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November Ultra : « Il ne faut pas aller chercher la perfection, mais le sentiment, le moment de magie »

November Ultra : "Il ne faut pas aller chercher la perfection, mais le sentiment, le moment de magie"

"On attend toujours un degré de perfection pour faire les choses, et encore plus quand on est une femme." | © Pauline Darley

Musique

Si vous avez un seul album à écouter aujourd’hui, c’est bien celui-là : Bedroom Walls.

 

Il y a des artistes qui nous marquent plus que d’autres, et il y a des voix qui nous émeuvent plus intensément. On vous en parlait déjà l’année passée pour la sortie de son clip « Miel », November Ultra présente aujourd’hui son premier album Bedroom Walls. Une musique douce, sincère, et une voix simplement incroyable – rappelant à certains moments le timbre d’Adèle, comme sur « over & over & over ». November Ultra (en référence à une mixtape de Frank Ocean, « Nostalgia Ultra », et à son mois de naissance) voyage tout aussi aisément et avec talent entre balades poétiques, mélodies folk et sonorités électros plus sombres. Rencontre.

La musique, c’est quelque chose de famille chez vous. C’est la relation avec votre grand-père Ramón qui a renforcé votre amour pour la musique, ou c’est l’amour de la musique qui a renforcé votre relation ?

Un peu les deux. On a toujours eu cet amour commun pour la musique. La chose qui me rend la plus heureuse, c’est chanter. Quand j’étais enfant, on allait à la Fnac, on dévalisait tous les CDs et on les cachait dans la voiture parce que ma grand-mère n’en pouvait plus (rires). Donc je ne sais pas ce qui a nourri l’autre, mais c’est sûr que j’ai une relation très très forte avec mon grand-père.

Vous expliquez que vous avez dû « désapprendre » votre manière de jouer du piano qui était trop « académique » ?

Pendant 11 ans j’ai fait du piano au conservatoire. Je n’arrivais pas à jouer sans partition, donc j’ai dû désapprendre. J’ai le syndrome de la bonne élève, donc je veux toujours bien faire. Le problème, c’est qu’on passe à côté de sentiers qu’on aurait pu prendre qui sont plus risqués et plus intéressants. Sur cet album, justement, j’ai pris des chemins de traverse, un peu plus périlleux. Je suis allée à l’encontre de ma personnalité. Et c’est fou parce que la musique, c’est la chose la plus aventureuse. J’ai l’impression que c’est l’un des endroits où j’arrive à être la plus courageuse et la plus tête brûlée. J’ai l’impression que je n’ai peur de rien, et que je suis capable de tout.

On ne se laisse jamais le temps d’être imparfait et d’être débutant.

Ce n’est pas facile de rester créative quand on veut toujours « bien faire ». Comment faites-vous pour composer ?

J’ai détesté composer pendant très longtemps. J’avais tellement envie de bien faire, que ça me bloquait en fait. J’ai eu le déclic en passant beaucoup de temps en studio pour d’autres artistes. D’un coup, on désacralise quelque chose. Il y avait un lâcher-prise nécessaire pour atteindre des choses un peu folles. Pour atteindre la note incroyable, il ne faut pas avoir peur de chanter faux. Il ne faut pas aller chercher la perfection, mais le sentiment, le moment de magie.

J’ai aussi appris à utiliser des logiciels. Et par exemple, « Soft and tender » est né du fait que j’étais débutante sur le logiciel Abbleton. Je ne savais pas bien jouer de la guitare et j’ai enregistré en deux fois le refrain et le couplet. J’éditais très mal à l’époque, donc pour cacher le passage entre les deux guitares, j’ai mis une voix par-dessus. Et en la faisant, on aurait dit un feu d’artifice, donc j’ai dit « bang, fireworks ». Et donc tout ça est né du fait que j’étais débutante et que j’ai voulu cacher ça. Ce qui fait que « Soft and tender » me plaît autant c’est que ces petites voix racontent une histoire. Je trouve ça beau parce que ça a donné mon son quelque part.

Ce lâcher-prise vous a permis de créer votre album ?

C’est incroyablement libérateur. On attend toujours un degré de perfection pour faire les choses, et encore plus quand on est une femme, mais il faut juste se lancer parce que parfois on passe à côté d’un moment de magie. Les morceaux je les ai faits, mais ils m’ont fait moi-aussi quelque part. Les passages de guitare que j’avais du mal à jouer au début en concert, maintenant, je les joue très bien. C’est juste qu’on ne se laisse jamais le temps d’être imparfait et d’être débutant.

Cet album a été une prise de confiance énorme. Je me rends compte à quel point je n’ai plus du tout froid aux yeux sur plein de choses. En regardant mon album, je me dis : « tu te rends compte, tu as fait ça toute seule ». C’est comme quand tu es sur Koh-Lanta et que tu arrives à faire ton feu le premier jour. Et bah, c’est ce que j’ai ressenti (rires).

