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Listen Festival : Avec « Night Signals », la nécessaire remise en question de la nightlife face aux violences sexuelles

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Image d'illustration. | © Unsplash.

Musique

La grand-messe de la musique électronique reprend du service et s’empare de Bruxelles ce mercredi 30 mars jusqu’au dimanche 3 avril. Au-delà d’une programmation de nuit de haute volée, le Listen propose « Night Signals », un programme de jour fait de talks et ateliers où le monde de la nuit s’interroge sur ses problématiques, ses forces et ses faiblesses. Parmi celles-ci, l’épineuse question du harcèlement et des violences sexuelles dans le milieu festif, au centre des préoccupations après le mouvement #Balancetonbar.

 

Il est de retour et ça fait un bien fou. Depuis 2016, le Listen Festival dynamite la nuit bruxelloise à coups de soirées pointues et de réflexions sur les problématiques issues de celle-ci. À côté des événements de folie concoctés par les boîtes et autres collectifs de la capitale, le Listen propose en effet un programme de jour intitulé « Night Signals ». Celui-ci braque son focus sur plusieurs thématiques comme l’usage des drogues dans le monde de la fête, l’avènement des radios communautaires ou les difficultés économiques du secteur. Ce vendredi, un autre sujet ô combien problématique est abordé dans un atelier destiné aux professionnels du secteur : comment créer une stratégie viable contre le harcèlement dans le monde de la nuit. Pour entamer un début de réponse, les organisateurs du festival ont fait appel au Plan SACHA, le plan de lutte contre les violences sexistes et sexuelles dans les milieux festifs. L’occasion de poser quelques questions à Cécile Roche, coordinatrice de l’initiative, et faire un point sur les défis à venir du secteur.

Paris Match Belgique. Bonjour Cécile. Question très simple pour débuter : il fait quoi concrètement le Plan SACHA ?
Cécile Roche. Notre première mission, c’est de former les acteurs et les actrices qui vont organiser des festivals. Deuxièmement, on va faire de la sensibilisation et de la prévention auprès du public pendant les événements. Et enfin, on va aussi assurer une prise en charge psychologique ou psychosociale à une personne qui a vécu des violences sexistes et/ou sexuelles.

On parle d’un travail qui va prendre des décennies.

La journée de formation que vous allez donner lors du Listen, en quoi elle va consister ?
Cette journée est destinée aux organisatrices et organisateurs d’événements. On insiste d’abord pour dire que le travail initié, c’est un processus qui doit se faire sur le long terme, avec une visée structurelle et systémique. Notre atelier repose sur 3 modules. Le premier revient sur les questions essentielles à se poser et les notions de base, de vocabulaire notamment, à intégrer sur cette thématique. C’est quoi une violence sexiste ? C’est quoi une violence sexuelle ? : on tente d’apprendre à identifier ces violences, en parlant notamment de consentement, de la culture du viol, de transidentité ou de discrimination croisée – soit le lien entre racisme et violence sexuelle. Le deuxième module, on le qualifie de théâtre-action, c’est-à-dire qu’on essaie de se mettre déjà en mouvement pour apprendre à réagir. En tant qu’organisateur, responsable d’événements, c’est quoi les attitudes à avoir si on nous rapporte des faits ou si on est témoin de violences ? Enfin, le module 3, c’est une ébauche de charte et de protocole qui va être propre à l’événement pour gérer ce genre de violences.

