucune concession et rester libres, que ce soit au niveau de l’image, du contenu, des influences. En sachant très bien que ça puisse être déroutant mais aussi riche, et du coup surprendre notre public.

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On a ce besoin d’être entourées de gens de confiance.

Vous abordez de nombreux sujets, certains plus lourds et d’autres plus légers, mais ce qu’on ressent à l’écoute de l’ensemble, c’est avant tout une sorte de distance par rapport aux jeux de notre monde qui perd la tête, et que vous y développez l’idée qu’il ne faut pas se laisser coincer par certains diktats. Bien résumé ?
Julie. Cet album, c’est une invitation à réfléchir et aiguiser nos esprits critiques, nos grilles de lecture.
Sacha. Et à être conscient des choses dans lesquelles on est bloqué. Dans notre morceau “Treffles” par exemple, on imagine un réseau social omniscient, qui sait tout de ta vie, dont tout le monde est dépendant, qui dicte nos choix, te donne des points de bonne conduite, te refuse des accès à l’une ou l’autre chose.. On est pas si loin de la réalité en fait, même si on extrapole. 

Un premier album après 7 ans déjà, c’est une chronologie qu’on a plus l’habitude de voir dans une industrie où tout va toujours très vite. Vous aimez prendre votre temps ou c’est avant tout le fruit d’autres facteurs ?
Sacha. Initialement l’idée c’était de sortir un album en 2020, mais niveau timing on a été un peu bloquées par le Covid.
Julie. Et puis il y a la réalité économique de notre projet. On aurait été idiotes de liquider notre budget pour sortir un album qu’on aurait pas pu défendre sur scène. Et au final, ça nous a fait trop du bien, car on a pu peaufiner plein de petites choses.
Sacha. Grâce à ça, on a pu intégrer toute une matière d’instruments acoustiques dans l’album en prenant le temps, et à distance, en enregistrant instrumentiste par instrumentiste une matière déjà écrite par le père de Julie, Jean-Marie Rens, pour un concert qu’on devait jouer aux Nuits Bota en 2020.

Ce qui frappe à l’écoute de l’album, c’est la balance entre des sonorités classiques et une production électro bien plus actuelle. Pourquoi c’est important pour vous de combiner les 2 ?
Julie. On fait toutes les deux du piano classique depuis qu’on est petites, on a étudié le jazz, et on est évidemment aussi très sensibles aux musiques actuelles. Donc notre défi, c’était de faire un album complet, total.
Sacha. On aime bien mélanger les genres. On avait joué à Dour avec un brass band aussi, et c’est hyper important à nos yeux de combiner toutes nos influences et de faire ces expérimentations. L’idée, c’est clairement d’être des femmes-orchestres !

Musicalement, on a envie que ça aille dans tous les coins.

Vous travaillez en étroite collaboration avec le papa de Julie, qui compose les arrangements, et vous signez cet opus chez Capitane Records, label indépendant. Le côté familial et fait maison, artisanal, il est inhérent au projet Juicy ?
Julie. On ne bosse quasi que avec des amis ou la famille, et on a ce besoin d’être entourées de gens de confiance. Tout, des visuels à la prod, est fait en collaboration avec des proches. Et quand parfois on se retrouve à travailler avec des gens qu’on ne connaît pas, on a toujours un doute, un truc qui nous chiffonne.

Vous abordez dans “Love when it’s getting bad” le féminicide, un sujet qui vous est cher et que vous aviez déjà abordé. C’est quoi le problème dans le traitement médiatique de ce sujet à vos yeux ? 
Julie. C’est qu’on en parle mal ! Il y a une romantisation, limite parfois une légitimisation de la violence dans les médias qui est très problématique. Tout le débat féministe aujourd’hui, je pense que c’est ça en fait : utiliser les bons mots, les mots justes pour pouvoir déconstruire le sujet. Ce morceau, c’est un appel à ça. Comment est-ce qu’on remet de la justice, dans les mots qu’on emploie, comment est-ce qu’on s’arme maintenant pour le futur. 

Pour traiter de ce sujet, vous vous nourrissez beaucoup ?
Julie. Oui on s’informe beaucoup, on puise aussi nos inspirations de la littérature féministe et au-delà. J’ai envie de citer Paul B. Preciado ou Maggie Nelson, qui invitent à la déconstruction de nos codes notamment.

Comme déjà dit plus haut, les réseaux sociaux vous les tordez dans tous les sens dans l’album, notamment en déconstruisant le culte de l’apparence. Un artiste, en 2022, il est quasi obligé de se mettre en scène. C’est un truc qui vous agace parfois ?
Julie. Oh oui à fond ! On se rend compte que si on faisait les choses différemment, et qu’on utilisait d’une autre manière les réseaux, on aurait pas la même trajectoire. On décide aussi de pas montrer nos vies et se contenter de notre projet artistique.
Sacha. Ce qui questionne, c’est ce que les gens ont envie de voir. De te regarder boire un café en story, ou voir quelle fringue tu as mis ce matin. C’est assez dingue. Et aujourd’hui dans la musique, c’est limite obligatoire de faire ce genre de trucs. Nous, on essaie de ne pas se perdre dans tout ça.

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Vous voguez de titres soft et doux en morceaux bien plus dark et frontaux. Juicy c’est aussi ça, cette dualité entre douceur et gros coups de poings ? 
Sacha. Musicalement, on a envie que ça aille dans tous les coins. Les thématiques balayées sont dures, les mélodies peuvent l’être aussi et puis devenir plus romantiques. Ce qu’on veut surtout, c’est ne jamais perdre notre absurdité, notre côté énergique. 
Julie. On aime autant aller à l’opéra que voir un concert de rock au magasin 4, donc oui on peut dire ça !

Mobile, sorti le 17 mars (Capitane Records)

Release party ce vendredi 25 mars à l’Ancienne Belgique

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