Il n’y a pas de compétition, il n’y a que des gens qui nous donnent envie de croire qu’on peut encore toucher plus haut.

Le syndrome de l’imposteur est souvent présent chez les femmes artistes. Est-ce que vous vous aidez entre vous ?

On a de la chance, on est dans une période incroyable où on se donne beaucoup de force, on vient se voir en concert, on écoute nos albums respectifs. Je pense que c’est un effet boule de neige : ce n’est pas une personne, mais nous toutes en même temps. Il n’y a pas de compétition, il n’y a que des gens qui nous donnent envie de croire qu’on peut encore toucher plus haut. Je me dis qu’il n’y a rien d’impossible.

J’ai fait un concert à Grenoble, et à la fin, une maman est venue avec sa fille Rose et elle m’a dit : « elle est trop heureuse de vous avoir vu sur scène, ça l’a beaucoup inspiré sur la place des femmes… ». Et je me suis dit « punaise, ce n’est pas anodin quoi ». Ce sont des choses dont on ne se rend pas compte, parce qu’on ne le fait pas pour ça. Aloïse Sauvage avait dit « on doit être le porte-étendard de quelque chose, jusqu’au moment où il y a tellement de porte-étendard que ça devient la norme », et j’avais trouvé ça très très beau.

November Ultra : "Il ne faut pas aller chercher la perfection, mais le sentiment, le moment de magie"
© Pauline Darley

Dans votre album, vous chantez principalement en anglais. Vous expliquez que c’était pour que votre mère ne comprenne pas vos textes quand vous étiez ado…

Ma mère est Espagnole et mon père Portugais, donc on passait très facilement d’une langue à l’autre. J’étais très timide et introvertie, donc chanter mes émotions d’un coup, c’était pas facile. C’est vraiment un journal intime oral écrire des chansons, donc je ne voulais pas qu’elle comprenne ce que je disais. Et en même temps, je me suis tiré une balle dans le pied (qui est une balle merveilleuse) parce qu’en fermant la porte de ma chambre, j’ai ouvert la fenêtre aux gens, parce que l’anglais est la langue la plus comprise. Et maintenant, ma mère est sur Duolingo pour apprendre l’anglais et elle me dit qu’elle comprend toutes mes chansons (rires). Elle en est à 600 jours d’affilée !

En français, j’ai l’impression d’être incroyablement vulnérable.

Chanter en anglais vous permet de vous exprimer différemment ?

Des études de psycholinguistique ont montré que quand on grandit avec une langue, il y a une émotion, un souvenir qui est lié à chaque mot. Quand on apprend une deuxième langue, elle nous permet une objectivité face à nos sentiments et nos pensées. C’est pour ça que parfois, c’est plus facile d’arriver au bout d’un raisonnement dans une autre langue que dans notre langue natale. Et c’est vrai que c’est plus facile pour moi de démêler mes émotions en anglais. Je me dis que les possibilités sont infinies, tout ce que je peux écrire et aller chercher…

Quand je chante en espagnol, je me grandis, je me sens très Madone, et il y a une confiance qui n’est pas la même qu’en anglais, où j’ai l’impression d’être plus comme dans la vie de tous les jours. Et en français, j’ai l’impression d’être incroyablement vulnérable.

Dans votre album Bedroom Walls, qu’elle est votre chanson préférée ?

C’est dur ! Je pense que « Nostalgia Ultra » est celle qui ressort le plus. Elle dure 9min30, ce qui est quand même un choix. C’est une double chanson. Pour moi « Nostalgia » est une antichambre, et la partie « Ultra » c’est le morceau, mais il fallait qu’il y ait cette espèce de hall avant d’y rentrer sinon c’était « too much too soon ».

Et puis il y a mes grands-parents dedans. J’avais une idée précise à la base, je voulais qu’ils chantent une certaine chanson en espagnol. Et en fait, juste avant ça, ma grand-mère s’est mise à chanter, mon grand-père l’accompagne, et à un moment elle dit « moi aussi, elle dit que je chante juste », ce que j’ai trouvé très beau. Et d’un coup, il y a cette espèce de vie. La chanson qu’ils ont chantée, ce n’était pas celle que je voulais, mais j’ai écouté après et ils disent « ne m’aime pas autant, vis dans ton présent », et en fait, ça rejoignait vraiment ce que j’avais écrit dans ma chanson. C’était un vrai moment de vie, où ils s’engueulent, on rigole, on chante… c’était bien mieux que ce que j’imaginais.

November Ultra sera en concert le 10 juin à l’Ancienne Belgique (AB Club)

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