En février dernier, la Ville de Bruxelles a présenté sa campagne « Rien sans mon consentement », en promettant notamment des personnes de contact dans chaque établissement ouvert de nuit mais aussi des « safe zones » dans les bars et dans les boîtes. Ces propositions, elles sont concrètement réalisables et suffisantes ? 
Il faut que ce soit réalisable. Parmi les solutions qu’on identifie, ces deux propositions font partie des meilleures. Maintenant, il faut pouvoir le faire en concertation avec les personnes concernées, c’est-à-dire les personnels d’établissements, dans les soirées ou les festivals. Quand on va témoigner d’une violence, on ne va pas le faire avec n’importe qui et on ne va pas être écouté n’importe comment. Il faut un temps de formation qui est long, qui coûte cher, et que les personnels en aient la volonté, qu’ils s’approprient ces questions. On parle d’un travail qui va prendre des décennies. Ce changement de société – passer d’une culture du viol à une culture du consentement dans la fête, il faut qu’il s’inscrive dans le temps pour qu’il soit réaliste. Pour les « safe zones », nous on préfère parler de « safer space » en étant encore une fois réalistes. Il y aura toujours des micro-violences ou petites agressions et il faut rester humbles dans ce que l’on propose. Si une personne vit une violence, il faut au moins qu’elle puisse trouver directement une situation d’accueil et d’écoute pour être ensuite dirigée vers les structures adéquates, qui vont lui apporter l’accompagnement le plus juste.

Aborder le consentement dés le plus jeune âge

La réforme du droit pénal sexuel approuvée il y a deux semaines, qui prévoit notamment des peines plus lourdes concernant les viols, quel impact elle peut avoir directement sur les dancefloors ?
Je crois qu’on a beaucoup d’exemples qui montrent que le système pénal et carcéral, quelle que soit sa lourdeur et sa rigueur, n’empêche pas les agressions. Alourdir les peines, je ne suis vraiment pas sûre que ça aie un impact. Si on aborde le volet carcéral avec une perspective féministe, on se rend compte que c’est un système qui ne sert pas les victimes, qui ne sert pas les personnes sexisées, qui ne met pas ces personnes au centre, qui n’apporte pas les réponses ou les solutions dont les personnes ont besoin. Parfois ça fonctionne, mais dans l’écrasante majorité des cas le système pénal et carcéral ne répond pas aux besoins et aux attentes d’une victime ou d’une cible de ces violences.

La sensibilisation des plus jeunes, notamment dans les écoles, à la notion de consentement dans un cadre festif, elle est pas un peu beaucoup oubliée ?
Complètement. Il y a déjà des petits trucs ici et là qui sont abordés, mais clairement pas assez. Des outils existent, mais ils ne sont pas assez aboutis, systématisés. Le plus souvent, ça repose sur des initiatives individuelles de professeurs. Il faudrait que des gens puissent venir de l’extérieur, de manière récurrente et pas juste une fois dans l’année, pour que la question des violences sexistes et sexuelles soit abordée d’une façon judicieuse avec les jeunes. Le consentement, il faut également qu’il soit abordé dés le plus jeune âge car c’est bien plus que ce que l’on croit : il sous-tend des notions telles que posséder son corps, avoir du pouvoir sur ce que l’on est. Apprendre aux tous petits que leur corps leur appartient, c’est primordial, pour qu’ils connaissent leurs envies, leurs besoins mais aussi leurs limites.

La saison des festivals recommence cette semaine avec le Listen, la nightlife a déjà repris après une longue pause. C’est quoi ta principale préoccupation à court terme ?
Ce qui me vient d’emblée, c’est de dégager plus de fonds et ainsi créer plus de postes pour bosser avec moi (Cécile est la seule employée du Plan SACHA, les autres personnes engagées dans l’initiative sont bénévoles). On est la seule structure clairement identifiée qui propose ce genre de services à Bruxelles et en Région Wallonne, et il y un manque cruel de moyens pour mener à bien les différents projets. J’aimerais aussi rajouter que si les remises en question après #Balancetonbar sont hyper positives, maintenant il faudrait que les gens puissent vraiment s’approprier les problématiques liées aux violences sexistes et sexuelles, et se poser les bonnes questions sur leur comportement, comme « suis-je en train de dépasser la limite de quelqu’un ? » en direct. Se scanner, s’auto-checker, se demander ce que l’on produit sur les autres, ce serait génial si on pouvait tous s’interroger comme ça en permanence.

Listen Festival, du mercredi 30 mars au dimanche 3 avril

Infos sur la programmation et tickets via ce lien

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